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Pelléas sans Mélisande ni chef

jeudi 28 avril 2011 par Philippe Houbert
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Simon Keenlyside
© Uwe Arens

Le Théâtre des Champs-Elysées semble se faire une grande spécialité des versions de Pelléas et Mélisande. Qu’on se souvienne des mémorables, à des titres divers, concerts donnés sous la direction de Bernard Haitink ! On ne s’en plaindra pas tant nous vénérons cette œuvre, qu’elle soit donnée en version scénique ou en simple concert. Dans le cas précis, deux représentations de concert au TCE (c’est la seconde qui est relatée ici), suivies d’une performance au Barbican Center de Londres.

A l’opéra, en salle de concert ou au disque, Pelléas est, avant toute chose, un opéra de chef. On parle des versions Désormière, Cluytens, Ansermet, Jordan, Boulez, Karajan, Abbado, Haitink. Il y a peu de chance que l’on cite désormais la version Langrée. La première raison en est fondamentale : l’Orchestre de Paris ne sonne plus « français ». On ne peut pas « sonner français » avec des cordes aussi lourdes, des vents aussi approximatifs, des cuivres aussi germaniques. Nous ne sommes pas sûr que Paavo Järvi ait bien la capacité à reconstruire un orchestre « sonnant français » après le « ground zero » laissé par Christoph Eschenbach. Pour un Dukas encourageant, que de Ravel et Berlioz inutiles entendus depuis le début de la saison ! Là, dans Debussy, ce fut pire. Et Louis Langrée porte malheureusement une part de la responsabilité. A la seule exception du début du second acte, bien en place et respectant les nuances dynamiques, le reste fut à Debussy ce que la peinture au rouleau est à l’impressionnisme : lourd, gras, sur-accentué, couvrant très souvent les voix. C’est l’orchestre qui, partout, doit se faire poétique et mettre les chanteurs en situation d’être Pelléas, Golaud, Mélisande. Ici, rien de tel : le sublime début du troisième acte passe presque inaperçu, la dramatique fin du quatrième sonne creux, le si difficile dernier acte n’est jamais apparu aussi ennuyeux.

Dans ces conditions, il n’était pas pensable de tenir une version de référence de l’opéra de Debussy. Ce d’autant que la distribution vocale fut grandement handicapée par la Mélisande de Nathalie Dessay. On sait les problèmes que cette grande cantatrice a connus ces toutes dernières années. Nous avons lu ailleurs à propos du premier concert de ce Pelléas qu’elle était sans graves ni aigus. Rien de tel le dimanche. Si nous lui avons connu des aigus plus assurés, ce n’est pas sur les aspects vocaux proprement dits mais bien sur la caractérisation du personnage que nous nous interrogeons. Nathalie Dessay n’est pas cette jeune fille venue d’ailleurs. Etrangement, elle reste toute la soirée scotchée à une partition qu’elle a pourtant déjà chantée sur scène et ce n’est pas qu’une remarque anecdotique. A aucun moment, on ne ressent la liberté suffisante à l’égard de l’œuvre pour offrir une vraie appropriation de ce rôle si hors normes. La moindre intervention paraît empruntée, presque trop étudiée. C’est tout juste si elle ne nous donne pas une Mélisande minaudeuse, comble du contresens notamment au dernier acte. Qu’est ce que la scène de la tour du troisième acte a à voir avec cet air belcanstiste qu’elle nous infligea ?

Cette lacune est apparue encore plus évidente face au Pelléas incroyable de liberté de Simon Keenlyside. On le disait en petite forme, on l’a vu en partie handicapé par une attelle au bras gauche, mais tout cela fut vite oublié face à la diction impeccable, le timbre éternellement jeune, la projection d’un personnage qu’on ne peut qu’aimer. De sa première apparition à la scène 2 du premier acte à sa mort à la fin du quatrième, ce fut un festival d’intelligence vocale et théâtrale, les sommets ayant été la scène de la fontaine des aveugles (II,1) et son quatrième acte. Du très grand art !

Laurent Naouri est un formidable Golaud sur le plan vocal, notamment au quatrième acte. Nous regrettons néanmoins (lui aussi chantait avec partition) un côté un peu convenu de ce personnage faible mais odieux, odieux parce que faible, dont l’ambigüité ne fut pas assez rendue par une vision assez linéaire, amenant Golaud à copier les barbons de service. Mais Naouri est indiscutablement le Golaud le plus convaincant du moment. Très bon Arkel d’Alain Vernhes, en belle forme vocale et incarnant un roi plus intéressant que la vision « vieille ganache pontifiante » que nombre de productions ont pu nous proposer. Comme d’habitude, Marie-Nicole Lemieux fut impériale en Geneviève, avec une qualité de legato à faire rêver, une projection des mots que la Mélisande aurait pu lui envier, et une sensibilité assez peu présente chez d’autres interprètes du rôle. On sera beaucoup moins élogieux sur l’Yniold à la diction problématique et aux aigus stridents de Khatouna Gadelia. Médecin à la belle tenue de Nahuel Di Pierro.

A quelques jours d’intervalle, deux chefs d’œuvre du répertoire opératique donnés en version de concert et handicapés – beaucoup plus dans Pelléas et Mélisande que dans Parsifal – par une très insuffisante direction orchestrale. Si on ne peut qu’être satisfait d’entendre de grandes voix peu ou pas assez présentes à l’Opéra de Paris, il faut rappeler que certains opéras sont aussi affaire de grands chefs, denrée bien rare de nos jours.

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- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 17 avril 2011
- Claude Debussy (1862-1918), Pelléas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes sur un livret de Maurice Maeterlinck – version de concert
- Pelléas, Simon Keenlyside ; Mélisande, Nathalie Dessay ; Golaud, Laurent Naouri ; Arkel, Alain Vernhes ; Geneviève, Marie-Nicole Lemieux ; Yniold, Khatouna Gadelia ; un berger, le médecin, Nahuel Di Pierro
- Chœurs de l’orchestre de Paris, Edward Caswell, direction
- Orchestre de Paris
- Louis Langrée, direction






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