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Padmore et Fellner confirment et signent des Beethoven et Schubert anthologiques

mercredi 2 février 2011 par Philippe Houbert
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Till Fellner
© Peter Mathis

Après la miraculeuse Belle Meunière de l’automne dernier, nous avouons avoir attendu avec une extrême impatience cette nouvelle performance du duo Mark Padmore-Till Fellner. Ce d’autant que le défi auquel était confronté le duo anglo-autrichien était d’une toute autre nature que le cycle consacré aux poèmes de Wilhelm Müller, directement associés à une voix de ténor.

C’est en effet un programme complexe, copie quasi conforme de celui donné par Matthias Goerne et le maître de Fellner, Alfred Brendel, au Wigmore Hall de Londres en 2003 (disque Decca), qui nous était proposé, avec une première partie consacrée à Beethoven et une seconde à Schubert. En sorte de préambule au cycle An die ferne Geliebte, les deux compères nous offrirent le Volkslied Mailied, pièce de jeunesse (1795) sur un texte de Goethe, puis le plus solide Neue Liebe, neues Leben de 1810, sur un poème du même. Dans ce dernier, véritable confidence faite à Bettina Brentano, le dialogue entretenu par Fellner et Padmore nous rétablit dans le climat fusionnel connu lors de la Belle Meunière : les accords répétés staccato, les sforzandi subits, les arrêts en points d’orgue, le cri sur « Mit unendlicher Gewalt ! », furent autant de délicieux prémices de ce qui allait suivre.

Avant le cycle opus 98, c’est une pièce curieuse quant à la forme, Adelaide, qui nous était proposée. Romance-cantate au numéro d’opus trompeur – 46 (l’œuvre est de 1796)- dans laquelle Beethoven mit le meilleur de lui-même au point que le poète Matthison déclara à son sujet : « De nombreux compositeurs insufflèrent une âme à cette petite fantaisie lyrique grâce à leur musique ; mais ma conviction la plus intime est qu’aucun n’éclipsa davantage le texte avec sa mélodie que le génial Ludwig van Beethoven de Vienne . » Le compositeur y mit en effet le panthéisme qui l’habitait, avec ce chant dédié à une femme idéalisée et identifiée à la nature, une fleur pourpre, symbole de l’amour au-delà de la mort, étant effeuillée sur la tombe. Ce petit chef d’œuvre fourmille de détails plus géniaux les uns que les autres, du thème initial en si bémol au secret final énoncé dans le médium de la voix, en passant par tous les contrastes symbolisant les mutations de l’héroïne. Mark Padmore et Till Fellner se firent les parfaits interprètes de cette merveille d’un peu plus de six minutes. En tout cas, pour avoir ré-écouté depuis les versions discographiques de Prey, Schreier et Fischer-Dieskau, nous pouvons très clairement dire que cette nouvelle interprétation nous semble aller encore plus loin dans l’analyse de l’œuvre.

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Mark Padmore
© Marco Borggreve

Les notes de programme du concert indiquaient que An die ferne Geliebte, bien que « l’influence de Beethoven sur ses cadets fut immense y compris dans le domaine du lied, soutient difficilement la comparaison avec les chefs d’œuvre de son auteur. » Nous réfutons cet avis et considérons ce premier grand cycle du lied allemand comme un authentique chef d’œuvre. Beethoven, qui savait parfaitement distiller ses dédicaces en fonction de la qualité des œuvres, devait être aussi de cet avis puisque c’est le prince Lobkowitz qui reçut celle de l’opus 98, après avoir été dédicataire des quatuors de l’opus 18 et des symphonies n° 3, 5 et 6 ! On ne sait comment Beethoven eut connaissance des six poèmes écrits par le jeune médecin Alois Jeitteles puisqu’aucune trace d’édition n’est connue en dehors de la publication du cycle musical par Steiner en 1816. La thématique des poèmes, si proche des préoccupations éternelles du compositeur (éloignement de la bien-aimée, aspiration secrète à la retrouver, conviction forcenée que l’Art sera le truchement de ce rapprochement) ne pouvait que lui convenir et lui permettre de laisser libre cours au plus fort de son inspiration. Padmore et Fellner n’eurent de cesse de bien mettre en exergue l’extrême logique cyclique de ce quart d’heure de musique. Si le ténor anglais ne peut qu’être salué pour l’extrême sensibilité de l’incarnation, le souci apporté à la moindre inflexion, la technique impeccable, c’est au pianiste viennois que nous voudrions ici rendre particulièrement hommage. C’est bien le piano qui conduit l’alternance des tempi, des rythmes, qui, à l’intérieur de chaque lied, introduit les variations qui induisent la pression plus ou moins forte de l’émotion. Et tout ce que fit Till Fellner en la matière fut absolument admirable, à l’infime exception d’un accelerando peut être trop brusque lors de l’indication « nach und nach geschwinder » dans la dernière strophe du premier lied. Là aussi, comme pour Adelaide, la comparaison avec les versions laissées par d’illustres aînés, y compris Goerne/Brendel et Wunderlich/Schmidt, ne nuit aucunement au duo Padmore/Fellner, bien au contraire.

La seconde partie du concert était consacrée au Schwanengesang de Franz Schubert. Cette collection de lieder, improprement associée aux Belle Meunière et Voyage d’hiver dans une pseudo intégrale des cycles de lieder de Schubert, n’est que le rassemblement par l’éditeur Haslinger de quatorze mélodies, réputées les dernières composées par l’auteur de la Symphonie inachevée, treize apportées par Ferdinand, frère de Franz, la quatorzième ajoutée par l’éditeur, soit pour équilibrer les deux cahiers lors de la publication, soit pour conjurer le mauvais sort associé au nombre treize. Si les sept mélodies sur des textes de Ludwig Rellstab ne constituent pas un vrai cycle structuré comme tel (la communion cosmique avec les éléments passant difficilement pour un lien fédérateur), il n’en est pas de même des six composées sur des textes de Heinrich Heine. Si l’unité au travers du personnage principal (narrateur ou non), propre aux deux grands cycles précités, n’est pas présente, l’homogénéité organique est évidente. Du défi douloureux d’ Atlas à la prise de conscience du Doppelgänger, en passant par la connaissance de la douleur et de l’absence, c’est bien un parcours que Heine et Schubert illustrent magistralement. Quant au Taubenpost (sur un texte de Johann Gabriel Seidl), que tant de biographes regrettent qu’il figure là, comme conclusion d’un douloureux voyage musical (ce sont les mêmes qui reprochent à Mozart le final moralisateur du Don Giovanni venant après le châtiment du héros), nous ne pouvons que savourer le fait que le pur hasard (la mort de Schubert et la superstition de Haslinger) nous ait offert cette superbe dernière strophe qui définit si bien l’une des thématiques majeures du compositeur : « Drum heg’ich sie auch so treu an der Brust/Versichert des schönsten Gewinns ;/Sie heisst – die Sehnsucht Kennt ihr sie ? -/Die Botin treuen Sinns. » (« Aussi je le garde fidèlement en mon sein/Assuré du gain le plus beau ;/Il s’appelle – le désir ! le connaissez vous ?-/Le messager du cœur fidèle. »

Disons le clairement : Mark Padmore et Till Fellner renouvelèrent le miracle de la Belle Meunière. Les mêmes qualités – fluidité, mise en relation d’un lied avec celui qui le précède et celui qui le suit, introspection, absence totale d’affectation- furent mises en œuvre pour un résultat identique : une émotion intense. Sans entrer dans trop de détails, nous mettrons quand même en avant le parfait dialogue entre voix et piano dans le murmure aquatique du Liebesbotschaft (I), le caractère de veillée funèbre du Krieger’s Ahnung (II), la façon dont les deux interprètes « mordent » sur le tempo pour accentuer le sentiment d’impatience presque douloureuse dans Frühlingssehnsucht (III), l’absence totale de sensiblerie, confinant à un air baroque de Purcell, dans Ständchen (IV) (les ténors ont ici l’avantage sur les barytons de ne pas avoir à alléger avec tous les risques d’affectation potentiels) ; l’extraordinaire accompagnement de Fellner dans Aufenthalt (V), soutenant un Padmore extatique ; la simplicité désarmante (là où trop d’interprètes croient bon de coller des accents expressionnistes) des deux compères dans In der Ferne (VI) ; la chevauchée sans pathos de Abschied (VII) ; la divine surprise de découvrir qu’une voix de ténor pouvait rendre le malheur éternel éprouvé par le géant Atlas (VIII) ; la confession murmurée du Ihr Bild (IX) (nous crûmes entendre des gorges se nouer dans la salle Gaveau) ; la barcarolle sans la moindre trace d’ironie de Das Fischermädchen (X) ; la parfaite alliance entre voix et accompagnement dans l’impressionniste Die Stadt (XI) ; le legato hors du temps imposé par Padmore dans Am Meer (XII) ; la nouvelle merveilleuse surprise d’entendre un ténor nous glacer d’effroi dans Der Doppelgänger, sans que la déroute morale et musicale de la dernière strophe tourne à l’histrionisme (XIII) ; et enfin un Taubenpost que Padmore et Fellner semblent faire frère des lieder de la Belle Meunière, bouclant ainsi un vaste cycle de deux soirées qui resteront dans notre mémoire comme parmi les plus belles que des récitalistes aient pu nous donner à Paris ces dix dernières années. Merci messieurs et revenez nous vite !

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- Paris
- Salle Gaveau
- 19 janvier 2011
- Ludwig van Beethoven (1770-1827), Mailied opus 52 n°4 ; Neue Liebe, neues Leben, opus 75 n°2, sur des textes de Goethe ; Adelaide opus 46, sur un poème de Matthison ; An die Ferne Geliebte, opus 98 sur des poèmes de Jeiteles
- Franz Schubert (1797-1828), Schwanengesang D.957, sur des poèmes de Rellstab, Heine et Seidl
- Mark Padmore, ténor
- Till Fellner, piano