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Paul der Komponist

lundi 13 décembre 2010 par Karine Boulanger
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Matthias Goerne (Mathis) et Melanie Diener (Ursula),
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Après l’entrée au répertoire de Cardillac en 2005 sous le mandat de Gérard Mortier, l’Opéra de Paris poursuit sa remise à l’honneur de l’œuvre d’Hindemith avec une production de son opéra le plus célèbre, Mathis der Maler. Œuvre célèbre mais peu présente sur les grandes scènes internationales, Mathis der Maler bénéficia pourtant dans les années 1970 d’un enregistrement réalisé avec un soin tout particulier par EMI [1].

Pour ces représentations exceptionnelles, l’Opéra de Paris a fait appel à des équipes scéniques et musicales de tout premier plan. La mise en scène était confiée à Olivier Py, dont les réalisations scéniques connaissent, à juste tire, un véritable engouement chez les amateurs d’art lyrique et de théâtre. Après The Rake’s Progress, monté à l’Opéra Garnier en mars 2008, le metteur en scène utilise toutes les possibilités techniques du plateau gigantesque de l’Opéra Bastille pour concevoir un spectacle marquant, rendant à la fois justice à l’intrigue de l’œuvre créée par Hindemith mais aussi au contexte difficile dans lequel elle fut élaborée. La production, bénéficiant de beaux décors stylisés de Pierre-André Weitz, propose ainsi une double lecture avec une présentation quasi « littérale » de l’argument, c’est-à-dire la vie du peintre connu sous le nom de Matthias Grünewald et l’exacerbation des troubles politico-religieux en Terre d’Empire au XVIe siècle, mais aussi une réflexion sur l’art et la place de l’artiste dans le contexte de la montée du national-socialisme au début des années 1930, en renvoyant spécifiquement au cas particulier du compositeur.

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Eric Huchet (Sylvester von Schaumberg)et Matthias Goerne (Mathis)
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Paul Hindemith en effet, commença à travailler à son nouvel opéra, dont il rédigea aussi le livret, dès 1933. Ses prises de position en faveur d’artistes juifs lui attirèrent rapidement l’hostilité du nouveau régime, jusqu’à l’interdiction de sa musique en octobre 1936. Dès 1934, le compositeur proposait une symphonie reprenant une partie du matériau musical de son nouvel opéra, et notamment du sixième tableau (vision de Matthias Grünewald), mais malgré la défense courageuse de l’artiste par Wilhelm Furtwängler dans un article resté célèbre (« Der Fall Hindemith », paru dans la Deutsche allgemeine Zeitung le 25 novembre 1934 [2]), Hindemith choisit de s’exiler en Suisse puis aux Etats-Unis dès 1938. Son opéra ne fut créé que le 28 mai 1938 à Zurich, sans connaître cependant une carrière à la hauteur de sa réputation et du symbole qu’il représentait.

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Melanie Diener (Ursula), Matthias Goerne (Mathis) et Scott Mac Allister (Albrecht von Brandenburg)
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

Le rideau s’ouvre dès l’ouverture avec le songe du peintre, élaborant les grandes lignes de ce qui sera son œuvre la plus célèbre, le retable d’Issenheim : des acteurs prennent place sur une plateforme coulissante venue du fond du plateau, figés dans les attitudes des principaux protagonistes de l’ensemble. Quelques « signes » renvoient au contexte historique de l’intrigue, comme des détails des costumes ou l’architecture stylisée du palais/église/bibliothèque du cardinal Albrecht von Brandenburg, ouverte par de clinquantes arcades dorées renvoyant au gothique rayonnant. Le reste est clairement placé dans le contexte contemporain de la genèse de l’opéra : celui de la montée du nazisme et de la mise en échec des opposants au régime. Le troisième tableau se déroule ainsi pendant l’autodafé de Berlin en mai 1933, mais la tension dramatique retombe légèrement dans le tableau suivant qui tourne (au sens propre comme au figuré) un peu à vide. Le cinquième tableau renoue cependant avec le théâtre avec un affrontement entre le cardinal et Ursula, ainsi qu’une plaidoirie exemplaire de la jeune femme, chargée par son père de chaînes d’or symbolisant sa dot et sa soumission, ainsi que l’achat de la conscience d’Albrecht von Brandenburg. Le tableau de la tentation de saint Antoine est traité magistralement, chaque tentation étant incarnée par l’un des protagonistes du drame vécu par le peintre/compositeur. La mise en scène intègre avec intelligence une partie des visions cauchemardesques du retable d’Issenheim, puis culmine avec l’effacement complet du décor, remplacé par un mur sombre illuminé par des dizaines de cierges devant lequel se rencontrent saint Paul et saint Antoine. Le dernier tableau est particulièrement émouvant, lorsque le peintre se dépouille progressivement de tout ce qui symbolisait sa vie : une toile (la création artistique), un drapeau (le guerrier qu’il désirait être), le ruban (ce qu’il avait aimé), la couronne de laurier (les honneurs), la Bible (les croyances) et le manteau (la charité qui exerça envers Schwalb).

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Michael Weinius (Hans Schwalb) et Matthias Goerne (Mathis)
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

La distribution était dominée par les interprètes des trois rôles principaux. Matthias Goerne campe un Mathis attachant, montrant la soif d’action du peintre lors de sa première rencontre avec Schwalb (duo très fort du premier tableau), puis traduit très vite le désespoir de l’artiste ayant enfin pris conscience des troubles politiques et religieux et qui n’arrive plus à créer (troisième tableau), et enfin la déception et le dégoût devant les conséquences de la révolte (quatrième tableau). Le chanteur parvient au bout de ce rôle très long avec un magnifique monologue final (septième tableau) où sa maîtrise de l’art du Lied lui permet d’oser les plus grandes nuances (« Wie das Grab die Truhe » murmuré, idéalement soutenu par l’orchestre après une introduction émouvante des vents et des cordes). Passé l’engagement initial, on regrette toutefois une vision très « contemplative » du rôle, semblant en marge du drame, simple spectateur des évènements. Face à lui, Scott Macallister incarne un cardinal de tout premier plan, aux aigus puissants, à la forte présence scénique et vocale. L’affrontement avec Mathis au deuxième tableau, ainsi que tout le cinquième tableau face à Ursula constituent les points forts de son incarnation, basculant dans le renoncement et l’humilité après que l’homme ait un instant été tenté d’abandonner son ministère et sa conscience. Interprétant saint Paul dans le sixième tableau, celui de la tentation de saint Antoine, Scott Macallister retrouvait une fermeté de ton impressionnante.

A Melanie Diener échouait le redoutable honneur du rôle d’Ursula. La chanteuse dispose d’une voix ample aux beaux aigus (quatuor du deuxième tableau), mais dont la puissance est parfois mise à mal par la masse orchestrale la contraignant à plusieurs reprises à aller au bout de ses moyens (cinquième tableau, notamment). L’interprète propose cependant un personnage attachant, à la résolution inébranlable (même quand il s’agit d’aller à l’encontre de ses sentiments, cinquième tableau). Son duo avec Mathis au troisième tableau offrait l’un des rares moments de tendresse de cette œuvre sombre, scellant les adieux des deux amants. La plaidoirie d’Ursula au cinquième tableau, puis son renoncement à la vie sur les premières mesures du septième tableau (tentation de saint Antoine), de concert avec Regina, constituaient sans doute les meilleurs moments d’une incarnation très émouvante.

Les seconds rôles étaient marqués par le Schwalb à l’engagement presque frénétique de Michael Weinius (premier tableau), mais brutalement désemparé lorsqu’il réalise que la révolte est vouée à l’échec (quatrième tableau), ainsi que par le Capito manipulateur de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke. Martina Welschenbach offrait à Regina sa voix légère au timbre clair, insufflant ainsi la jeunesse et la naïveté nécessaire au rôle. Gregory Reinhart dans le rôle de Riedinger a fait valoir une voix au timbre séduisant mais à la diction trop pâteuse. Nadine Weissmann enfin, éprouvait malheureusement de réels problèmes d’intonation et d’aigus, invalidant son portrait de la Gräfin. Les comprimari étaient tous honorables et il faut signaler l’excellence des chœurs, très sollicités, à la hauteur de l’évènement.

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Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Wolfgang Capito) Scott MacAllister (Albrecht von Brandenburg) Gregory Reinhart (Riedinger) Melanie Diener (Ursula)
© Opéra national de Paris/ Charles Duprat

La direction d’orchestre était confiée à Christoph Eschenbach qui a offert une très belle lecture de l’œuvre, servie par une mise en place impeccable de l’orchestre. Le chef tend cependant à privilégier l’aspect le plus monumental de la partition, au détriment des instants plus intimes, sacrifiant souvent les cordes et mettant en difficulté les chanteurs submergés par le flot orchestral (duo du cardinal et Ursula, cinquième tableau). Les deux derniers tableaux constituaient à bien des égards le sommet de la soirée, Christoph Eschenbach s’attachant à mettre en valeur les épisodes les plus intimes (départ d’Ursula et Regina d’une grande douceur avec un effacement progressif de l’orchestre, conclusion du septième tableau).

Avec cette nouvelle production à bien des égards remarquable de Mathis der Maler, l’Opéra national de Paris poursuit, après Cardillac, l’exploration d’un répertoire encore trop méconnu mais dont l’impact musical et intellectuel reste particulièrement fort.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 01 décembre 2010
- Paul Hindemith (1895-1963), Mathis der Maler, opéra en sept tableaux
- Mise en scène, Olivier Py ; décors et costumes, Pierre-André Weitz ; lumières, Bertrand Killy ; dramaturgie, Joseph Hanimann ; collaboration à la mise en scène, Wissan Arbache
- Albrecht von Brandenburg, Scott Macallister ; Mathis, Matthias Goerne ; Lorenz von Pommersfelden, Thorsten Grümbel ; Wolfgang Capito, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke ; Riedinger, Gregory Reinhart ; Hans Schwalb, Michael Weinius ; Truchsess von Waldburg, Antoine Garcin ; Sylvester von Schaumberg, Eric Huchet ; Ursula, Melanie Diener ; Regina, Martina Welschenbach ; Gräfin von Helfenstein, Nadine Weissmann ; Pfeifer, Vincent Delhoume
- Chœurs de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs, Patrick Marie Aubert
- Orchestre de l’Opéra national de Paris
- Christoph Eschenbach, direction

[1] avec James King, Dietrich Fischer-Dieskau et Rose Wagemann notamment, sous a direction de Rafael Kubelik

[2] article reproduit dans le programme, particulièrement intéressant, édité par les soins de l’Opéra de Paris











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