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Parsifal, pour l’essentiel

dimanche 16 mars 2008 par Théo Bélaud
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© R. Walz / Opéra National de Paris

Parsifal attendu comme tel, c’est-à-dire comme le (presque) messie. Voilà grosso modo, le contexte et l’attente de cette nouvelle production du testament wagnérien à l’Opéra de Paris, signée de Hartmut Haenchen à la baguette et de la nouvelle star polonaise Krysztof Warlikowski à la mise en scène, le tout coiffé d’un plateau vocal prestigieux. Apparemment, elle a eu le sort de la plupart des productions de ce calibre, divisant la critique et le public, y allant de son micro scandale convenu et « médiatique ». Et apparemment (nous y sommes habitués), ce petit déchaînement de passions par huées et contre-huées, articles et contre-articles dans de grands quotidiens, et tutti quanti, a oblitéré pour bonne part l’essentiel. De là rappellerons-nous que la réussite se juge à l’aune de ce que l’on attend « essentiellement » d’un opéra en général, et de Parsifal en particulier.

Parsifal n’est pas un opéra

Ce que nous attendons d’un opéra en général, c’est qu’il soit très bien joué et chanté, et que la mise en scène, sans être histrionne, ne se remarque pas autrement que par son respect du texte (musical et didascalique). Ce que nous attendons de Parsifal, c’est la même chose, chaque exigence étant exacerbée pour deux raisons. La première, c’est l’amour immodéré que porte votre serviteur à l’oeuvre. La seconde, c’est que Parsifal n’est pas un opéra : c’est écrit dessus. Plus exactement, dessous. C’est un office qui raconte, un récit dans la cérémonie - et non une cérémonie dans le récit. Le second acte apportant une action qui porte en elle-même la place de celle-ci dans l’oeuvre : une transition. Dans Parsifal comme dans toute histoire religieuse, l’important s’est passé avant : en ce sens, ce n’est même pas plus un oratorio qu’un opéra : c’est plus qu’un oratorio, c’est une sorte de passion, dont le seul et unique personnage principal (Gurnemanz) fait presque office d’Evangéliste.

Le spectacle est dans le son

Ivan A. Alexandre avait eu cette jolie formule à propos de la Walküre de Rattle au dernier Festival d’Aix-en-Provence. César étant rétribué, nous la reprenons volontiers. Rendre l’oeuvre pesamment mystique et solennelle, c’est déjà la théâtraliser, et la désacraliser. Ce principe, heureusement de plus en plus acquis après Boulez, Hartmut Haenchen en donne acte. Sa direction est on ne peut plus intelligente. Sa concentration, à peu près sans faille. C’est une version de haute-couture qu’il nous propose, non seulement raffinée dans le détail, mais élégante, souple, rapide sans brusquer la ligne. La tension n’est jamais recherchée pour elle-même, le geste n’est jamais commandeur, mais commandé par l’évidence du texte. Bref : démiurgophiles de tous poils, fuyez, loin. Le chef a sans doute la meilleure phalange française sous la main, qui ne déçoit pas. Les alliages cordes-bois sont magnifiques (le prélude n’est peut-être pas sublime, mais cela ne va qu’en s’améliorant) ; les cors sont parfaitement concentrés, les trompettes et trombones font preuve d’un souci admirable d’équilibre et de retenue (parfois trop) ; les violoncelles et contrebasses brillent par une variété de tons et de couleurs étonnante (par exemple au début de l’acte II) ; les violons ne sont jamais pris en défaut de justesse et de cohésion, même à la délicate modulation mineure de l’Enchantement du Vendredi Saint [1] ; la plupart des soli sont rutilants, flûte et cor anglais en particulier. Le bonheur ! Tout juste les deux timbaliers en font-ils un tout petit peu trop (fin du I par exemple : une bonne coda de troisième de Mahler les défoulerait) [2]. Mais au moins jouent-ils comme c’est écrit...

La rançon de cette belle démonstration de mise en place, de vrai goût et de vraies couleurs, c’est une relative inertie expressive par endroit, notable pour l’essentiel au premier acte : dynamiques et phrasés timides dans le prélude [3], commentaire parfois plat [4] Par la suite, la confiance s’installe et devient palpable, le stringendo s’affirmant, l’échelle dynamique s’élargissant. On a franchement hâte de réentendre l’orchestre de l’opéra nous resservir cette magie noire et blanche dans le Pelleas und Melisande de Schönberg qu’ils joueront avec... Pierre Boulez en Juin prochain.

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© R. Walz / Opéra National de Paris

Franz-Josef Selig est Gurnemanz

Le son est aussi sur scène ! Et même si Parsifal n’est pas tout à fait Tristan ou le Ring, ce n’est pas donné tous les jours à entendre ces temps-ci. Coup de chapeau bas au beau monde distribué. Du moins pour ce Vendredi, car Parsifal et Kundry tournent (cf ci-dessous). Mais si vendredi est le jour naturel de Parsifal, il n’y a pas eu d’erreur de casting. Bien sûr, Alexandro Marco-Buhrmester n’est pas le plus puissamment royal des Amfortas, et son grave est parfois chancelant. Et alors ? En un sens, il (ou Wagner) a des arguments : c’est d’abord un homme malade, faible, déprimé. Sa dernière plainte est déchirante [5]. Evgueni Nitkin (Klingsor) n’a pas une voix qui fait trembler de terreur à la première émission : mais il est efficace et lui n’oublie pas que Klingsor est bien plus un homme trop humain qui a fait contre pêché bon coeur que le Mal en personne. Le Parsifal de Ventris est rôdé et peut-être occasionnellement routinier ; mais enfin il est rôdé et est peut-être le seul de sa génération. Irréprochable Titurel de Victor von Halem qui, lui, descend à l’infini. Enfin, les premiers chevaliers et premières filles-fleurs sont en tous points admirables.

Franchissons un cap. La Kundry (pour cette seule soirée) d’Angela Denoke a ébloui (deuxième grande prestation en quelques jours à son actif après le concert de l’EIC). Peut-être pas tout le temps, et son premier acte fut légèrement en dedans. Parti pris de froideur ? Certes : "Seine Mutter ist tot", réfrigérant ! Mais voilà : des deuxièmes actes comme celui-ci, on en redemande ! La dernière scène avec Parsifal fut sans doute le sommet absolu de cette représentation, atteignant à une émotion lancinante, immensément sincère [6]. Alors que Waltraud Meier, titulaire vénérée du rôle depuis 1983, devrait nous tirer encore quelques larmes, c’est bien peut-être à un passage de témoin que nous avons assisté.

Honneur suprême à Franz-Josef Selig, qui est bien en passe d’être le standard d’aujourd’hui dans son rôle sublime. Selig est Gurnemanz. Comme sur les affiches de films américains. Par l’évidence, la simplicité qui naît de la maîtrise supérieure ; le travail fait sagesse. Il est bonhomme ; il en a l’autorité, pour protéger Kundry et remettre Gauvin à sa place sans élever la voix [7]. Il en a vu beaucoup, et en a de la noblesse même dans le mépris de la légèreté [8].Il est érudit ; il en a le charisme, c’est-à-dire le calme face à la révélation [9].

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© R. Walz / Opéra National de Paris

Il y a bien un bémol, c’est le cas de le dire. La prestation chorale n’est pas de premier plan. En fait, tout le monde n’y oeuvre pas à parts égales : si les chevaliers du rang sont globalement corrects, (un accident fut bien rattrapé par Haenchen et un pupitre de trombones... pleins de sang-froid [10]), les voix féminines ont sérieusement défiguré le grand office du premier acte, multipliant problèmes et de justesse et d’intonation [11]. Dieu merci si l’on ose dire, la conclusion du III aura été plus décente.

Le survivant n’est pas de Varsovie

Pour accompagner cette prestation musicale de haut vol, Warlikowski se serait-il fait discret en forçant sa nature ? C’est presque une hypothèse. On a d’abord craint le pire durant les vingt premières minutes de la représentation, envahies par des projections pesamment didactiques : les thèmes que Warlikowski veut cardinaux (foi, amour, espérance), il renonce à les suggérer par un quelconque travail scénique : une main chérubine vous les écrit laborieusement sur grand écran. L’inaccessibilité du Graal vous aurait-elle échappé plus tard : qu’à cela ne tienne, en sus du surtitrage, on vous le répète (en français) au tableau lumineux. Bref, on frôle l’IUFM. Ensuite ? Plus rien ou si peu, durant deux heures, et c’est au fond heureux. Jusqu’au déjà culte « pré-troisième acte » et la projection du suicide de l’enfant d’Allemagne Année Zéro, elle-même précédée d’un texte didactiquissime de Rossellini. Notre opinion est simple : si Warlikowski tient tant à nous faire réfléchir sur les rapports entre innocence, pulsion de mort, survivance et destin de l’Allemagne et de l’Europe, qu’il se débrouille seul et laisse Rossellini tranquille. Dès lors que son idée ne tourne pas à la transcription de l’argument de l’oeuvre (nonobstant les putes de cabaret berlinois années Trente en guise de filles-fleurs), mais qu’elle propose d’éclairer notre histoire par celle-ci, elle se respecte. Il y avait mille moyens à mettre en oeuvre sans ostentation, comme l’exemple ici mentionné, pour la faire valoir. Warlikowski a préféré le coup d’éclat qui ferait parler de lui. Naturellement, le public de Bastille joue le jeu de bon coeur, en huant, en applaudissant, ce qui revient à la même récréation - nous n’avons pas pris parti...

Réduire cette production scénique à ce numéro de scandale à trois sous serait injuste. D’aucuns semblent avoir été surpris par la très forte dimension chrétienne imposée par Warlikowski. Pourquoi, on se le demande. Cela tend à démontrer que Parsifal n’a que trop été l’objet ces dernières années des fantasmes délirants de théâtreux iconoclastes de douzième classe, accoutumant le public à des « lectures » qu’il convient maintenant d’appeler « politique de civilisation » : l’histoire repasse les plats à un rythme que même Marx ne pouvait imaginer. Partant de là, Warlikowski ne fait que le travail de l’honnête homme quand il fait mourir Klingsor à la croisée d’une gigantesque croix de sang. On peut s’irriter qu’il ne fasse pas mourir Kundry : au moins la sauve-t-il, ce qui revient au même - c’est toujours moins un contresens qu’une mort humiliante née d’une brillante psychanalyse de la prétendue misogynie de Wagner ! En définitive, tout cela relève de la demi-mesure : partiellement rivé à son sujet avec un certain sérieux, Warlikowski cède pourtant aux sirènes du gros miroir civilisationnel. A ne pas choisir entre la probité et le scandale, il n’aura rien du tout, et d’ailleurs ne saluera pas.

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© R. Walz / Opéra National de Paris

La rédemption est sur scène (et seulement)

Impossible de se quitter sans un mot sur la qualité d’écoute de cette excellente représentation. Notre public est un public d’opéra, et du pire : nul salut ne lui sera accordé, du moins pas par nous. Est racheté celui qui dit sa faute. Celle de tant de ces gens est grande et ils s’en satisfont bien, car ils sont chez eux, sans doute. Un martien de bon sens débarquant ici croirait pourtant trouver les représentants d’une strate sociale pétrolifère : non contente de deviser, vrombir et éructer jusqu’à l’agonie, et faire tomber moult objets contondants sans relâche durant quatre heures (surtout quand cela ne chante pas car on s’emm...), on a pu constater la grossièreté sans limites de cette faune jusqu’aux deux dîners-entractes : on ne peut plus seulement expliquer par affichage et par voix off qu’il faut éteindre ses portables, vite, des bandeaux et sonos pour expliquer (avec pédagogie) l’usage d’une poubelle !!! Agissons ! Avant que Bastille ne se transforme en petite Naples...

Mais ne rêvons pas : la politique de civilisation étant ce qu’elle est, nous avons pu voir se produire l’impensable. Mon cacochyme et sonore voisin décidait d’engager conversation avec son épouse durant l’accord ultime de l’opéra. Bien sûr, mon coude ne fit qu’un tour.

"Lui : - Vous devez changer de comportement, jeune homme !

Moi : - Mais c’est vous qu’il faut éduquer, Monsieur !

- Ah non !

- Ah si !

- Non !

- Si !

..."

Splendeur et misère de la dualité du monde : c’est bien ainsi que Bastille nous présentait cette production ! Vous trouvez tout cela bien futile ? Vous avez raison. Prima la Musica.

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- Paris
- Opéra Bastille
- 14 Mars 2008
- Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, Bühnenweihfestspiel en trois actes

- Mise en scène Krzysztof Warlikowski
- Décors et costumes Malgorzata Szczesniak
- Lumières Felice Ross
- Dramaturgie Miron Hakenbeck
- Vidéo Denis Gueguin
- Chorégraphie Saar Magal
- Styliste perruque Robert Kupisz
- Chef des Choeurs Winfried Maczewski

- Amfortas, Alexander Marco-Buhrmester
- Titurel, Victor von Halem
- Gurnemanz, Franz Josef Selig
- Klingsor, Evgeny Nikitin
- Kundry, Angela Denoke
- Parsifal, Christopher Ventris
- Zwei Gralsritter Gunnar, Gudbjörnsson, Scott Wilde
- Vier Knappen, Hye-Youn Lee, Louise Callinan, Jason Bridges, Bartlomiej Misiuda
- Klingsors Zaubermädchen, Adriana Kucerova, Valérie Condoluci, Cornelia Oncioiu, Yun-Jung Choi, Marie-Adeline Henry, Louise Callinan
- Eine Altstimme aus der Höhe, Cornelia Oncioiu
- L’accompagnateur, Renate Jett
- Orchestre et Choeurs de l’Opéra National de Paris
- Hartmut Haenchen, direction

[1] Acte III, Gurnemanz : "der Mensch such heut in fromer Huld si schont mit sanftem Schritt".

[2] Acte I, après Gurnemanz : "bist du ein Tor und rein, welch Wissen dir auch mag beschieden sein."

[3] Mesures 89-90, quel dommage...

[4] Acte I, Gurnemanz : "kann er selbst Heilige mit dem verwunden, den Gral auch wähnt er fest schon uns entwunden !" - violons 1 : molto cresc. ! Belebend !

[5] Acte III, Amfortas : "Mein Vater ! (...) Tod ! Sterben...".

[6] Acte II, Kundry : "Ich sah das Kind an seiner Mutter Brust... (...) Hörst du nicht noch ihrer Klage Ruf, wannspät und fern du geweilt ?"

[7] Acte I, Gurnemanz : "Ja, eine Verwünschte mag sie sein". Ici, l’indication de Wagner qui tue : ohne Pathos.

[8] Acte I, Gurnemanz : "Doch rät dir Gurnemanz : lass du hier künftig die Schwäne in Ruh, und suche dir Gänser die Gans !".

[9] Acte III, Gurnemanz : "der liess sie so gedeihen. Nun freutsich alle Kreatur auf des Erlösers holder Spur, will sein Gebet ihm weihen".

[10] Acte III, Ritter des Grales, canon sur : "Sei des Amtes gemahnt ! Zu lezten Mal !"

[11] Acte I, sopran/alt : "Nehmet hin mein Blut, nehmen hin meinen Leib, auf dass ihr mein gedenkt" : particulièrement dur pour l’oreille...











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