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Orlando Furioso au Théâtre des Champs Elysées

mardi 5 avril 2011 par Karine Boulanger
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© Alvaro Yanès

Huit ans après un mémorable concert donné dans ces lieux, le Théâtre des Champs-Elysées proposait une version scénique de l’Orlando Furioso de Vivaldi, menée par une équipe musicale presque identique à celle d’octobre 2003, mais à l’aspect scénique confié à Pierre Audi dont on peut d’ores et déjà affirmer qu’il n’a pas réalisé avec cette œuvre la meilleure production de sa carrière.

Oublions donc la mise en scène, transposant l’action à époque de la création, dans la Venise du XVIIIe siècle, un poncif appliqué à toutes les œuvres du répertoire désormais, à la direction d’acteurs parfois presque inexistante, où tout semble de résumer aux entrées et sorties des personnages, ou encore à un lancer de chaises sur le plateau. Quelques moments sont cependant passionnants comme l’attention portée aux sentiments vrais ou feints des personnages, aux non-dits (regards échangés pendant l’air de Ruggiero, « Sol da te mio dolce amore », acte I).

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© Alvaro Yanès

Malgré la vacuité du propos scénique, on ne peut que saluer l’entreprise de tenter d’imposer le retour d’un tel chef-d’œuvre au répertoire. L’Orlando Furioso de Vivaldi traîne certes une réputation des plus flatteuses depuis l’enregistrement, comportant quelques coupures et « aménagements », de Claudio Scimone [1], mais est encore trop rare sur les plateaux, quand les opéras et oratorios de Haendel occupent les scènes les plus prestigieuses, et à juste titre, depuis plusieurs décennies. Le spectateur aurait donc tort de bouder cette entreprise qui témoigne du regain de faveur des œuvres lyriques du Prêtre roux orchestré par des concerts annuels au Théâtre des Champs Elysées et une collection discographique indépendante chez Naïve qui fait désormais des émules chez des firmes concurrentes.

Avec Orlando Furioso, Vivaldi tentait un retour au premier plan de la scène vénitienne et choisit un thème qu’il avait déjà abordé à deux reprises, l’une dès 1713 en participant d’assez près à l’élaboration d’un Orlando furioso attribué longtemps à un certain Ristori, et l’autre avec son Orlando finto pazzo (1714) qui ne connut pourtant pas un grand succès. L’Orlando furioso de 1727 obtint cependant un succès triomphal sur la scène du théâtre Sant’Angelo, au point de rester dans l’histoire de la musique comme l’une des plus grandes œuvres du compositeur. De fait, l’opéra explore un large éventail d’émotions, propose des airs de toute beauté, des récitatifs expressifs et une variété musicale extraordinaire, tout en fournissant aux chanteurs un magnifique écrin permettant de mettre en valeur leurs capacités techniques, leur sens poétique ou leur expressivité.

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© Alvaro Yanès

Le plateau réuni sur la scène sur Théâtre des Champs-Elysées est assez proche de celui qui avait déjà défendu l’œuvre avec panache en 2003 et que l’on retrouve dans l’enregistrement publié chez Naïve en 2004 [2]. On retrouve dans l’équipe dirigée par Jean-Christophe Spinosi les mêmes qualités et les mêmes défauts que ce dont témoignait le disque, avec une direction vive, variée et contrastée du chef d’orchestre, toujours attentif aux chanteurs que ce soit pour les récitatifs ou les airs (air de Ruggiero « Sol da te », acte I, par exemple).

La distribution était particulièrement homogène mais comportait deux personnalités hors normes. Jennifer Larmore dessine une Alcina sarcastique (« Alza in quegl’occhi », acte I) et séductrice dont chaque intervention capte l’attention du spectateur. Prenant garde à ne pas rester cantonnée dans un portrait « négatif » de la magicienne, l’interprète sait aussi dresser le portrait convaincant d’une femme amoureuse (« Amorose ai rai del sole », acte I) qui sait pourtant qu’elle ne pourra triompher. Tour à tour provocante (« Vorresti amor da me ? », acte II) et ardente (« Cosi potessi anch’io », acte II), Jennifer Larmore traduit de façon impressionnante la fureur d’Alcina à l’acte III. Ce tempérament hors normes efface toutes les incertitudes vocales, les changements de registres parfois abrupts et le recours épisodique à un parlando expressif.

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© Alvaro Yanès

Son adversaire, la victime pitoyable de l’opéra, Orlando, avait valu à Marie-Nicole Lemieux un légitime succès en 2003. On se réjouissait donc de pouvoir goûter à cette incarnation dans une production scénique et non plus une version de concert, mais malheureusement la chanteuse, annoncée souffrante à la représentation précédente, était encore en sensible méforme quelques jours plus tard. Après un magnifique d’air d’entrée (« Nel profondo cieco mondo », acte I), l’interprète montra une légère tendance à relâcher son attention sur les récitatifs (graves peu soutenus, reprises de souffle très audibles, accents peut-être trop expressifs). Aux prises avec un rôle aux difficultés techniques redoutables (« Sorge l’irato nembo », acte II), la voix perdit hélas son assise et son timbre alors que Jean-Christophe Spinosi galvanisait son orchestre et lui opposait une superbe tempête. Passé cet écueil, la chanteuse boucla avec brio l’ultime scène du second acte, remarquablement secondée par le chef d’orchestre, et imposa une interprétation très émouvante de la folie d’Orlando au cours des deux longues scènes du dernier acte.

L’Angelica de Veronica Cangemi paraissait presque éteinte au début de l’acte I, mais retrouva son mordant et son caractère dès son second air, face à Medoro et Orlando (« Tu sei degl’occhi miei », acte I), puis une sensualité remarquable pour « Chiara al pari di lucida stella » (acte II), magnifiquement accompagnée par l’orchestre. Elle parvient à émouvoir, dans un rôle pourtant antipathique, avec la plainte du troisième acte superbement chantée (« Poverite affetti miei », acte III).

Philippe Jaroussky retrouvait le rôle de Ruggiero dont il possède l’élégance naturelle et proposa une exécution mémorable de « Sol da te mio dolce amore » (acte I). Dans une atmosphère complètement différente, « Come l’onda » (acte III) mit en valeur la sûreté et le mordant des vocalises de l’interprète traduisant ainsi la détermination du personnage. Romira Basso (Medoro), au timbre moins exceptionnel, a fait valoir une voix aux vocalises aisées, très véloces (acte I). La Bradamante de Kristina Hammarström s’est distinguée par une voix corsée, une autorité naturelle séant bien au rôle dont elle exprimait aussi toute la colère (acte II). Christian Senn (Astolfo) enfin, disposait d’une voix ample aux vocalises assurées, particulièrement impressionnant à l’acte II. Les chœurs étaient irréprochables.

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- Paris,
- Théâtre des Champs Elysées,
- 16 mars 2011
- Antonio Vivaldi (1678-1741), Orlando Furioso, drame en musique en 3 actes, livret d’après Grazio Braccioli et l’Arioste
- Mise en scène, Pierre Audi ; dramaturgie, Willem Bruls ; décors et costumes, Patrick Kinmonth ; lumières, Peter van Praet
- Orlando, Marie-Nicole Lemieux ; Alcina, Jennifer Larmore ; Angelica, Veronica Cangemi ; Ruggiero, Philippe Jaroussky ; Astolfo, Christian Senn ; Bradamante, Kristina Hammarström ; Medoro, Romina Basso
- Chœurs du Théâtre des Champs Elysées, chef des chœurs, Gildas Pungier
- Ensemble Matheus
- Jean-Christophe Spinosi, direction

[1] paru chez Erato en 1977 avec M. Horne, V. de Los Angeles, C. Gonzales, L. Kozma, S. Bruscantini et L. Valentini-Terrani

[2] avec M.-N. Lemieux, J. Larmore, V. Cangemi, P. Jarrousky, L. Regazzo, A. Hallenberg et B. Staskiewicz, dirigé par J.-C. Spinosi











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