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Pan et Asraël abandonnés par le peuple

mercredi 21 avril 2010 par Thomas Rigail
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Jakub Hrusa
© Hanya Chlala/ArenaPal

Le disque semble avoir donné sa place à l’œuvre de Karol Szymanowski, qui n’est plus cantonnée comme c’était le cas il y a encore 15 ans aux labels polonais et à Naxos, et voit des sorties internationales relativement régulières. Pour le concert, c’est une autre histoire : tout juste se met-on à jouer un peu plus souvent le concerto pour violon n°1 (qui est aussi l’œuvre la plus enregistrée), et cela ne semble pas attirer les foules – une salle Pleyel aux trois-quarts vide pour ce qui est l’un des chefs d’œuvres du répertoire pour violon, c’est tout à fait dommage (nous voulons dire : consternant), d’autant plus quand il est suivi par une autre partition trop laissée de côté, la Symphonie « Asraël » de Josef Suk.

Christian Tetzlaff, qui a enregistré ce concerto avec Pierre Boulez et le Philharmonique de Vienne (couplée à la troisième symphonie, sortie prévue un peu plus tard dans l’année) vient donc défendre ce concerto n°1 de Szymanowski aux côtés du jeune Jakub Hrůša. Le résultat est appliqué, impliqué, mais pas complètement satisfaisant. Toute la problématique de ce concerto tient dans l’articulation entre le soliste et l’orchestre : affecté d’une orchestration extrêmement riche et qui exige beaucoup de finesse des instrumentistes pour en rendre tout le caractère, équilibré par une forme épisodique qui est pourtant prise dans une continuité linéaire, presque d’un seul trait, ce concerto ne s’inscrit pas dans la dialectique habituelle du concerto romantique avec un soliste directeur et un orchestre accompagnateur ou commentateur du discours du violon, mais ne doit pas pour autant se transformer en poème symphonique avec violon obligé. Le soliste est dans une position délicate et doit parvenir à se tirer par la seule force du son de la masse orchestrale, de la survoler – les lignes mélodiques dans le suraigu, les choix de modes de jeu, y poussent.

Toute la poétique du concerto repose sur cette relation entre un orchestre protéiforme et incandescent, et un violon céleste. Nous passons un peu loin de cela ce soir : d’un côté, Christian Tetzlaff n’a pas la projection sonore et la pureté de timbre nécessaires pour s’imposer de manière évidente dans son rôle, et de l’autre, la direction de Jakub Hrůša manque de détail et donne à l’orchestration un aspect beaucoup trop massif. Le soliste est écrasé à chaque tutti dans un orchestre qui prend systématiquement le dessus, mais surtout la palpitation intérieure de la texture, si importante chez Szymanowsi, ne transparait pas assez : Hrůša tire plus vers la brutalité que l’onirisme, il n’hésite pas à imposer de rudes basculements de pulsation, force les duretés et l’éclatement de la partition plutôt qu’il n’appuie la fluidité de l’harmonie, et prend dans les sections rapides des tempos très enlevés qui rendent difficile le maintien d’une mise en place correcte (c’est régulièrement un peu à côté rythmiquement dans les voix secondaires) et d’une souplesse suffisante des phrasés, ce qui se ressent particulièrement dans les nombreuses arabesques de bois (souvent en voix solistes qui se répondent et s’interpénètrent), si essentielles au caractère de l’œuvre, qui sont ici phrasées de manière rigide et un peu incertaine. Un exemple particulièrement raté : la reprise variée du début à la toute fin de l’œuvre, les bois qui papillonnent comme des feux follets, est ici assez approximative et ne rend pas le caractère étincelant de ce passage.

Nous ne leur en tiendrons pas rigueur : il est probable que le manque de familiarité avec l’œuvre, et peut être aussi un manque d’attention de la part du chef qui a fort à faire, sont à l’origine de ces défauts, mais l’œuvre en pâtit. Elle pâtit également de l’aspect rhapsodique mal contenu de la direction, qui par de trop brusques contrastes de tempos et des sections lentes plus laborieuses que langoureuses entraîne de sérieuses chutes de tensions dans les passages lents, notamment dans la deuxième partie, et des faiblesses et des curiosités techniques de Tetzlaff : les nombreux glissandi et les trilles dans le suraigu et le grave n’ont pas toujours une totale assurance dans l’intonation (notamment dans l’entrée du deuxième climax), la cadence est un peu bousculée, et d’une manière générale son violon ne chante pas de manière assez franche et ne s’impose pas en caractère - c’est solide, mais il faut un peu plus pour donner vie à cette ligne soliste si originale. On comptera des moments réussis, le passage rapide qui mène au premier climax en particulier qui trouve la vivacité et le chatoiement que toute l’interprétation aurait dû avoir, mais cette exécution, du reste tout à fait honnête et dont on attribuera les faiblesses à la rareté du compositeur dans nos contrées, ne rend pas tout à fait compte de l’exceptionnelle écriture de Szymanowski.

En bis, Christian Tetzlaff donne un troisième mouvement de la sonate pour violon seul de Bartók à l’image de la prestation du violoniste dans le concerto : un peu éteint, pas assez sonore et pas tout à fait tenu jusqu’au bout.

Sur le plan orchestral, malgré sa longueur et son aspect parfois colossal, la Symphonie « Asraël » de Josef Suk est plus traditionnelle et plus facile à gérer : Jakub Hrůša et l’Orchestre Philharmonique de Radio France s’en sortent bien, et parfois plus que bien. Contrairement à l’oeuvre de Szymanowski, le chef instaure une belle souplesse des phrasés (pour ne citer qu’un exemple de belle réussite, le thème introductif aux cordes graves du quatrième mouvement, la réponse du hautbois et le crescendo orchestral qui en découle), ne se laisse pas dépasser par l’opulence de l’orchestration et donne libre court à la direction mélodique de la partition. Le deuxième mouvement, un peu trop indolent et avec des trombones un peu vagues en précision et en caractère (aux chiffres 2 et 5), n’a peut être pas l’esprit de litanie qu’il pourrait avoir, et on pourrait vouloir un peu plus de souffle à un certain nombre de moments (le troisième mouvement a du mal à se lancer), mais la partition se donne avec une vraie ampleur mélodique et l’ardeur nécessaire dans les multiples climax. On regrettera que le chef peine toujours à maintenir la tension dans les transitions entre les tempos, notamment vers les sections lentes, à l’image de l’andante sostenuto (à 29) du troisième mouvement, soudainement désaffecté en dépit d’un violon solo expressif, avant que la musique ne regagne en force lors du thème de cordes con moto, ma sempre espressivo, un peu confus sur le plan de l’orchestre mais passionné. Une fois celui-ci passé, nous revenons malheureusement dans une zone un peu indolente et incertaine, jusqu’au retour du tempo principal. Autre exemple : la transition più largamente entre 1 et 2 après l’introduction du cinquième mouvement, au point d’orgue mal géré qui brise la cohérence de ce début de mouvement. Ces quelques moments sont symptomatiques de passages un peu désertés sur le plan de l’implication, dans lesquels la mélancolie de l’oeuvre confine à l’apathie, et d’une lecture attentive de la partition mais qui peine à articuler et à équilibrer sur le plan de l’expression les séquences. La plus délicate de ces zones désertées est à partir de 32 dans le cinquième mouvement, le chef ne sachant visiblement pas comment se diriger vers la fin de l’œuvre, s’égarant en route et terminant un peu à l’aveugle. Ce mouvement est du reste le moins réussi, avec en sus des cuivres vaillants mais un peu braillards et confus (les trombones dans le largo misterioso, entre 29 et 30) dans la première partie. Néanmoins, une fois ces moments indécis passés et si nous faisons fi des faiblesses formelles (le chef a encore une large marge de progression), l’exécution ne manque pas de force, surtout nous l’avons dit grâce à une belle gestion de la conduite mélodique, et, dominée par un orchestre impliqué, parvient à donner corps cette partition trop rare, à laquelle un public clairsemé répond à juste titre avec chaleur.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 16 avril 2010
- Karol Szymanowski (1882-1937), Concerto pour violon et orchestre n°1 op.35
- Josef Suk (1874-1935), Asraël, symphonie en ut mineur op.27
- Christian Tetzlaff, violon
- Orchestre Philharmonique de Radio France
- Jakub Hrůša, direction











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