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Pelléas et la sucette géante

dimanche 21 septembre 2008 par Richard Letawe
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©Maarten Van Den Abeele

La saison du Théâtre Royal de la Monnaie commençait ce mois de septembre avec une nouvelle production de Pelléas et Mélisande, mise en scène par Pierre Audi, et dirigée par Mark Wiggelsworth.

Entre une scénographie bizarre, une distribution éclatante, un orchestre frustrant et une direction d’acteurs efficace, le bilan de cette production est pour le moins contrasté.

D’abord, gigantesque, élément le plus contestable de cette représentation, l’énorme demi machin rouge, entre la sucette géante et le chapeau de sorcier, est aussi pertinent sur une scène d’opéra que le gaffophone dans un bureau. Posé au milieu du plateau tournant, toute l’action va graviter autour de l’objet. Laid, envahissant, sans mystère ni poésie, malgré de belles lumières, ce décor nous plonge dans une atmosphère mi-industrielle (les escaliers et rambardes métalliques qui servent à escalader l’objet), mi exposition en plein air d’art contemporain, rien en tout cas qui soit en rapport avec la pièce. L’ambiance de la scène est donc crue, et d’un prosaïsme décourageant, accentuée par des costumes incongrus : Golaud, pantalon sale et troué a l’air d’un chemineau, Pelléas l’ourlet défait est plus propre, Mélisande est chauve, quelques mèches de cheveux blonds sont collées aux nuisettes qui lui tiennent lieu de robes. Tout le monde a des taches brunâtres sur le corps ou les vêtements : traces de sang, furoncles, tumeurs ?

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©Maarten Van Den Abeele

Malgré ce ratage visuel et esthétique, la mise en scène n’est pourtant pas si mauvaise, car les personnages sont finement dirigés, Audi étant très attentif à leur donner un caractère crédible et nuancé : Mélisande fragile et apeurée, mais plutôt mûre, et consciente des risques qu’elle court avec le frère de son mari ; Arkel à l’attitude équivoque, qui donnerait volontiers de sa personne pour consoler la jeune femme, Golaud sincère et humain, qui n’a aucune illusion sur l’issue tragique des événements et semble en porter dès le début la culpabilité sur épaules fortes mais fatiguées. Dans un cadre plus évocateur, cette mise en scène serait plus pertinente qu’elle ne le semble ici.

La distribution est le point fort de la soirée, qui mobilise des chanteurs à la hauteur de leur tâche dès les petits rôles, tous très bien tenus. En quelques phrases, Marie-Nicole Lemieux donne présence et épaisseur à son personnage de Geneviève, au point qu’on regrette vivement que son rôle soit si court. Verbe clair, et très bonne forme vocale, Alain Vernhes est un Arkel de premier ordre, et Valérie Gabail, Yniold adolescent farouche et rêveur, fait valoir sa pureté d’émission et son timbre radieux.

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©Maarten Van Den Abeele

Fragile, tourmentée par la catastrophe qu’elle pressent, Sandrine Piau apporte à Mélisande sa fraîcheur, sa pureté, la tenue impeccable de ses aigus, et une délicatesse de phrasés idéale. Stéphane Degout, qui fait ses débuts en Pelléas, est déjà un classique : chant simple, d’une sobriété absolue, mais d’une séduction de phrasé et d’une sûreté de diction uniques. La voix est un peu plus sombre qu’à l’ordinaire, renversant un peu les perspectives, car le Golaud de Dietrich Henschel est plutôt clair, et donne une incarnation très adulte : c’est lui qui semble être l’aîné, l’homme responsable. Seul non francophone de la distribution, Henschel fait de louables efforts de prononciation, et est très compréhensible. Malgré tout, ce sont des efforts, et cela se sent. Son français est peu naturel, l’obligeant à contrefaire son émission. Dans ce rôle, il serait souverain dans de nombreux théâtres, mais pas tout à fait sur une scène francophone, malgré son incarnation aussi digne qu’investie d’un personnage dont il a sait rendre le trouble. Malgré cela, le bilan est néanmoins extrêmement positif en ce qui concerne le chant.

Le tableau est moins réjouissant dans la fosse, où officie Mark Wiggelsworth, à peine plus convaincant que dans le Mitridate de la saison dernière. Très dramatique, sa lecture est en place, mais manque d’air, et ne se distingue pas par sa subtilité ni par sa poésie. L’orchestre produit un son rêche et lourd, et couvre trop souvent des chanteurs qui font pourtant tous d’indéniables efforts de projection.

Bilan mitigé donc pour ce Pelléas et Mélisande, qui pour son superbe plateau vocal aurait mérité mieux que les brefs applaudissements d’un public trop pressé d’aller récupérer sa voiture. Il n’était pourtant même pas onze heures…

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- Bruxelles
- Théâtre Royal de la Monnaie
- 16 septembre 2008
- Claude Debussy (1862-1918), Pelléas et Mélisande. Drame lyrique en cinq actes et douze tableaux de Maurice Maeterlinck
- Mise en scène, Pierre Audi ; Scénographie, Anish Kapoor ; Costumes, Patrick Kinmonth, Lumières, Jean Kalman
- Pelléas, Stéphane Degout ; Mélisande, Sandrine Piau ; Golaud, Dietrich Henschel ; Geneviève, Marie-Nicole Lemieux ; Arkel, Alain Vernhes ; un médecin, Jean Teitgen ; un berger, Wiard Witholt ; Yniold, Valérie Gabail
- Chœur de la Monnaie. Chef des chœurs, Piers Maxim
- Orchestre Symphonique de la Monnaie
- Mark Wiggelsworth, direction






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