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Passion … passion… quand tu nous tiens

samedi 2 juin 2012 par Philippe Houbert
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© Robin Davies

L’acte de se rendre dans une salle de concert équivaut de plus en plus à celui d’entrer dans un musée : y découvrir des œuvres inconnues de nous, réentendre celles que nous chérissons déjà quasiment dans les mêmes conditions que ce que notre mémoire nous dicte comme référence, en sortir déçu, joyeux, apaisé, mais certes pas bouleversé par le sentiment d’avoir assisté à un événement unique, quelle que soit la connotation qualitative que l’on donnera à ce dernier mot. Quelques exceptions à ce constat : de bien trop rares concerts de musique contemporaine, par définition non référentiels ; quelques représentations d’opéra où l’analyse de la mise en scène nous conduit à une obligatoire remise en cause de ce que nous pensions savoir de l’œuvre ; ce que la révolution baroque a pu apporter aux plus anciens d’entre nous, par l’utilisation d’une organologie et d’une analyse des textes musicaux faisant table rase d’un passé interprétatif ; et, bien sûr, l’offrande que peuvent nous faire quelques génies musiciens en nous projetant dans des sphères jusque là inabordées.

Le « Selon Jean » conçu et coordonné par Jean-Paul Combet adressait particulièrement cette question : une salle de concert est elle un musée ? Plus précisément ici, peut-on continuer à donner une œuvre aussi singulière que la Passion selon saint Jean de Bach comme le font, plus ou moins, tous les diffuseurs de musique classique dans le monde ? La spécificité d’une Passion, comportant un texte qui n’est pas n’importe quel texte contant n’importe quelle histoire, ne justifiait-elle pas un projet assez fou : considérer que le public non germanophone ne comprend que très partiellement ce qui lui est dit et, par voie de conséquence, mettre à disposition de l’auditeur les moyens de se réapproprier cette parole.

Avouons bien humblement que lorsque nous entendîmes parler de ce projet, nous fîmes partie des réactionnaires (au sens premier du terme) habituels résumant leur point de vue par un : touche pas à mon chef d’œuvre ! Mais abordons ici les principes de ce qui nous était proposé. Un évangéliste, incarné par une actrice installée dans la chaire de la si jolie église d’Arques-la-Bataille, déclame son texte en français (la version sublime de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy, dénommée la Bible de Port-Royal) dans ce style que nous avons appris à aimer depuis Eugène Green et les plus récents spectacles de Benjamin Lazar. Ici, l’évangéliste dit tout le texte y compris celui distribué aux principaux personnages (Jésus, Pierre, Pilate, la servante) dans la version originale. Déclamation à nu, donc plus d’accompagnement instrumental ni de modulations musicales et suppression des mélismes si caractéristiques de certains passages (le reniement de Pierre, la mort de Jésus). Les solistes, en charge des airs, et le chœur chantent bien en allemand mais leurs textes (airs et chorals) sont donnés au préalable en français d’aujourd’hui par l’actrice qui incarne l’évangéliste. Pour faire bonne mesure et se rapprocher au plus près de ce que pouvait être une Passion représentée à Leipzig lors des Vêpres du Vendredi-saint, la Fantaisie pour orgue BWV 542 était jouée en prélude, la seconde partie était précédée d’un long sermon de Maître Eckardt et, après le choral final, le motet Ecce, quomodo moritur justus de Jakob Handl, puis le choral Nun danket alle Gott, clôturaient la cérémonie.

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© Robin Davies

Car c’est bien de ce terme, plus que d’un concert traditionnel, dont la soirée proposée par l’Académie Bach et diverses institutions musicales de Haute-Normandie se rapprochait. Très rapidement, nous nous rendîmes compte qu’il serait parfaitement inutile de comparer ce « Selon Jean » à quelque exécution de la Johannes Passion déjà entendue. Et ce, pour la raison première que, là où d’habitude on attend avec impatience les airs et qu’on peut, de temps à autre, avoir envie de conseiller à l’évangéliste de faire l’économie de quelques versets, là, c’est bien le texte qui capta notre attention alors que nous prétendons à une bonne connaissance et désormais compréhension de l’original allemand. L’investissement proprement extraordinaire, et certainement épuisant physiquement, mis par Alexandra Rübner à nous jeter à la figure ces mots si dérangeants, que l’acculturation para-laïque régnante voudrait nous faire oublier, nous transporta près de trois heures durant. De ce point de vue, le projet fou nous apparut de plus en plus cohérent et trouvant sa parfaite justification, même si les options retenues ont pu, ici et là, déplacer quelques problèmes. Celui qui nous apparaît le plus gênant, au-delà de quelques imperfections ponctuelles de réalisation, fut celui du rythme. Si la première partie, avec son relatif statisme narratif, convient bien à un rythme obligatoirement ralenti par l’usage de la déclamation baroque et la traduction des airs et chorals, la seconde se satisfait moins de ce hiatus : d’un côté, des mots rendus plus dramatiques et théâtraux, s’alliant parfaitement avec le contenu quasi opératique de la comparution, du jugement et de la crucifixion, de l’autre, une cadence systématiquement ralentie par les éléments mentionnés. Point de détail peut être, mais qui montre la difficulté à trouver un nouvel équilibre lorsque l’on touche à l’un des éléments majeurs d’un chef d’œuvre. Mais une chose est sûre : le pouvoir d’évocation du Verbe, désiré par le concepteur du projet, était bien présent.

Point n’est besoin de comparer ce qui fut proposé musicalement à ce que nous avons l’habitude d’entendre. La Passion selon saint Jean est-elle d’ailleurs si bien donnée que cela habituellement ? En un an, trois visions très différentes (une seule vraiment convaincante, Dombrecht), la dernière en date (Brüggen, trois fois hélas, à saint Roch), un monument d’ennui. La conviction de participer à un projet exceptionnel et cohérent fut illustrée par l’enthousiasme général des participants. Certes, puisque la compréhension du Verbe était le maître objectif, on peut se dire que le chœur de chambre de Rouen était deux à trois fois trop important pour délivrer le texte de façon parfaitement articulée et transparente. Mais quelle générosité, quelle application, quelle croyance en ce qu’il chantait ! Du très beau travail mené par Daniel Bargier.

Du quatuor vocal soliste, il convient de ressortir la remarquable performance de Camille Poul, confirmant tous les espoirs mis en elle ces dernières années. Tant sur le plan technique qu’au niveau de l’expression générale, le « Ich folge dir gleichfalls » fut une merveille du genre et le « Zerfliesse, mein Herze » d’un niveau égal bien qu’un brin trop opératique. Quant à la contribution instrumentale de Café Zimmermann, elle fut tout bonnement exemplaire. On ne voit guère que le Concentus Musicus ou la Petite Bande pour concurrencer cette qualité technique, cet équilibre des sonorités, les phrasés d’un Pablo Valetti dans « Erwäge », des continuistes au plus haut niveau. Saluons enfin le magnifique travail de Freddy Eichelberger à l’orgue, qu’il s’agisse de son rôle d’accompagnateur ou des pièces solistes jouées au cours de la soirée.

Pas question ici de préconiser une duplication de ce projet sur d’autres œuvres. Mais nous ne pouvons que remercier tous les acteurs de ce « Selon Jean » de nous avoir bousculés dans nos certitudes, de nous avoir amené à reconsidérer ce que nous pensions déjà connaître. La vie musicale ne peut que gagner à de telles remises en cause.

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- Arques-la-Bataille
- Eglise Notre-Dame
- 19 mai 2012
- « Selon Jean », d’après la Johannes-Passion BWV 245 de Johann Sebastian Bach (1685-1750)
- Texte de l’évangile selon saint Jean dans la traduction de Louis-Isaac Lemaistre de Sacy
- Alexandra Rübner, l’Evangéliste
- Camille Poul, soprano ; Jean-Christophe Clair, alto ; Bruno Boterf, ténor ; François Fauché, basse (solistes de l’ensemble Ludus Modalis)
- Freddy Eichelberger, orgue
- Café Zimmermann
- Chœur de chambre de Rouen
- Daniel Bargier, direction






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