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Padmore/Fellner : une Passion schubertienne

mercredi 24 novembre 2010 par Philippe Houbert
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Mark Padmore
© Marco Borggreve

L’année 2010 aura vu la parution de deux enregistrements aussi dissemblables que possible de la Belle Meunière de Schubert et l’apparition à Paris des ténors auteurs de ces deux versions : Jonas Kauffmann au Théâtre des Champs-Elysées en octobre, et en ce mois de novembre, Mark Padmore en la salle Gaveau. Ce dernier, pour le concert, avait troqué son accompagnateur lors du disque, l’anglais Paul Lewis, pour Till Fellner, élève de Brendel et viennois pur jus.

Il sera décidément dit que cette Belle Meunière aura attiré vers elle tous les ténors ayant tenu la parti d’évangéliste dans les Passions de Bach : de Peter Pears à Ian Bostridge, d’Ernst Haefliger à Peter Schreier, de Hans Peter Blochwitz à Guy De Mey, de Fritz Wunderlich à Christoph Pregardien en passant par Werner Güra. Manque à l’appel le seul Kurt Equiluz …. et peut être quelques autres.

A défaut d’avoir pu juger sur pièces, en concert, de la version Kauffmann (nous jugeons son disque passionnant mais ne parvenant pas à créer une vraie émotion), nous attendions avec beaucoup d’impatience la performance de Mark Padmore, ce d’autant que le disque [1] nous avait intrigué par son approche sensiblement différente des nombreuses versions que nous connaissons déjà.

Il faut relire le texte des poèmes de Wilhelm Müller et certaines des anecdotes rapportées par les amis de Schubert pour se résoudre à l’évidence : jamais avant la composition de ce cycle (été-automne 1823) et très peu après, le musicien aura-t-il autant parlé à la première personne. L’enfant raillé dès le Konvikt, c’est le jeune homme aux amours déçues parce qu’impossibles, le jeune rêveur renvoyé à sa solitude existentielle qui ne trouvera un plein accomplissement que dans une communion totale avec la nature, jusqu’à se faire engloutir par elle.

La nature, ici, c’est avant tout l’eau, qui offre l’image du reflet narcissique, mais aussi l’antagonisme entre le mouvement vers l’avant (symbole du désir) et le retour au tout début, au liquide amniotique (symbole de l’amour dans lequel se perdre, mais aussi de la mort, paix et réconfort, seules solutions face à l’impossibilité d’affronter la vie). Si nous insistons sur ce contexte, c’est avant tout parce que l’apport d’un autre compagnon de piano que celui choisi pour l’enregistrement, Till Fellner substitué à Paul Lewis, nous est apparu fondamental dans la vision que Mark Padmore nous livre du cycle. Si l’accompagnement du pianiste anglais « beethovenisait » l’œuvre, Till Fellner la ramène dans une Vienne maternelle. Nous avons lu quelque part qu’un spectateur sachant auditer dénonçait l’abus de pédale. Et si c’était fait exprès, simplement pour rendre le piano ruisseau, ruisseau qui conduira le meunier-chanteur vers le moulin puis lui procurera le repos éternel.

S’il est bien un mot qui dépeint cette version, c’est celui de « fluidité ». Oui, ce piano-ruisseau ne peut que fasciner l’apprenti meunier au début de « Wohin ? » (II) De même, le formidable rubato administré par Till Fellner dans « Am Feierabend » (V) pour illustrer le tourbillon de l’eau. Ce même liquide qui devient miroir dans lequel le reflet de la bien-aimée se brouille dans « Tränenregen » (X). On pourrait poursuivre ainsi indéfiniment mais nous n’hésitons pas à dire que nous n’avons, ni au disque, ni en concert, entendu un piano aussi proche de la vérité de La belle Meunière, plus qu’accompagnement, parfait compagnon psychologique d’une vision vocale très différente aussi de tout notre référentiel.

Ce chef d’œuvre regorge d’approches différentes du héros. Les versions plus récentes font évoluer, peu ou prou, un apprenti-meunier de la timidité insouciante vers une forme de maladie mentale obsessionnelle que seule la mort pourra guérir. Mark Padmore s’inscrit dans une approche très différente. L’identification au personnage principal est laissée de côté au profit d’un récit objectivé rapporté par un regard extérieur. Vision étonnamment proche de celle de l’Evangéliste dans les Passions. Commentateur extérieur mais trop proche pour être indifférent, sorte de frère du héros, de double, de fantôme, voire de meunier s’auto-analysant. Il est aussi possible que Mark Padmore ait choisi d’incarner le poète lui-même, Wilhelm Müller, et que le cycle chanté ne soit qu’une prolongation du « als Prolog » que Brigitte Fassbänder avait récité en prélude de son interprétation passionnante.

D’entrée, Mark Padmore nous emmène ailleurs. Le « Das Wandern » initial est comme extatique, et aucunement la bonne marche insouciante habituelle. Le respect aux mots du texte, qui plus est pour un chanteur non-germanophone, est stupéfiant. La technique vocale est celle d’un chanteur possédant son Bach sur le bout des doigts : science de l’ornementation hors pair, adéquation au mot fascinante, sens des nuances naturelles et sans la moindre affectation. « Wohin ? » est le parfait exemple de ces caractéristiques. Le duo avec Till Fellner y est peut être à son sommet : fluidité, peinture poétique sans sur-jeu. Le début de la quatrième strophe « Ist das denn meine Strasse ? » sonne comme un avertissement mais, comme ça, juste en passant, sans sur-lignage.

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Till Fellner
© Ben Eolavega

Après les trois premiers lieder, sorte de portique introductif, le récit des aventures du meunier débute vraiment avec le « Danksagung an den Bach » (Remerciements au ruisseau). Padmore fait de ce lied un quasi-résumé du cycle entier : l’espoir et la résignation devant le destin en moins de trois minutes. Le chant se fait halluciné dans la troisième strophe, quasi dépressif. Mais il serait faux de penser que cette interprétation n’est qu’intériorisée. Le lied suivant « Am Feierabend » montre un Padmore donnant une mini-scène d’opéra. La deuxième strophe est à tomber à la renverse de perfection vocale et interprétative : « Und da sitz ich in der grossen Runde ». Nous y sommes, dans ce cercle, avec le meunier, avec les compagnons, avec le narrateur. Le sixième, « Der Neugierige » (le Curieux) est une nouvelle scène à lui tout seul, alternant air et récitatif. La liberté quasi improvisatrice avec laquelle Mark Padmore et Till Fellner exécutent les deux séquences de récitatif est confondante.

Le récit de la Passion schubertienne va gagner en émotion au fur et à mesure du déroulement des lieder. Le septième, « Ungeduld » dépeint l’apprenti comme halluciné par son amour. L’aigu est d’une aisance fascinante, comme la façon dont le chanteur conte la résignation de l’apprenti dépressif à la fin de chacune des strophes du lied suivant « Morgengruss ». S’il faut émettre d’infimes réserves à cette interprétation, nous les placerons pour le neuvième « Des Müllers Blumen », pas assez intériorisé, en tout cas moins qu’au disque.

On a déjà dit la totale réussite de « Tränenregen », en grande partie due au pianiste, mais dans lequel la vision de caméra objective assumée par le chanteur joue à plein. L’infime hésitation entre les deux « Geselle » (dernier vers de l’avant-dernière strophe) montrerait à elle seule, ce que peut être le travail de construction du cycle entier auquel s’est livré le ténor anglais. Le onzième, « Mein ! », très souvent lieu d’interprétations expressionnistes, extrêmement périlleux sur le plan technique, est l’occasion d’admirer la parfaite homogénéité de la voix dans tous ses registres. Que dire du douzième, « Pause », pièce-pivot du cycle, charnière entre le récit « heureux » et la descente vers l’abîme. Pas de sur-expression chez Mark Padmore, mais juste une objectivité extatique. Le temps s’arrête, le cycle pourrait finir là, dans ce legato immense.

Nous sauterons par-dessus le treizième qui n’appellerait que répétitions de ce que nous avons déjà essayé d’exprimer, pour aborder le binôme du chasseur : « Der Jäger » (XIV) et « Eifersucht und Stolz » (XV). Deux lieder enchaînés très rapidement, le premier, redoutable épreuve pour des chanteurs non-germanophones. Les mots s’y bousculent avec sauvagerie. Bien sûr que c’est dur pour Padmore, mais il réussit à y transmettre une sorte de métaphore de cet amour impossible du meunier. Le chasseur du poème est comme l’utilisation de la langue : impossible de se battre contre. Les duettistes Padmore-Fellner s’y épuisent et ruminent leur fureur jalouse dans le suivant, avec ces « Kehr um » et « Sag ihr’s » jetés à la figure comme une destinée personnelle qu’on balancerait sur un tapis de jeu sans le moindre espoir de gain. Du très, très grand art !

Le binôme suivant, celui de la couleur verte, rassemble deux lieder que tout oppose : « Die liebe Farbe  », est en mineur mais interprète la phrase décisive « Mein Schatz hat’s Grün so gern » en majeur ; « Die böse Farbe » est en majeur mais ne cesse de moduler pour terminer en mineur. Le glas de doubles croches du premier préfigure la goutte qui ne cesse de tomber inexorablement dans le prélude en ré bémol majeur de Chopin. Mais Padmore et Fellner parviennent à les associer dans une ligne de chant absolument parfaite, maniant l’usage du legato comme si nous étions dans l’univers bellinien.

La triade finale, renversement de l’initiale, signe l’épilogue tragique. Mais on aura compris que, dans cette interprétation, les dés étaient jetés depuis belle lurette. Dans « Trockne Blumen », la montée vers la dernière strophe ressemble à l’ascension d’un échafaud. Dans « Der Müller und der Bach », Mark Padmore blanchit sa voix, la faisant venir d’outre-tombe. Quant à l’ultime « Des Baches Wiegenlied », nos deux compères ne le prennent pas trop lentement (nous sommes très loin de la sophistication du second enregistrement de Matthias Goerne), la berceuse mortuaire avance avec le ruisseau.

Après une telle écoute, après avoir fait l’expérience de cette Passion vécue par et avec deux grands artistes, nous ne pouvons qu’attendre avec la plus extrême impatience le « Schwanengesang » qu’ils viendront donner à Paris en janvier prochain.

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- Paris
- Salle Gaveau
- 15 novembre 2010
- Franz Schubert (1797-1828), Die schöne Müllerin, cycle de lieder sur des poèmes de Wilhelm Müller D.795
- Mark Padmore, ténor
- Till Fellner, piano

[1] Harmonia Mundi











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