ClassiqueInfo.com




Parsifal sans direction

samedi 23 avril 2011 par Philippe Houbert
JPEG - 36.7 ko
Angela Denoke
© Johan Persson

Avant d’entreprendre une série de représentations au Nationaltheater dans la production de Peter Konwitschny, les troupes de l’Opéra de Munich présentaient Parsifal de Richard Wagner en version de concert au Théâtre des Champs-Elysées. On s’épargnera ici les habituelles réflexions sur une œuvre qui ne serait pas tout à fait un opéra, mais pas non plus un oratorio, peut être un mélange des deux ; réflexions qui peuvent influencer le style d’interprétation mais ici, il s’agissait bien d’une répétition grandeur nature d’une représentation d’opéra. Partons donc du principe que c’est bien en faveur d’une vision théâtrale de cette sublime musique que Kent Nagano a opté.

Le chef américain d’origine japonaise est loin de faire partie de nos directeurs préférés mais au moins d’habitude trouvons-nous une certaine consistance dans une vision analytique et dans la qualité technique de sa direction. Dans ce Parsifal, nous n’eûmes ni l’une ni l’autre. Les tempi, que nous attendions plutôt sur le mode rapide, fluctuèrent tout du long de la soirée, contribuant à l’impression d’avoir un chef principalement intéressé par quelques moments-phare de l’œuvre et laissant s’installer d’interminables tunnels durant lesquels peu de choses se passaient à l’orchestre. Le problème est que ces « réveils » soudains d’une lourde torpeur furent couronnés de succès d’ordres très divers. Si le grand travelling sonore du premier acte, conduisant à la première scène du Graal, fut une belle réussite, le prélude du même premier acte fut très terne, sans que l’on comprenne bien si le chef cherchait à alléger, comme l’avait si bien réussi Hartmut Haenchen à Bastille. L’immense souci que Kent Nagano (rendons-lui cette grâce, notamment en regard de ce que nous entendîmes dans la même salle trois jours plus tard) a de ne pas couvrir les voix le conduisit à tellement alléger au second acte que la substance dramatique en fut partiellement vidée, comme d’un vin coupé par un excès d’eau. Un parfait exemple fut la façon dont il parvint à maintenir un bel équilibre dans la scène des Filles-Fleurs au détriment d’une sensualité totalement absente. Quant au troisième acte, les décalages fréquents à l’orchestre (déjà perceptibles au premier) furent trop nombreux (prélude, scène finale) pour que cette interprétation puisse rester dans nos mémoires.

Il faut bien l’habituel snobisme de certains critiques parisiens pour encenser un chœur et un orchestre munichois dans le seul but de critiquer les forces de l’Opéra de Paris. Ce que nous entendîmes fut du niveau traditionnel d’un opéra d’outre-Rhin, avec certes un beau pupitre de cordes, mais des vents très moyens et imprécis (le niveau actuel des petites harmonies des cinquante premiers orchestres mondiaux est très problématique – pas seulement un problème de l’Orchestre de Paris) et de bons cuivres manquant de subtilité. Le manque de projection du chœur renvoyait aux pires habitudes de laisser-aller de certaines institutions germaniques.

Ces grosses réserves visant la direction de Kent Nagano et la qualité des forces de l’Opéra de Munich pesèrent bien évidemment lourd dans notre perception globale de la soirée. C’est fort dommage car la distribution, de façon générale, fut à un niveau que l’on pourrait qualifier d’excellent compte tenu de l’évolution des standards wagnériens actuels (il nous apparaît important de rappeler cela car, là encore, en lisant certains papiers, on peut se demander dans quel état les auteurs se seraient trouvés s’ils avaient assisté à certains Parsifal des années 50 à 70 tels que les enregistrements nous les ont restitués). On épargnera les pauvres garçons du Tölzer Knabenchor convoqués comme écuyers 3 et 4. On sera beaucoup plus élogieux sur les Filles-Fleurs, bel ensemble équilibré et très engagé, aux voix très agréables et réussissant leur scène en dépit de la direction sèche de Nagano.

Le seul point noir de la distribution fut le Klingsor de John Wegner : timbre crayeux, sans graves ni aigus, diction assez étrange. Le Titurel de Steven Humes ne restera pas dans les mémoires car la voix est trop légère pour le rôle et l’injonction implacable faite à Amfortas manquait de force dramatique. Le Gurnemanz de Kwangchul Youn fut conforme à ce que cet artiste a l’habitude de délivrer, notamment à Bayreuth : une grande intégrité, une belle sensibilité, un grand souci du mot. Personnellement, nous trouvons la voix un peu trop légère pour le rôle, notamment au premier acte lorsqu’il tance Parsifal ou au début du troisième. La longueur du rôle a d’ailleurs quelques effets de fatigue dans ses dernières interventions.

Nous gardions de mauvais souvenirs du ténor autrichien Nikolai Schukoff en Siegfried du Crépuscule des dieux de la production Wilson/Eschenbach. Nous ne pouvons pas dire que nous sommes sorti transcendé de son Parsifal mais, en dépit d’intonations douteuses au premier acte, de la profonde fatigue vocale perceptible dans la scène de l’Enchantement du Vendredi-Saint, il ressort une forme d’émotion dans son incarnation au deuxième acte, une fragilité sympathique qui gagne l’adhésion. De façon assez symbolique du paradoxe que nous connaissons sur les voix de heldentenor, ce sont moins les passages héroïques (le « Amfortas, die Wunde ») que les moments lyriques (scène des Filles-Fleurs et duo avec Kundry) qui posent question.

Michael Volle fut un Amfortas somptueux. Après une première intervention hésitante, sa plainte du premier acte puis son refus de la célébration au troisième furent de très haut niveau. Le timbre est beau, la projection des mots exemplaire. Voilà indiscutablement un des grands Amfortas du moment (admettons qu’il s’agit là d’un des rôles wagnériens qui a le moins souffert de la déshérence connue depuis plus de trente ans).

Angela Denoke illumina la soirée de son génie de tragédienne. S’il semble que sa récente série de représentations de Katia Kabanova ne la trouva pas toujours au meilleur de sa forme vocale, c’est bien le summum de son art qu’elle nous délivra en Kundry. La moindre de ses interventions fut habitée par un génie théâtral très rare aujourd’hui. Le legato de son récit du deuxième acte fut exemplaire et, même si un ou deux aigus furent approximatifs dans son ultime tentative de séduction, ce qu’elle donna dans Da lach’ ich –lache fut bouleversant. Cette performance est d’autant plus mémorable qu’elle s’appuie sur des moyens vocaux qui sont loin d’être exceptionnels : un timbre assez quelconque, des couleurs limitées. Mais on dirait que c’est cette palette somme toute réduite qui conduit Angela Denoke à en utiliser le moindre composant pour le mettre au service d’une composition théâtrale de très grande qualité. La Rysanek de ce début de siècle, voilà bien ce qu’est Angela Denoke.

L’an prochain, ce sont Daniele Gatti et sa distribution bayreuthienne qui viendront essayer de nous rédimer. Le Parsifal de cette année, en dépit de la géniale Angela Denoke et de quelques autres éléments positifs, nous aura laissés loin du Graal.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 14 avril 2011
- Richard Wagner (1813-1883), Parsifal, festival scénique sacré en trois actes, sur un livret de Richard Wagner – version de concert
- Amfortas, Michael Volle ; Titurel, Steven Humes ; Gurnemanz, Kwangchul Youn ; Parsifal, Nikolai Schukoff ; Klingsor, John Wegner ; Kundry et une voix du ciel, Angela Denoke ; Chevaliers, Kevin Conners et Levente Molnar ; Ecuyers, Ulrich Reiss, Kenneth Roberson et solistes du Tölzer Knabenchor ; Filles-Fleurs, Hanna-Elisabeth Müller, Laura Tatulescu, Gabriela Scherer, Evgeniya Sotnikova, Tara Erraught, Okka von der Damerau
- Chor der Bayerischen Staatsoper. Chef de choeur, Sören Eckhoff
- Bayerisches Staatsorchester
- Kent Nagano, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 810897

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License