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Opéra de Toulon : Thaïs

dimanche 7 novembre 2010 par Cyril Brun
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© Frédéric Stéphan

Comme la plupart des compositeurs de son temps, Massenet s’intéresse aux passions profondes qui animent l’âme humaine. Ses thèmes d’opéra le montrent. N’a-t-il pas mis en musique Werther, source inépuisable du romantisme allemand ? Auteur spirituel s’il en est, on le présente parfois comme héritier de Gounod. Mais son angle d’approche est différent. De Goethe, c’est Werther que Massenet met en musique et non Faust comme son prédécesseur. C’est Marie et Marie-Madeleine qu’il regarde autour du Christ et non le Christ, comme le fait Gounod dans Rédemption. Si les tiraillements des passions intéressent le Stéphanois, c’est parce qu’elles sont un combat pour la paix intérieure. Les chemins qui y conduisent sont multiples, mais ils sont tous torturés. Celui de Manon Lescaut n’est pas plus reposant que celui de Thaïs. Mais avec Thaïs, nous abordons les rivages extrêmes de l’extase. Le combat de Thaïs se révèle en miroir dans celui du moine Athanaël. Du vice à la vertu et de la vertu au vice rien n’est jamais acquis que dans la mort. Thaïs fait le chemin de saint Augustin. Découvrant plus grand et plus profond que sa beauté fugitive, elle entreprend un long chemin de conversion qui la conduit d’elle-même à Dieu. Le cénobite parcourt le chemin inverse, celui que l’ange de l’Apocalypse reproche aux églises d’Asie, il va de Dieu à lui-même. Se recroquevillant égoïstement sur son propre plaisir, il se laisse dominer par sa passion. À la mort de Thaïs son désir devenant inaccessible, il sombre davantage dans l’égocentrisme qui le tue en le coupant de l’éternité, car il devient jaloux de l’amour que cette femme qu’il désirait, vouait à Dieu.

Alors que certains critiques modernes y voient l’effet du fanatisme religieux, pourquoi ne pas plutôt regarder les deux sens de l’amour ? L’amour faux qui capte l’autre pour son bien propre et l’Amour vrai qui ne vit plus que pour l’être aimé. Ce chemin vers l’amour vrai dont l’épreuve de Manon et du chevalier des Grieux est l’orfèvre se trouve ici bipolarisé, comme pour renforcer la profondeur de sa vérité, de sa radicalité et de son exigence. Scellé éternellement dans la mort des deux amants, il est ici divinisé par l’extase mortelle de Thaïs, tandis que son contraire, l’amour intéressé et égoïste est stigmatisé par la déchéance du moine. Inconvenance religieuse ? Sujet choquant ? Moine ou religieuse, on ne peut nier que comme tout combat passionnel il s’agit d’un choix amoureux. C’est bien ce que rappelle Massenet de façon saillante. Ce n’est pas Dieu que le moine aimait le plus, mais lui-même. Ce n’est pas elle-même que Thaïs a choisi, mais Dieu. La conversion en miroir des deux personnages révèle que l’amour vrai est toujours désintéressé, mais aussi qu’il se construit pas à pas, qu’il est un don chaque jour renouvelé. Il n’y a donc pas lieu de crier au scandale du fanatisme ou de la perversion moderniste. Thaïs est l’opéra qui met en scène la progressive éclosion de l’amour vrai mais aussi sa fragilité.

Enfin, Thaïs répond, s’il est besoin, à ceux qui ont vu dans son oratorio Ève, une œuvre misogyne. Car c’est bien la femme qui a part au salut éternel. C’est elle qui est véritablement vertueuse. Naturellement après la trilogie Ève, La Vierge, et Marie-Madeleine, Thaïs trouverait sa place. Peut-être même Thaïs résume-t-elle en une seule femme ces trois femmes : Ève qui ouvre la vie du monde par le péché, la Vierge par qui et en qui éclot la rédemption et la Magdeleine désormais passionnément amoureuse de celui qu’elle a d’abord méprisé. Le moine, faux prophète, mauvais berger reste incapable de s’ouvrir parce qu’incapable d’aimer. C’est là sa damnation.

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© Frédéric Stéphan

Et c’est bien ce que la mise en scène de Jean-Louis Pichon met en évidence. D’emblée le cénobite apparaît dans son orgueil, se nourrissant de l’admiration de ses frères. Si l’on peut regretter que la profondeur manquait à sa voix, Franck Ferrari, n’en campa pas moins admirablement la duplicité inconsciente du moine. Ermonela Jaho, quant à elle, mit en abîme ces deux versants de Thaïs. Une courtisane presque effrontée, légère s’il en est, dont les accents faussement assurés, se traduisaient dans un chant décousu, où l’interprète semblait fort peu à son aise. Des jeux de voix parfois proches de l’opérette, dont les accents pouvaient être une façon de traduire la légèreté de Thaïs, ne paraissaient guère familiers à la cantatrice, mais cela eu le mérite ( peut-être volontaire) de radicaliser la conversion de Thaïs. Car dans ce second aspect du personnage, Ermonela Jaho s’est révélée extraordinaire. Toute la scène de la pitié fut d’une émouvante profondeur, d’une rare justesse de ton. Il ne faudrait pas oublier Nicias qui, s’il fut de faible voix, n’en fut pas moins, lui aussi, touchant de vérité. Un trio rehaussé par des chœurs particulièrement soignés, mais parfois déséquilibré par un orchestre, une fois encore, juxtaposé et sans grande unité de jeu. Ainsi en fut-il de la célèbre Méditation, pourtant donnée avec beaucoup d’âme par Laurence Monti.

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- Toulon
- Opéra
- 15 octobre 2010
- Jules Massenet (1842-1912), Thaïs, drame lyrique en trois actes sur un livret de Louis Gallet.
- Mise en scène, Jean-Louis Pinchon ; Décors, Alexandre Heyraud ; Costumes, Frédéric Pineau ; Lumières, Michel Theuil
- Ermonela Jaho, Thaïs ; Franck Ferrari, Athanaël ; Dominique Moralez, Nicias ; Guillaume Dussau, Palémon ; Laure Baert, Crobyle ; Christine Tocci, Myrtale ; Christine Solhose, Albine
- Chœur de l’Opéra de Toulon, chefs de chœur : Catherine Alligon et Christophe Bernollin
- Orchestre de l’Opéra de Toulon
- Giuliano Carella, direction






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