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On a perdu Béatrice et Bénédict

jeudi 24 février 2011 par Richard Letawe
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© Pierre Grosbois

Un peu moins d’un an après sa création à la salle Favart, cette production du Béatrice et Bénédict de Berlioz était reprise au Grand Théâtre de Luxembourg, partenaire régulier de l’Opéra Comique.

Cette production avait été vivement critiquée à l’époque par Philippe Houbert, mais force de constater après l’avoir vue au Grand-Duché que notre confrère avait vu juste : ce Béatrice et Bénédict est scéniquement un ratage complet.

Le reproche principal que l’on peut faire au metteur en scène Dan Jemmett est qu’il n’a aucun confiance dans l’œuvre et dans son potentiel dramatique, ce qui le conduit à la travestir et à proposer un traitement « théâtre dans le théâtre », ici sommairement « amélioré » par l’utilisation de marionnettes, qu’on a l’impression d’avoir déjà vu mille fois. Le livret de Béatrice et Bénédict n’est pas un chef d’œuvre : l’intrigue est mince, mais transformer les personnages en marionnettes grossièrement animées, dont les mouvement provoquent un effet comique qui se révèle vite lassant, c’est leur ôter toute humanité, empêcher toute empathie du spectateur vis-à-vis de leurs destins. Et puis à ce compte-là, puisque les personnages de théâtre sont toujours des êtres fictifs, pourquoi ne pas faire de même avec Tristan und Isolde, les Noces de Figaro, Andromaque ou le Cid ?

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© Pierre Grosbois

Quant à l’acteur qui meuble entre les scènes en déclamant en anglais des passages de Much do about nothing, avec talent pourtant, là n’est pas la question, il ne contribue qu’à allonger la sauce et à rendre long et pesant le petit bijou de tendresse et de finesse que devrait être Béatrice et Bénédict.

Musicalement heureusement, le spectacle est bien plus satisfaisant, grâce en premier lieu à une distribution bancale, mais dont certains membres sont de très bon niveau. Cette distribution n’a d’ailleurs pas été modifiée depuis les représentations de l’Opéra Comique, si ce n’est pour le rôle de Bénédict, tenu à Luxembourg par Philippe Talbot. On y gagne un ténor au timbre jeune et au chant ardent, dont la diction française est d’une parfaite clarté. La voix manque un peu de soutien, et il frôle l’accident dans « Ah je vais l’aimer » où le souffle est court et l’aigu difficile, mais pour le reste, sa prestation faite d’élégance et de finesse le place au premier rang de cette distribution. Au même plan que lui, on peut placer l’excellente Ursule d’Elodie Méchain, ainsi que le très distingué Edwin Crossley-Mercer qui, son nom ne l’indique pas est français, et qui après son superbe Guglielmo d’octobre, mais dans le rôle ici beaucoup moins exposé de Claudio, obtient encore un beau succès sur la scène luxembourgeoise. On doit à Michel Trempont les rares moments de rire franc et sincère de la représentation : son incarnation de Somarone est drôle, il chante bien, et surtout fait semblant de diriger l’impeccable chœur Les Eléments dans le périlleux « Viens ! Viens de l’hyménée » avec des gestes de véritable professionnel.

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© Pierre Grosbois

Enfin, deux chanteuses britanniques, Christine Rice et Ailish Tynan, qui font de gros efforts, mais dont le niveau de français reste problématique, et ne justifie certainement pas l’engagement dans une œuvre où la compréhension aisée du texte par les spectateurs devrait être considérée comme une priorité. Nous les avions toutes deux entendues il y a quelques mois à Londres dans un Radamisto de très bonne tenue. Christine Rice y était magnifique, elle est ici peu en verve en Béatrice, alors qu’Ailish Tynan n’a pas en quelques mois pu élever grandement son niveau, défigurant par son absence de justesse le très attendu « Nuit paisible et sereine ».

Dans la fosse, l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg, très à l’aise, joue un répertoire dans lequel ses qualité de timbre et la transparence de ses pupitres sont particulièrement mises en valeur. Son directeur musical Emmanuel Krivine conduit la soirée d’un bras vif et léger, assurant sans problème l’équilibre des ensembles, mais peine comme à l’Opéra Comique à exprimer toute la poésie de la musique de Berlioz.

Les occasions d’entendre et de voir Béatrice et Bénédict n’étant pas légion, la soirée n’était pas tout à fait perdue, mais il est d’autant plus rageant d’avoir eu à subir cette mise en scène inepte et ces erreurs de distribution.

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- Luxembourg
- Grand Théâtre
- 03 février 2011
- Hector Berlioz (1803-1869), Béatrice et Bénédict, opéra-comique sur un livret du compositeur d’après Beaucoup de bruit pour rien de William Shakespeare, adapté par Dan Jemmett et Bob Goody
- Mise en scène, Dan Jemmett ; décors, Dick Bird ; costumes, Sylvie Martin-Hyszka ; lumières, Arnaud Jung ; chorégraphie, Cécile Bon
- Béatrice, Christine Rice ; Bénédict, Philippe Talbot ; Héro, Ailish Tynan ; Ursule, Elodie Méchain ; Claudio, Edwin Crossley-Mercer ; Don Pedro, Jérôme Varnier ; Somarone, Michel Trempont ; Leonato, Giovanni Calo ; le messager, David Lefort ; Alberto, Bob Goody
- Chœur de chambre Les Eléments. Chef de chœur, Joël Suhubiette
- Orchestre Philharmonique du Luxembourg
- Emmanuel Krivine, direction











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