ClassiqueInfo.com




Paavo Järvi, un maître pour l’Orchestre de Paris

lundi 20 septembre 2010 par Thomas Rigail
JPEG - 24.8 ko
Paavo Järvi
© Ventre

Un programme dédié à Dukas et Sibelius en guise d’ouverture de saison : c’est devenu un cliché de le dire, mais cela a effectivement des airs de manifeste pour l’ouverture de la saison du nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris. Après plusieurs saisons qui ont déçu les mélomanes, Paavo Järvi a la responsabilité de remettre sur les rangs un orchestre affaibli dans sa cohérence sonore, en dépit d’individualités qui restent fortes. Ce premier concert est à la hauteur des espérances : l’orchestre a encore ses faiblesses, mais porté par un chef brillant, il laisse entrevoir un avenir plus que prometteur.

La fanfare introductive de La Péri de Dukas, partie la plus célèbre de l’œuvre, rassure sur les cuivres : si les scories ne manquent pas à l’appel, elles sont élaguées dans une cohésion et un engagement bien présents. Pour la suite, c’est la tranquille assurance de Paavo Järvi qui dominera : ce geste là rejette toute tentation de décoration superficielle et se concentre sur la musique. La fluidité de l’évolution de la structure agogique en est peut être la caractéristique la plus marquante : ce tempo mouvant et subtil semble pourtant, par une tension jamais dessaisie, s’emballer par petites touches sur l’ensemble de la pièce, se ramassant progressivement sur la propre dynamique interne, jusqu’à porter à l’apothéose finale. La concentration n’est pas sur la superficie des couleurs – cela serait du reste difficile avec un orchestre qui a encore ses aigreurs, dont les cordes emplissent parfois trop l’espace sonore (à 7 notamment, à 11) au détriment de bois pas assez aériens, et dont l’équilibre dans les pupitres n’est pas toujours tout à fait au point, malgré une nette amélioration par rapport à certains concerts passés – mais entièrement sur le mouvement qui sous-tend la phrase, éclatée et virevoltante chez Dukas, mais pourtant tenue sous la cohérence du geste par Järvi : non seulement les phrases thématiques, par exemple celle des violoncelles et altos à 3, et particulièrement sa reprise ensuite aux violons, sont d’une respiration qui ne s’échappe pas de la conscience de la durée et ne sont jamais, alors qu’il serait aisé de tomber dans ce défaut ici, découpées en fragments volatiles, mais la conception globale, toute de flux et reflux, repose, avec une application tranquille et jamais forcée, sur le développement des rapports entre les tempos, et sur les rapports entre les tempos et les nuances – par exemple, le retour du « Mouvement du début », à 6, qui n’a rien d’un recul mais sonne dans la majesté d’un frisson retrouvé, de l’évanouissement dans la continuité, grâce à une transition impeccable de justesse agogique, comme toute les séquences de transitions du reste. Le début de la danse (après 8) est délicieusement mutin, la suite est d’une tension beaucoup plus sourde, toute entière née de la souplesse du phrasé, mais pas de traces ici de distinctions hasardeuses : le socle commun d’une pulsation concentrée et coordonnée à des variations de nuances jamais gratuites fait le corps, et le refus de l’épisodique, de l’anecdotique, de l’opposition superflue entre les parties tranquilles et les élancements cuivrés en tutti domine l’esprit – le premier climax à 7 sonne comme un épanouissement en suspens et non comme une terminaison, et les moments relevés de la danse ne sont que les balancements supérieurs du mouvement général ; quant à l’apothéose à 18, elle est un accomplissement qui a la douceur de l’évidence. Évidence : c’est le maître-mot de l’interprétation. Et la matière s’écoule, d’un jaillissement de cordes et de trilles de flûtes, à un accompagnement de pizz de cordes graves, d’une arabesque de clarinette à un appel de cor, en un tout qui s’épanouit par-delà l’unité d’un sens intérieur jamais démenti : sens de la danse, sens de la musique, quand l’altérité toujours repoussée, subtilement recherchée par un geste tendu en un projet, est le fondement du mouvement. L’orchestre a ses défauts mais affiche une large marge d’amélioration que Järvi saura on l’espère exploiter dans les mois à venir : en attendant, les musiciens suivent avec application et peut être délice cette direction exquise.

L’ample Kullervo, partition de jeunesse de Sibelius qui hésite entre platitudes romantiques et brillantes intuitions et jouée par l’Orchestre de Paris pour la première fois de son histoire, ne sera pas inférieur bien qu’en apparence moins dans la fluidité : le début est incertain, quelques polyrythmies typiques de l’écriture de Sibelius dans le premier mouvement manquent d’assurance, mais la capacité de Paavo Järvi à insuffler le souffle sur la durée en laissant de côté toute trivialité ramène toujours la partition à son ordre de grandeur. Aucune facilité ici, mais l’assurance totale de la pulsation et de la construction dramatique. Le troisième mouvement est en ce sens brillant : parvenir à tenir plus vingt minutes d’une musique aux matériau rébarbatif – des cavalcades sibéliennes à n’en plus finir – et au texte improbable une fois sorti de son contexte en leur insufflant un vrai sens tragique simplement, dirait-on, par un travail d’une précision maniaque sur la progression, parfois infinitésimale, de la vitesse et de la nuance, est la preuve d’une maîtrise profonde du texte. Il est vrai que le Chœur de l’Orchestre de Paris complété par l’excellent Chœur national d’hommes d’Estonie l’aide dans sa tâche : viril sans manquer de finesse, il relate avec puissance le récit du héros Kullervo et prend sur lui la dimension mythique du texte. Les deux solistes déçoivent très légèrement : Soile Isokoski a une simplicité expressive et une clarté de diction qui confèrent une belle justesse à sa partie, mais ses aigus semblent légèrement tirés et passent difficilement l’orchestre (on a fait du reste le reproche à la partition de Sibelius de mettre en difficultés les chanteurs) ; quant à Juha Uusitalo, la tessiture semble un peu trop élevée pour lui lors de son chant déchiré en fin du mouvement, et combiné à une projection limitée, il paraît en difficulté, mais on peut trouver une certaine force à ce chant forcené.

L’orchestre affiche encore quelques limites : la texture globale des tutti est opaque, les cordes n’ont pas la force que Järvi cherche parfois – il tapera presque du pied à plusieurs reprises dans le troisième mouvement pour tenter de les tirer encore plus loin, avec un résultat limité – et les deuxième et quatrième mouvements ont des moments de platitude orchestrale, à la fois dans l’écriture et dans une réalisation un peu terne, que la direction de Järvi ne peut sortir d’une certaine banalité. Peu importe, le dernier mouvement sera superbe : sinistre sans s’appesantir, gravé dans un seul souffle – celui d’un chœur grave et majestueux – de la première à la dernière seconde, il finit d’adouber un Paavo Järvi qui ouvre un bel avenir à son nouvel orchestre. L’Orchestre de Paris avait besoin pour espérer revenir à son meilleur d’un grand musicien : il l’a trouvé.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Salle Pleyel
- 15 septembre 2010
- Paul Dukas (1865-1935), La Péri
- Jean Sibelius (1865-1957), Kullervo
- Soile Isokoski, soprano
- Juha Uusitalo, baryton
- Choeur national d’hommes d’Estonie
- Choeur de l’Orchestre de Paris
- Orchestre de Paris
- Paavo Järvi, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 812897

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License