ClassiqueInfo.com




Orientalismes version Intercontemporain

samedi 27 février 2010 par Philippe Houbert
JPEG - 25.6 ko
Daniel Kirch
DR

En conclusion d’un cycle de huit concerts consacrés aux « Orientalismes », la chef Susanna Mälkki et l’Ensemble Intercontemporain nous donnaient trois visions très différentes de ce concept à géométrie variable.
Un Orient tel qu’un compositeur japonais imagine que les occidentaux peuvent le rêver ; un Orient tel qu’un compositeur occidental le réinvente aujourd’hui mais sur la base d’éléments qui pourraient devenir des clichés ; un Orient passé au double tamis de la traduction de poèmes chinois et d’une réduction instrumentale.

Pour commencer, Rain Tree du japonais Toru Takemitsu, œuvre pour deux marimbas et vibraphone datant de 1981.
Cette pièce d’une dizaine de minutes est basée sur des effets de tuilage, de répétitions et de décalages rythmiques. On est en plein Steve Reich avec le caractère exotique des sonorités propres aux instruments à percussion. Michel Cerutti, Gilles Durot et Samuel Favre y font merveille mais ils ne peuvent empêcher que l’écoute attentive tourne vite court. C’est joli, très décoratif, un peu « japoniaiserie » et on oublie ce qu’on vient d’écouter sitôt l’exécution terminée.

Le compositeur tchèque Ondrej Adamek, né en 1979, proposait ensuite la création de Nôise, pièce de 25 minutes écrite pour 27 musiciens (bois, cors, trompettes et trombones par deux, tuba, piano, harpe, trois percussionnistes et sept cordes). L’auteur indique que la conception de Nôise est née de son séjour-résidence de cinq mois à Kyoto en 2007. La confrontation à l’écoute de différentes voix japonaises lors de représentations de théâtre Nô, de théâtre de marionnettes Bunraku et de différents rites bouddhistes et shintoïstes ont donné respectivement naissance aux trois parties de l’œuvre.

Masques est une pièce lente au départ, inspirée du chant de l’acteur principal du Nô, avec les effets de filtrage du masque. Le tempo s’accélère tout du long de la pièce jusqu’à aboutir à une danse. Marionnette, la deuxième partie prend sa source dans le chant du narrateur du théâtre Bunraku et dans les attaques propres au shamisen, instrument à cordes qui accompagne le dit narrateur. Cette pièce illustre les différentes personnifications auxquelles peut se livrer l’acteur au cours d’un même spectacle, du samouraï belliqueux à la jolie coquette. Tout ceci aboutit à une forme de combat qui clôt cette partie. Enfin, Mantra trouve son inspiration dans la récitation répétitive des moines bouddhistes. Pièce extatique que viennent troubler quelques références aux deux parties précédentes et à laquelle contribuent vocalement les musiciens de l’Ensemble Intercontemporain qui récitent des extraits du Sutra du cœur.

L’ensemble de l’œuvre dégage une grande énergie, est volontiers jubilatoire, avec ces ostinatos progressant vers des phases plus paroxystiques. L’écoute en est très plaisante mais on se prend à se dire que s’y trouvent réunis un certain nombre des clichés associés au Japon par un occidental cultivé et curieux : sons gutturaux, froissements de la harpe, éructations des instruments à vents. Une nouvelle écoute devrait permettre de préciser si, de tout cela, un style personnel est vraiment perceptible.

La seconde partie du concert était consacrée à une vraie quasi découverte. Dès la mort de Gustav Mahler, ses admirateurs n’eurent de cesse de faire connaître son œuvre, et pas uniquement dans les versions originales. L’Association d’Exécutions musicales privées, fondée par Schönberg voulut ainsi mettre à disposition du public une musique nouvelle et mal comprise. Le choix de transcrire et réduire l’orchestration mahlérienne peut sembler iconoclaste aujourd’hui mais il convient de rappeler à quel point la plupart des grandes symphonies mahlériennes avaient été éreintées par les critiques. Après une transcription pour deux pianos de la Symphonie n°7 en 1918 (par Alfredo Casella), suivirent une adaptation des Lieder eines fahrenden Gesellen pour voix et neuf instruments (par Schönberg lui-même), puis une version pour orchestre de chambre de la Symphonie n°4 par Erwin Stein.

En 1921, Schönberg décide de s’attaquer au Chant de la terre. Pour des raisons mal connues, Schönberg n’ira pas plus loin que quelques lignes directrices et annotations. C’est seulement en 1983 que Rainer Riehn, musicologue allemand, poursuit et termine le travail entrepris plus de soixante années auparavant. Cette version réduisant l’immense orchestre mahlérien à un ensemble de quatorze musiciens (cinq cordes, cinq vents, piano, harmonium et deux percussionnistes) a été déjà donnée au concert et au disque (version Herreweghe chez Harmonia Mundi).

Ce travail mené par Schönberg et Riehn est une petite merveille. On est à mille lieues du principe de transcription tel qu’il était pratiqué à l’époque romantique, qui consistait à permettre au bon bourgeois cultivé et à ses filles de se confronter aux symphonies de Beethoven ou aux lieder de Schubert, et, du coup, à en faire des musiques de salon.
Ici, la musique est réduite à sa substance minimale mais essentielle. Les couleurs s’estompent pour laisser régner le noir et blanc.

Oui, bien sûr, on peut être gêné par l’extrême difficulté à respecter l’équilibre sonore entre cordes et vents, de même que par les effets de remplissage où le piano vient suppléer dans les tutti fortissimo.
L’absence de couleurs orchestrales renforce les lignes. On peut vraiment parler d’épure, voire de « bonsaï » comme le dit très bien Renaud Machart dans la notice accompagnant le disque signé par Philippe Herreweghe.
Dire que les membres de l’Ensemble Intercontemporain y firent merveille est un faible mot. Quelle virtuosité ! Quelle musicalité !
Et rendons grâce aussi à Susanna Mälkki qui, par la chaleur de sa vision, la précision toute boulézienne de sa direction, par son engagement au service de cette musique, a permis cette restitution.

La mezzo Lilli Paasikivi eut, par contre, quelque mal à comprendre qu’elle n’était pas en train de chanter devant un orchestre de 120 musiciens. Du coup, surexposant inutilement sa voix, elle mit en évidence un vibrato un peu excessif, un timbre pas toujours agréable, notamment dans le registre grave. A l’inverse, le ténor allemand Daniel Kirch fut une belle découverte. Nous doutons que la voix soit audible dans la version originale, mais, là, le timbre, la projection, l’intelligence du texte furent parfaitement mis en évidence.

En conclusion, comme la plupart du temps à la Cité de la musique, et particulièrement avec l’EIC, un concert passionnant, même dans ses éléments inégaux, et une belle conclusion pour un joli cycle « Orientalismes ».

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris
- Cité de la musique
- 09 février 2010
- Toru Takemitsu (1930-1996), Rain Tree, pour deux marimbas et vibraphone
- Ondrej Adamek (né en 1979), NÔise, pour orchestre (commande de l’Ensemble Intercontemporain), création
- Gustav Mahler (1860-1911) : Das Lied von der Erde, arrangement d’Arnold Schönberg pour mezzo-soprano, ténor et ensemble de chambre, achevé en 1983 par Rainer Riehn
- Lilli Paasikivi, mezzo-soprano
- Daniel Kirch, ténor
- Michel Cerutti, marimba
- Gilles Durot, marimba
- Samuel Favre, vibraphone
- Ensemble Intercontemporain
- Susanna Mälkki, direction






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 837341

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique d’ensemble   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License