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Perles et coquilles chez les Pêcheurs de Bizet

mardi 26 juin 2012 par Pierre Philippe
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© Pierre Grosbois

Créé en 1863 au Théâtre Lyrique, Les Pêcheurs de Perles est toujours resté à l’affiche même si c’était alors le premier opéra de grand format pour le tout jeune Georges Bizet. Malheureusement, aux grés des reprises, la partition a perdu son aspect originel pour être comme souvent modifiée suite à la volonté d’un directeur de théâtre. En 1893 justement, Léon Carvalho reprendra l’œuvre mais dans une version adaptée par ses soins, coupant à droite ajoutant des morceaux à gauche dans le but d’assurer le succès aux représentations en donnant au public ce qu’il voulait entendre. Malheureusement, la partition n’ayant pas été publiée en 1863, nous ne disposons plus maintenant d’une partition originale comme référence alors que la version modifiée était diffusée à travers le monde. C’est seulement il y a un peu plus de 20 ans qu’un travail de recherche a été entrepris pour essayer de retrouver l’œuvre originale... et c’est le fruit de ce travail qui est à nouveau monté sur la scène de la salle Favart.

Georges Bizet restera pour encore de nombreuses décennies le compositeur d’un opéra : Carmen. Mais avant ce qui sera sa dernière composition lyrique, le jeune homme a proposé d’autres œuvres dont la plus connue reste Les Pêcheurs de Perles. Commandée par le Théâtre Lyrique en 1863 au compositeur tout juste revenu de son séjour à Rome, le jeune premier Prix obtenait avec cette partition la possibilité de sortir de l’académisme et de se hisser sur la scène la plus vivante et créatrice du Paris à l’époque. Directement inspirée des compositeurs déjà installés qu’étaient Gounod ou Massenet, l’œuvre de Bizet montre pourtant déjà les prémisses de ce qui éclatera dans son chef d’œuvre quelques années plus tard. A l’époque, l’exotisme était à la mode et c’est donc un livret orientalisant qui sera proposé au jeune homme. S’emparant facilement du thème, le compositeur donne tout de suite de la couleur et des détails soignés pour créer un tissu léger et détaillé. Le but n’est pas de s’inspirer véritablement de la musique indienne, mais seulement de proposer un décor exotique. Opéra à numéro par excellence, l’œuvre enchaîne avec intelligence et logique les chœurs, airs et duos que se partagent les trois personnages principaux que sont la soprano, le ténor et le baryton. Du point de vue du livret et des personnages, il faut bien avouer que l’histoire est principalement un prétexte à de belles pages chantées, même si au troisième acte on commence à voir apparaître ce que donnera Carmen avec l’air de Zurga, puis son duo avec Leïla. Dans ces deux pièces, les personnages commencent à prendre corps et à montrer de la profondeur psychologique alors qu’ils restaient auparavant dans des attitudes totalement attendues d’un triangle amoureux très traditionnel à l’opéra.

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© Pierre Grosbois

On l’a dit lors de l’introduction, la partition se trouve légèrement différente de ce qu’on a l’habitude d’entendre au disque dans les versions les plus anciennes (il faut attendre l’enregistrement de Michel Plasson pour trouver un état comparable). Le premier grand changement se fait entendre lors du duo Nadir/Zurga. Si dès les récitatifs on note quelques vers en plus pour Nadir, c’est surtout l’absence de reprise du couplet « Oui, c’est elle c’est la déesse » qui est remplacée par un sermon d’amitié généralement coupé pour permettre une répétition du couplet si connu. Autre duo, c’est celui du troisième acte entre Zurga et Leïla qui se trouve bouleversé par la réhabilitation de parties entières. L’équilibre et les changements d’attitudes se trouvent mis en valeurs par les nouvelles déclarations de la jeune femme et les réactions de Zurga. Le final va aussi gagner en simplicité et en émotion avec une suppression du trio emphatique « Ô lumière sainte » et en rétablissant la dernière image d’un Zurga resté seul et non plus tué par la foule. En revenant aux sources de la partition telle qu’elle semble avoir été construite, on retrouve un certain équilibre, même si il faut bien avouer que la seconde partie du duo entre Nadir et Zurga n’est pas ce que Bizet à composé de plus inspiré. Mais il permet au moins de développer la relation entre les deux hommes.

La mise en scène proposée par Yoshi Oida et son équipe est très esthétique mais ne propose pas vraiment de vision de l’œuvre. Plus une mise en place qu’une vraie réflexion sur les personnages et sur leur vie dans l’opéra, le visuel reste assez illustratif et décoratif. Avec le décor unique habilement maquillé de lumières colorées, on voit les reflets aquatiques se teinter des différentes humeurs des personnages de façon assez convaincante. Quelques meubles en bois symbolisent un rocher ou des barques pour habiller la scène alors qu’une pente la ferme en fond, donnant ainsi un peu de relief au plateau et un terrain de glissade pour les danseurs. Avec ces différentes composantes, les images proposées sont souvent assez belles et soignées, comme lors de la prière de Leïla, mais aussi très statiques. Les costumes sont eux aussi très beaux, tous dans un camaïeu de bleu mise à part la vestale qui se distingue en rouge sous son voilage. Si l’aspect purement visuel est plutôt réussi, le reste de la mise en scène est moins convaincant. Le jeu d’acteur par exemple reste très limité et n’inspire pas les chanteurs qui jouent les gestes sans vraiment les vivre. Mais l’aspect le moins cohérent reste la chorégraphie qui à bien des moments perturbe et distrait l’esprit alors que la musique se doit d’être le centre de l’attention. L’exemple de l’air de Nadir est criant puisqu’alors que l’on est suspendu à la mélodie, les plongeurs en fond de scène détournent l’œil et empêchent de véritablement entrer dans la musique. Assez répétitives, les postures et attitudes des danseurs se résument souvent à glisser sur le pan incliné du fond de scène dans des positions différentes dans un but d’habiller une certaine immobilité : le résultat est peu convaincant et vient souvent perturber l’œil plus qu’apporter de l’émotion.

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© Pierre Grosbois

La partie musicale est d’un niveau plus élevé, même si quelques soucis empêchent l’évasion et l’immersion totale. Particulièrement présent pour l’époque dans l’opéra français (en dehors du Grand Opéra où son rôle est prépondérant), le chœur chanté par l’ensemble Accentus est toujours aussi impeccable d’unité et de diction. Les couleurs et nuances sont parfaitement dosées et la formation nous donne à entendre une leçon de chant d’ensemble. A leur côté, Nicolas Testé s’impose facilement en Nourabad avec sa voix noire et profonde qui donne toute sa stature inflexible au personnage. On notera en revanche une tension dans l’aigu extrême qui l’empêche de totalement s’épanouir.

L’autre clé de fa André Heyboer impressionne immédiatement en Zurga. La voix est sombre et autoritaire, la diction parfaite... mais le chant manque un peu de nuance et de noblesse. On notera aussi un peu d’engorgement ayant pour conséquence un léger étranglement des aigus, enlevant alors un peu de la stature de ce chef. En dehors de cet extrême, le reste de la tessiture ne lui pose aucun problème. Étrangement en revanche, alors que le premier acte le trouve très sonore et assuré, la suite va petit à petit le montrer moins puissant, perdant un peu de cette morgue inhérente au personnage. Bien sûr, il en devient plus émouvant surtout dans son air du troisième acte, mais l’affrontement avec Leïla qui suit se trouve déséquilibré par une voix qui semble se perdre un peu et l’interprète manquer d’assurance. Scéniquement, le chanteur n’arrive pas à compenser les carences de la mise en scène et semble exécuter les mouvements prévus sans vraiment les habiter.

Ami et rival de Zurga, le rôle de Nadir est tenu par le ténor Dmitry Korchak. Plus connu pour ses interprétations de bel canto italien que pour le répertoire français, le ténor montre tout de même une certaine aisance stylistique. Son entrée faisait craindre un chant trop uniforme et claironnant, mais le fameux duo avec Zurga lui permet de commencer à resserrer sa voix et à explorer les nuances piano. Si sa voix mixte n’est pas forcément la plus facile et naturelle qui soit, il arrive tout de même à nuancer et à alléger sur toute la tessiture et propose ainsi un air très bien phrasé et aérien (même si l’incident n’est pas loin lors de certains allègements). Tout au long de la soirée, le timbre reste légèrement peu coloré, mais les nuances rachètent ce petit souci et la voix sonne de plus en plus libre au fur et à mesure que la soirée avance, preuve d’une plus grande assurance. On a entendu des ténors plus légers et ronds bien sûr, mais pour un chanteur qui fréquente si peu ce répertoire, le travail stylistique ainsi que la diction sont impressionnants. Très émouvant et jeune, son Nadir rayonne de passion, et la voix plus lourde que celles entendues habituellement dans le rôle lui permet vraiment de s’imposer face à Zurga et d’enlever un peu de la naïveté qui baigne souvent son personnage, tout en conservant tout de même ces moments aériens et suspendus.

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© Pierre Grosbois

Mais la grande triomphatrice de la soirée est Sonya Yoncheva. La soprano bulgare, qui avait déjà fait forte impression dans le rôle de Poppea dans L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi à Lille, aborde le rôle de Leïla avec une voix plus charpentée que souvent mais en révélant une superbe musicalité et des nuances magistrales. Dès son entrée, on est frappé par la beauté du timbre et l’aisance de la chanteuse. Son serment est déjà d’une grande assurance malgré la prise à froid de ces trois phrases pures. Et elle va continuer de s’imposer facilement dans toutes ses interventions depuis la virtuose prière à Brahma jusqu’à sa farouche obstination face à Zurga, en passant bien sûr par la cavatine du deuxième acte. Avec sa musicalité et sa très bonne diction, la chanteuse propose une interprétation virtuose et stylée, le tout couronné par une assez bonne diction française. Autre atout à sa composition, la jeune femme possède une grâce scénique certaine et offre un personnage à la fois pudique et passionné. La Leïla entendue est peut-être au final un peu plus lyrique qu’à l’habitude, mais la qualité du phrasé et des nuances conservent cette délicatesse qui caractérise la jeune vestale.

Vocalement, l’œuvre est donc très bien servie. Malheureusement, l’orchestre n’est pas au même niveau, ou plutôt la direction car le Philharmonique de Radio-France en lui même possède toujours cette beauté de timbre et des pupitres splendides. La partition de Bizet est très délicate, avec ses passages intimes et ses grandes danses avec chœurs. Si les parties légères et sobres sont plutôt bien menées par le chef malgré une certaine tendance à accentuer les changements de rythme, les moments plus massifs posent soucis. Voulant sans doute accentuer le côté dramatique de certaines scènes, le chef fait sonner trop violemment les cuivres ainsi que les percussions. On se trouve loin ici des beautés délicates qui parsèment la partition. Ajoutons en plus que la salle de l’Opéra-Comique est un petit écrin qui n’accepte pas les grands déploiements guerriers qui deviennent rapidement agressifs pour l’oreille du spectateur. A vouloir faire trop vivre la partition, le chef me semble passer à côté du style encore très marqué par l’opéra-comique dans sa composition. Espérons un plus grand équilibre et une meilleure prise en compte des dimensions de la salle lors des prochaines représentations : la partition ne peut guère rêver mieux que la salle Favart comme écrin et il serait dommage de ne pas en profiter pour faire briller les merveilles de ce chef-d’œuvre.

Au final, malgré les réserves sur l’orchestre et la mise en scène, la partition fascine toujours et chaque spectateur sort de la salle avec l’esprit plein des mélodies et des ambiances de l’œuvre. On peut saluer cette production qui nous rappelle que le compositeur n’est pas que le père de Carmen. Gageons que le spectacle gagnera en fluidité au cours des représentations qui suivront cette première.

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- Paris
- Opéra-Comique
- 18 Juin 2012
- Georges Bizet (1838-1875), Les Pêcheurs de Perles, opéra en trois actes
- Mise en scène, Yoshi Oida ; mise en scène et chorégraphie, Daniela Kurz ; décors, Tom Schenk ; costumes, Richard Hudson ; lumières, Fabrice Kebour
- Leïla, Sonya Yoncheva ; Nadir, Dmitry Korchak ; Zurga, André Heyboer ; Nourabad, Nicolas Testé
- Chœur Accentus
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Leo Hussain, direction






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