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Paavo Järvi et le Philharmonique de Radio-France, tout ce que l’on n’attendait pas.

dimanche 24 février 2008 par Théo Bélaud
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Paavo Järvi
© Tom McFarlane

Beaucoup de questions pouvaient espérer trouver des débuts de réponse ce soir Salle Pleyel. Par exemple, le bondissant Paavo Järvi, après le choc causé par ses derniers enregistrement à Brême ici commentés, pouvait-il passer de son Beethoven fulgurant de verdeur et d’ivresse rythmique à une grand messe brucknérienne ? Et puis, le Philharmonique de Radio-France allait-il s’élever, dans un monstre sacré du répertoire, au-dessus du niveau généralement bien triste des orchestres français dans le romantisme allemand ? Ou encore, Järvi, attendu comme le messie à la direction de l’Orchestre de Paris à la rentrée 2008, saurait-il déjà conquérir le public parisien ? La soirée a pu permettre de se faire quelques idées.

Evidemment, au vu de l’attente présumée (présumée car toute l’arrière-scène de Pleyel était désespérément vide), on aurait presque oublié de prêter une oreille attentive à la mise en bouche du concert. Qui pourtant aurait pu être autre chose qu’une mise en bouche : des cinq concertos pour violons de Mozart, le dernier, KV 219, domine le corpus par l’ampleur de son lyrisme et la richesse de son contenu expressif, ce qui en fait bien plus qu’un « gentil petit concerto de jeunesse » de Mozart - c’est en ce sens le parfait alter ego du sublime Concerto pour Piano « Jeunehomme » KV 271. La prestation d’Hélène Collerette - konzertmeisterin de l’OPRF et primarius du Quatuor Renoir - fut fort agréable et assez irréprochable, mais pas à la hauteur du miracle de l’oeuvre. Toujours juste, d’un goût très sûr, Järvi ménageant de juste mises en valeur des vents, cette exécution est restée au stade de l’amabilité plaisante, les musiciens du Philharmonique semblant partager avec leur collègue soliste un convivial moment de quasi hausmusik. Cette décontraction a surtout gommé l’élan opératique du premier mouvement, les deux suivants s’accommodant mieux de l’esprit intimiste, voire introverti de l’approche proposée. Hélène Collerette a notamment proposé une très belle cadence du mouvement lent aux accents de sarabande, propre à rappeler que les chefs d’oeuvres en tonalité majeure de Mozart sont souvent ses oeuvres les plus tristes quand on en tâte les profondeurs. Le fameux épisode central du Rondo a convaincu grâce à des violoncelles et contrebasses fort concernés par leurs col legno (ce qui a eu le mérite de faire découvrir à mon voisin, pourtant manifestement connaisseur, leur existence).

La soliste, cohérente avec l’optique choisie, a privilégié une sonorité très pure, légère et irisée, d’une incontestable qualité, là encore ne laissant pas poindre dans le premier mouvement le rayonnement, l’ampleur du souffle (Allegro aperto est l’indication) pré-romantiques de l’écriture de Mozart. En somme, un agréable moment de musique ne laissant apercevoir qu’une facette de ce magnifique concerto. Détails allant dans le sens de cette « petite sauterie entre amis », Hélène Collerette a choisi de participer à certains tutti de la partition originale et pas à d’autres (pourquoi pas), et de jouer avec partition (et pourquoi pas, après tout). Confirmation que l’on assiste provisoirement à un apéritif convivial et pas à une grande cérémonie concertante convenue, le bis ne fut pas une énième sarabande de partita de Bach (mille mercis à la violoniste), mais une transcription pour deux violons de l’air de Pamina de Die Zauberflöte. Jouée avec une émotion pudique mais réelle avec le konzermeister du soir, Svetlin Roussev, cette jolie trouvaille aura achevé de rendre sympathique cette première partie, malgré son caractère modeste et en-dedans.

Disons le de suite, la Neuvième Symphonie de Bruckner a remporté une assez large adhésion du public, et donc, la réponse à la première question semble être « oui ». C’est bien le point le plus simple. Car le reste est compliqué, mitigé, voire inscrutable.
Pour l’auteur de ces lignes, il est clair que ce n’est pas une grande interprétation de cette oeuvre qui a été livrée hier soir, malgré d’excellents moments et une excitation « brucknerienne » souvent au rendez-vous. La faute à qui ? A l’écoute du seul premier mouvement, à mon sens principal problème de la soirée, à Paavo Järvi, ce qui n’est pas la moindre des surprises. Roi de la précision et de l’assise rythmique dans Beethoven, il semble ici chercher une direction qui n’est pas naturellement la sienne. Alors que nous nous attendions à l’entendre proposer une approche (rare) rapide, carrée et tranchante (dont Dohnanyi a fixé durablement le standard), j’entends, et surtout vois un chef en pleine révérence à Eugen Jochum. Changements de tempos y compris là où ils ne figurent pas, lecture narrative plutôt qu’extatique (Giulini, Bernstein), silences imaginaires en guise de transitions. Le hic, c’est que Järvi n’a pas (encore ?) l’intuition et l’expérience de Jochum dans Bruckner, et que le résultat tourne à la suite d’épisodes et de climats sur un mode diapositives, sans qu’on puisse déceler aucune cohérence réfléchie dans les relations entre ceux-là.
Deux exemples caricaturaux : les deux occurrences, au début et au milieu du premier mouvement, de la grande péroraison (lettres B et N de la partition), prise la seconde fois beaucoup plus vite que la première. Or, à B Bruckner indique « Tempo 1 » c’est-à-dire « Feierlich. Misterioso », et à N « Tempo wie Anfange » (tempo du début). Järvi, apparemment mal préparé, s’est laissé dépassé par l’accelerando sempre qui précède N, cassant complètement la majesté de cette énorme réexposition développée. Et tout de suite après cette dernière (lettre O), après pourtant une admirable conclusion des premiers violons une mesure avant O, soulignant parfaitement que cette transition sur une mesure se suffit à elle-même, Järvi transforme le « langsamer » ici marqué en un gouffre béant de silence précédant l’épisode suivant. Or il n’y a aucun silence sur la partition ! Ce dernier exemple pourrait s’accompagner d’une demi-douzaine d’autres. L’errance inquiète, l’attente pieuse forcément incertaine et craintive de ce premier mouvement peuvent-elles induire une telle fragmentation du discours ? Pour non, la réponse est « non ».

On l’aura compris, la surprise vient ici du fait que le chef tant attendu ne s’est manifestement pas révélé dans son élément, alors qu’on pouvait plutôt s’attendre à de très bonnes intentions gâchées par un orchestre moyen ou peu motivé (après tout, ce n’est pas l’OPRF qui va profiter de l’installation de Järvi à Paris). Mais l’orchestre n’aura pas eu grand’chose à se reprocher. Illustration spectaculaire : le côté expérimental (pour lui, sans doute) de la battue semi-circulaire du finlandais, semblant exalter une « manière Thielemann » de circonstance, aurait pu provoquer une catastrophe au début de la coda du I (autour de Y, mesures 530-538), tant elle semblait illisible pour les pauvres violons 1 et 2 échangeant au petit bonheur la chance leurs triolets croches sous le choral des cuivres. Il aura fallu toute la cohésion et la détermination du pupitre de contrebasses pour littéralement imposer un rythme par le triolet noire, à grand renfort d’un crescendo subito manifestement non demandé par le chef, pour rétablir l’ordre. Un orchestre qui sait improviser un mini-putsch à un chef à la rue ne peut pas être un mauvais orchestre.

Les intentions et la finition de Järvi s’améliorant progressivement par la suite, on a pu davantage profiter, d’abord, d’un quatuor à cordes étonnant d’engagement et d’à propos stylistique. Une vraie bonne surprise. Des sommets d’excitation ont même été atteints, par exemple au premier moment de terreur de l’Adagio, avec le fulgurant tremolo de violons trois mesures après A. Remarquable également, l’assise des seconds violons, altos et violoncelles dans l’accompagnement du trio du scherzo, tout comme la cohésion et la force des pizzicati dans l’Adagio (altos à D, premiers violons à N...). Admirable, enfin, la conviction des contrebasses dans le même mouvement (avant et après F).
Le reste de l’orchestre, sans être génial, tient la route, dans une partition qui ne ménage pas grand monde. On peut rêver d’une flûte solo plus brillante dans le trio du scherzo, de trompettes à la sonorité moins étriquée pour les appels au Jugement Dernier dans l’Adagio, et évidemment de cors retournant davantage à l’étreinte divine pour les ultimes mesures (mais à part à Prague ou à Amsterdam, il n’y a guère de pupitres qui peuvent garantir cette douceur d’un autre monde).

Järvi aura sauvé son concert par des mouvements II et III bien plus cohérents, parce que tout bêtement plus simples et collant au texte. Un scherzo justement mesuré, à l’impact physique certain (hélas sans claire différenciation des noires à accents longs et à staccato dans les célèbres déclamations), avec un trio vraiment Schnell. Un Adagio intense mais toujours digne, direct et sans pathos. Pour ce qui nous concerne, nous en conclurons provisoirement que le grand chef était bien décelable quelque part, mais que l’univers brucknérien, tellement à part, n’est pas pour le moment le sien. On espère pouvoir vite l’entendre dans les répertoires où il excelle à coup sûr, qui sont nombreux : Beethoven, Ravel, les post-romantiques russes et scandinaves. Quand au Philharmonique de Radio-France, il donne sur ce coup-là de l’espoir quant à la capacité des orchestres de la capitale à réussir des choses très différentes de Daphnis et Chloé !

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- Paris
- Salle Pleyel
- 22 février 2008
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Concerto pour violon n°5 en La majeur KV 219 ; Anton Bruckner (1824-1896), Symphonie n°9 en ré mineur
- Hélène Collerette, violon
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Paavo Järvi, direction






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