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Patricia Petibon n’aime pas la poussière... et le fait savoir !

mardi 13 décembre 2011 par Nicolas Mesnier-Nature
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Patricia Petibon
© Lucy Boccadoro

Ce récital constituera une surprise uniquement pour les spectateurs n’ayant pas déjà entendu le disque de Patricia Petibon consacré aux Airs baroques italiens intitulé « Rosso » avec le même ensemble orchestral. La quasi intégralité du contenu du disque y est repris. Il ne s’agit donc pas d’une découverte dans le sens plein du terme. Toutefois, il convient de considérer ce spectacle comme un tout, les concertos de la même époque s’intercalant avec les airs d’opéra ou d’oratorio. Et prendre en considération la présence scénique de la soprano française.

Le Concerto grosso Opus 4 n°1 de Haendel ne servait visiblement que de « chauffe » aux musiciens. Jouant debout à l’ancienne, la petite quinzaine de cordes avec archiluth et clavecin placés au centre, le chef Andrea Marcon au clavier, le Venice Baroque Orchestra ne peut donner le meilleur de lui-même dans une œuvre vide de contenu. Mais cette musique de remplissage fait entendre des cordes extrêmement douces, bien loin des attaques à l’arraché et des soufflets baroquisants dont on se lasse vite, devenus caricaturaux avec le temps, et ce tout en conservant une absence presque totale de vibrato et une tenue d’archet caractéristique. Avec le Concerto en fa majeur Opus 10 n°1 RV 433 de Vivaldi, la flûte traversière en bois de Michele Favaro a du mal à lutter en force avec l’orchestre, aussi peu fourni soit-il, et reste fréquemment couverte. Ainsi, le sous-titre « la tempesta di mare » qui lui est dévolu est-il ici usurpé au profit de doux clapotis d’un petit canal vénitien. Quoiqu’en disent les défenseurs acharnés de l’organologie « authentique », une bonne flûte moderne anachronique aurait mieux défendu la musique de Vivaldi, si vivante, remuante et colorée. Qu’aurait-il fait avec un modèle Boehm ? L’autre Vivaldi, le bref Concerto en sol majeur pour cordes RV 149 avait plus de tenue, bien que toujours un peu timide dans l’expression. Le Concerto grosso de Geminiani sur le thème de la Follia de Corelli, avec renfort de tambours à grelots et de castagnettes montre enfin toutes les possibilités expressives du Venice Baroque Orchestra.

Mais l’intérêt n’était heureusement pas là, dans ces œuvres destinées à articuler le concert autour des interventions de la soprano Patricia Petibon.

Cheveux longs et roux, robe longue et rouge- « rosso », le ton était donné en matière de présence physique et de lien discographique, au cas où on ne l’aurait pas compris. Dans une interviewe récente, Patricia Petibon avouait « ne pas rechercher à tout prix une esthétique vocale chirurgicale [luttant] énormément contre la chirurgie esthétique de la voix ». Préférant le « râpeux » au « lisse », nous voilà donc avertis. Patricia Petibon ne fait pas l’unanimité, comme tous les grands interprètes. Certains déplorent un chant qui ne rentre pas dans les canons académiques de l’interprétation baroque, avec les respects stérilisants d’un certain art de l’ornementation dont l’étude des diverses formules extrêmement complexes rend presque simples tous les grands airs d’opéra qui ont suivi. D’autres apprécient moins son côté trublion, le respect d’une certaine tradition et de certains codes réconfortants pour nos oreilles nous rassurant dans notre confort auditif. Mais quelle importance, si l’émotion passe ? Les représentations lyriques à l’époque de Haendel étaient-elles toutes dénuées d’excès ? Et qui peut se targuer de détenir le bon goût, qui devient mauvais à l’époque suivante ? Le fait est que l’esthétique ancienne permet une très grande liberté interprétative. Pas plus une Renée Fleming, dans le même répertoire, qu’une Patricia Petibon, n’ont tort ou raison dans leurs styles interprétatifs radicalement différents. La richesse de la musique baroque est là, au service de l’intelligence de l’interprète qui la plie à ses convictions et qui réussit à nous convaincre.

A l’écoute de certains morceaux ce soir, on pouvait donc se poser la question, isolée sur quelques mesures, de savoir à quel siècle appartenaient les airs choisis. Les frottements harmoniques et les dissonances modernistes du « Queste lagrime e sospiri » de Stradella, la plongée dans le romantisme des airs de Haendel, unique dans l’expression et la beauté des mélodies très caractéristiques qu’il développa dans toutes ses œuvres vocales, religieuses ou non, appartiennent visiblement à un univers qui enjambe les siècles. Et qui, chantées par des cantatrices d’autrefois, laissent pantois d’admiration. Patricia Petibon trouve une voie bien à elle, sans doute celle qui dérange tant. Alors que d’autres s’évertuent à une exemplarité absolue et à une fidélité sans failles envers les textes écrits, notre soprano ose interpréter et s’approprier à sa manière cette musique. Dans le premier Stradella déjà cité, sa voix se confond totalement avec les cordes. Il est impossible de déterminer quand finit le son des unes et quand commence celui de l’autre. Le tempo est très lent, et la tenue de son stupéfiante. Dans le même style introverti, le lamento baroque marque des points : le « Piangerò la sorte mia » de Haendel laisse entendre les premières vocalises redoutables, parangon baroque, dans un air de forme ABA où la soprano passe du lent pianissimo au rapide fortissimo en variant les ambiances mais en laissant paraître des notes aiguës métalliques plaquées violemment qui peuvent surprendre, ou gêner. Le « Neghittosi » d’Ariodante, air de virtuosité véloce, montre le même « défaut » mais on y entend un chant vivant flirtant avec un certain parlando affectant des syllabes (le « a » de « fulminati » par exemple) ou mots et cassant la fluidité de l’émission volontairement. La tessiture grave est remarquable et colorée dans « Ah ! Mio cor » d’Alcina : le chant varie sur les tenues de notes, ondule, parle, fluctue, glisse. Maniéré ou moderne ? Un peu des deux, excessif, comme le personnage incarné. Même impression pour le « Caldo sangue » de Scarlatti dans une tonalité triste, avec force demi-tons, fins de phrases relâchées où la note tombe comme dans un souffle. La Lulu d’Alban Berg qu’elle vient d’interpréter n’est pas loin... « Queste lagrime » de Stradella rejoint cette approche vivante de la musique, qui est tout sauf celle d’une chanteuse de conservatoire.

Mais nous croyons que ce qui gêne (ou ravit) le public (et donc influe sur sa perception de la musique négativement ou positivement) concerne l’attitude sur scène de Patricia Petibon. Comment ? Faire un jeu de scène comique avec le claveciniste et avec le premier rang ? On n’aime guère l’humour dans la bienséance classique qui bienheureusement s’effrite avec le renouvellement du public. Et l’on a beaucoup ri ce soir à ce moment : cet extrait d’Alcina n’est-il pas un air de réjouissance amoureuse ? Donc parfaitement en situation ! Et puis cela détend après des airs très intériorisés, autant les auditeurs que les musiciens et la chanteuse.. Suggestivement, Patricia Petibon fera mine de passer la poussière sur le claveciniste, excellente parodie et clin d’œil efficace envers l’académisme qui règne en matière d’opéra. Le dernier air d’Antonio Sartorio sera du même tonneau et verra notre chanteuse couchée sur scène, murmurant son texte jusqu’à l’inaudible.
La reprise en bis de ce dernier précédé du très connu « Lascia ch’io pianga » du Rinaldo de Haendel confirme l’étendue d’un répertoire et la variété d’expression d’une artiste qui ne reste pas enfermée dans une chapelle interprétative.

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- Besançon
- Théâtre Musical
- 07 décembre 2011
- Airs d’opéra et d’oratorio d’Alessandro Stradella (1639-1682), Alessandro Scarlatti (1660-1725), Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Antonio Sartorio (1630-1680) ; Georg Friedrich Haendel (1685-1759), Concerto grosso en sol majeur pour cordes et basse continue op.IV n°1 ; Antonio Vivaldi (1678-1741), Concerto en fa majeur pour flûte traversière, cordes et basse continue op.X n°1 RV 433, Concerto en sol majeur pour cordes et basse continue RV 149 ; Francesco Geminiani (1684-1762), Concerto grosso en re mineur « la follia » d’après Corelli op.V n°12 ; Tarquinio Merula (1595-1665), Ballo detto Pollicio.
- Michele Favaro, flûte traversière
- Patricia Petibon, soprano
- Venice Baroque Orchestra
- Andrea Marcon, direction






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