ClassiqueInfo.com




Orlando tradito, schernito

vendredi 19 novembre 2010 par Philippe Houbert
JPEG - 20.5 ko
© Frédéric Iovino

Après quelques représentations inaugurales à l’Opéra de Lille, l’Orlando de Händel revu par David McVicar et Emmanuelle Haïm s’installait au Théâtre des Champs-Elysées avant de poursuivre une carrière sans doute brillante.

Ce spectacle a ceci d’intéressant (c’est, de notre point de vue, l’une des rares choses à en retenir) qu’il met en exergue de façon paroxystique le lancinant problème de ce qu’est « une bonne mise en scène ». Dans un papier publié par la revue « Diapason » en septembre, Christian Merlin mettait les pieds dans le plat, dénonçant le doux mélange des genres, une grande partie du public trouvant géniale telle mise en scène parce que les décors et les costumes, les mouvements des chanteurs, leur auront paru séduisants. Dans l’excellent « Dialogue sur la musique et le théâtre » qui vient de paraître [1], Patrice Chéreau et Daniel Barenboïm se livrent au même type de constat.

Orlando est un opéra étrange dans la production haendelienne. En ce début d’année 1733, la concurrence s’installe à Londres. « Il souffle un vent de rébellion contre l’Empire de Mr. Haendel », écrit le duc de Delaware au duc de Richmond. La compagnie « The Opera of Nobility » est en train de s’installer avec la plume de Porpora et rien moins que la voix de Farinelli comme principaux arguments. Haendel réagit à cette tempête en composant ce qui sera le premier volet d’une trilogie fondée sur l’Orlando furioso de l’Arioste (suivront Ariodante et Alcina en 1735).

Les options de mise en scène convoquées par David McVicar ont été très bien décritesici : classicisme élégant, jolis décors, monde raffiné mi-cérémonie secrète de « Eyes wide shut », mi-« Meurtre dans un jardin anglais ». Mais nos appréciations divergent sur les raisons qui président à ces choix et au résultat théâtral.

Orlando est un opéra sur la folie. Or, la folie ne peut pas se montrer qu’en exhibant une chanteuse survoltée et des acteurs qui courent dans tous les sens. Le monde de designer pour quartiers riches que nous donne à voir McVicar n’a strictement rien à voir avec une histoire où tout doit être en bascule permanente. Les rires gras entendus dans la salle montrent bien à quel contre-sens le metteur en scène a conduit l’œuvre. Faire rire d’Orlando en le rendant pitoyable et ridicule, c’est presque un crime théâtral.

Deuxième aberration : la nature est omniprésente dans le livret. Dorinda est une bergère, pas une servante vaguement cousine de Susanna ou de Despina. Le monde dans lequel les héros évoluent est fait de montagnes, de bois, de prairies, de palmeraies, pas de salons ennuyeux où on s’installe d’un air entendu et cynique pour observer la folie d’Orlando.

Troisième critique fondamentale : l’épopée de l’Arioste est baignée par le surnaturel et par la magie. Faire de Zoroastro un Sarastro avant l’heure, un homme des Lumières, fondant son action sur la sagesse, est une erreur monumentale. Zoroastro est, au mieux, un Don Alfonso, vague montreur de marionnettes et donneur de leçons, mais pas quelqu’un qui, par l’exemple, va initier Orlando et les autres.

Enfin, pour en terminer avec la mise en scène, un travail théâtral ne peut se réduire à une série de poses. Si la chorégraphie peut intriguer durant dix minutes en retenant l’œil, elle devient insupportable quand elle est érigée en principe fondateur trois heures durant. Il est des fois où la joliesse jetée à la figure devient le comble de la vulgarité. Avec ce spectacle, on baigne dedans en permanence. [2]

Contresens théâtral conduisant au vide, mais quid de la musique ?
Le succès et les moyens mis à la disposition d’Emmanuelle Haïm et de son Concert d’Astrée ne cessent de nous intriguer. De mémoire de mélomane, nous n’avons jamais vu un ou une chef s’agiter autant pour un résultat si lénifiant. Admettons néanmoins que le travail accompli ces dernières années permet désormais d’aligner un ensemble homogène et de très bonne qualité instrumentale. Ce qu’elle en fait, en revanche, demeure sans personnalité, sans accent, sans vie théâtrale. Par exemple, il fallait une sacrée imagination pour entendre le rossignol auquel le chant de Dorinda est supposé faire écho au début du deuxième acte. Les pièces s’enchaînent sans variété aucune, sans la moindre individualisation, autant dire sans le moindre esprit baroque.

Orlando est un opéra redoutable sur le plan vocal car comportant un nombre d’airs important et presqu’également réparti sur les cinq rôles. C’est dire si la moindre insuffisance peut vite déséquilibrer l’ensemble. Que dire quand trois chanteurs sur cinq sont totalement hors sujet et qu’une quatrième en fait tant que, air après air, elle s’étiole pour s’effondrer à la fin ?

Commençons par ce qui mérite d’être sauvé. Henriette Bonde-Hansen est une très curieuse Angelica, tirant le personnage vers la Comtesse des Noces de Figaro, voire la Maréchale du Rosenkavalier, mais au moins le timbre, la précision du phrasé, la technique d’ornementation sont-ils bien présents. Incontestablement, une chanteuse à revoir dans un contexte plus favorable.

Comme à Lille, la Dorinda de Lucie Crow fit un triomphe. C’est comme en football, le public aime bien les interprètes qui « mouillent le maillot », même si c’est un peu à contresens. Volonté du metteur en scène et/ou libre choix de la cantatrice, nous eûmes droit à une Dorinda au bord de la crise de nerfs, du début à la fin. D’où des courses effrénées sur le plateau, un jeu qui tourne vite à l’outré et, par voie de conséquence, une qualité de performance qui se dégrade au fur et à mesure des airs. Si ceux du premier acte sont bien rendus, dès la cavatine « Quando spieghi » du début du deuxième, on sent les aigus plus tendus. Malheureusement, le plus bel air de tout l’opéra, « Amor è qual vento » (acte 3) montre une incapacité à garder une ligne de chant correcte.

Medoro est un personnage assez exécrable. Tout semble lui advenir sans faire le moindre effort (l’amour partagé d’Angelica, celui désespéré de Dorinda) et, en plus, il fuit la fureur d’Orlando. Est-ce pour autant nécessaire de confier ce rôle à un contre-ténor aussi faible ? Stephen Wallace dispose d’une petite voix (au dixième rang d’orchestre, il était souvent inaudible) et au timbre d’une blancheur crayeuse. Aucun des trois airs dévolus à Medoro ne fut ne serait-ce qu’acceptable.

Nathan Berg fut une figure des Arts Florissants… il y a longtemps, désormais. Nous ne voyons que cette unique raison pour qu’Emmanuelle Haïm (ex-Arts Flo aussi) ait cru bon de lui confier le redoutable rôle de Zoroastro, sans doute le plus difficile rôle de basse de tout le répertoire haendelien. Ce que nous entendîmes ce soir-là fut une des pires performances vocales de trente-cinq années de mélomanie : timbre en lambeaux, incapacité à assurer la moindre ornementation, pas d’aigu, plus de grave, on n’entend plus qu’un vibrato envahissant.

Quant à Sonia Prina, il y a belle lurette que nous considérons qu’elle est la Vivica Génaux du pauvre : timbre sans charme, pas une ornementation qui tombe rythmiquement juste. Elle bouge beaucoup pour donner le sentiment de la folie et contribue grandement à la ridiculisation du personnage d’Orlando. A oublier.
Il eût sans doute été plus judicieux de respecter les choix du compositeur en allouant à un haute-contre (rappelons que le rôle-titre fut créé par Il Senesino) le personnage d’Orlando et à un contralto féminin celui de Medoro. Mais encore faut-il avoir les interprètes pour assouvir cette ambition.

En conclusion, un grave échec, tant sur le plan théâtral que vocal. Echec qui pose d’ailleurs la question de la possibilité de rendre ce répertoire dans des conditions correctes, à partir du moment où les metteurs en scène font des choix comme ceux de David McVicar, considérant que le public ne peut plus comprendre un monde si lointain, fait de chevalerie, de surnaturel et de folie baroque.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Théâtre des Champs-Elysées
- 07 novembre 2010
- Georg-Friedrich Händel (1685-1759), Orlando, opéra en trois actes sur un livret de Carlo Sigismondo Capeci, d’après « Orlando furioso » de l’Arioste
- Mise en scène, David McVicar ; décors et costumes, Jenny Tiramani ; lumières, Davy Cunningham ; chorégraphie, Andrew George
- Orlando, Sonia Prina ; Angelica, Henriette Bonde-Hansen ; Dorinda, Lucie Crow ; Medoro, Stephen Wallace ; Zoroastro, Nathan Berg
- Le Concert d’Astrée,
- Emmanuelle Haïm, direction

[1Buchet-Chastel, 2010

[2Quelle monstruosité que de faire courir dans tous les sens, avec force cris à l’appui, tous les personnages et danseurs durant le merveilleux prélude du troisième acte, le rendant parfaitement inaudible !






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 829832

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Opéra   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License