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Nouvelle reprise de Don Carlo à Bastille

lundi 22 février 2010 par Pierre Brévignon
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Stefano Secco (Don Carlo)
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Douze ans après sa création parisienne et deux ans après une première reprise, la production du Don Carlo de Graham Vick revient à Bastille. À défaut de révélations sur le « Grand Opéra » à la Verdi, un spectacle qui vaut surtout par sa puissance visuelle, mais qui peine à animer une des musiques les moins continûment inspirées du maître de Busseto.

« Vous ne bouderez pas Paris à cause des petites infamies que vous y avez essuyées comme l’avaient fait vos prédécesseurs, Rossini et Donizetti. Les grands génies se vengent par des chefs-d’œuvre et c’est un chef-d’œuvre que nous vous demandons ! ». Lorsque, en 1850, les administrateurs de l’Opéra de Paris tentent de prendre dans leurs filets un Verdi réticent à défier Meyerbeer sur ses terres, l’appât a pour nom Don Carlos, Infant d’Espagne, drame historique de Friedrich Schiller. Si le compositeur préfère finalement choisir les Vêpres siciliennes concoctées par le librettiste Eugène Scribe, l’idée de renouer avec Schiller, un dramaturge qui lui avait déjà fourni l’argument de Luisa Miller, fera son chemin en lui. Quinze ans plus tard, alors que, déçu par l’expérience des Vêpres, Verdi avait décidé de ne plus travailler pour ce qu’il appelait « la grande boutique », il accepte une nouvelle sollicitation venue de Paris – entre-temps, Meyerbeer a eu le bon goût de disparaître - et, cette fois, retient Don Carlos.

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Stefano Secco (Don Carlo)
© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

La pièce de Schiller paraît, il est vrai, taillée sur mesure pour l’opéra verdien : destins individuels ballottés par le souffle de l’Histoire (comme dans Un Ballo in maschera ou Simone Boccanegra), alternance de grand spectacle et de scènes intimistes, affrontement entre les raisons du cœur et la raison d’État, dilemme de l’homme de pouvoir confronté au choix de la liberté ou de la tyrannie… Sur le papier, tout semble appeler la musique de Verdi. Sur la scène de l’Opéra Bastille, hier soir, l’adéquation se révélait moins évidente. Disons-le tout net : sans un troisième acte d’une qualité musicale, scénique et interprétative enthousiasmante, la soirée nous aurait paru fort longue. Même dans sa « version milanaise », ramenée de cinq à quatre actes, l’œuvre déroule sur plus de trois heures trente une musique jalonnée de chutes d’inspiration confondantes (le motif récurrent de fanfare remporte pour nous la palme de la balourdise), accusant une continuité dramatique morcelée. La direction du Milanais Carlo Rizzi a beau impulser nerf et vigueur à l’imposante masse orchestrale, tout en ciselant ces leitmotiv qui valurent à Verdi des accusations de « wagnérisme », l’édifice musical vacille plus d’une fois sur ses bases, amenant presque à douter de la capacité de l’Italien à maîtriser le Durchkomponiert de son rival (la question ne se posera plus avec le sublime orchestre d’Otello, débuté durant l’ultime révision de Don Carlo).

Dans le rôle-titre, le ténor Stefano Secco, acclamé dans ces colonnes pour sa prestation en juin 2008, délivre pendant trois actes une performance vocale inégale. Son médium a souvent du mal à passer la rampe, et on le sent autant à la peine dans son premier duo avec Ludovic Tézier (Acte I) que dans le trio de l’Acte II. Sa faible présence scénique n’arrange rien à l’affaire… Luciana d’Intino campe pour sa part une Eboli bien chantante mais un rien routinière (cf. son Air du voile, débité sans âme), et l’Inquisiteur de Victor Von Halem tonne sans jamais tétaniser. Pour le frisson vocal, on se tournera plutôt vers un autre trio : Sondra Radvanosky s’impose avec une classe folle (moyens impressionnants, timbre constamment séduisant, capable des nuances les plus émouvantes) aux côtés d’un Giacomo Prestia dont la voix fatiguée mais vaillante sert idéalement le personnage et, surtout, d’un Ludovic Tézier dont l’éclatante santé vocale et dramatique sauve à elle seule la soirée. Nous avons déjà eu l’occasion de dire tout le bien que nous pensions de sa prestation, sur la même scène, dans Un Ballo in Maschera. Son Rodrigue confirme qu’il est bien le baryton français du moment – un moment qui, espérons-le, durera longtemps. À ses qualités individuelles évidentes s’ajoute un talent rare et précieux dans l’univers lyrique : la capacité de transcender ses partenaires. Ainsi, l’ultime duo entre Rodrigue et Don Carlo, au troisième acte, voit enfin Stefano Secco donner le meilleur de lui-même dans une scène du cachot poignante de sobriété où sa voix se découvre soudain une autorité et une ductilité flatteuses. Le troisième acte est du reste captivant de bout en en bout : l’affrontement entre Philippe II et l’Inquisiteur, scène-pivot de tout l’opéra, début comme la confession d’un monarque soudain trop humain (Ella giammai m’amo…) et se poursuit comme un duel sans pitié où Victor Von Halem, plongé dans une semi-pénombre d’où émerge la masse ronde de son crâne luisant, évoque quelque Marlon Brando apocalyptique…

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© Opéra national de Paris/ Agathe Poupeney

Malheureusement, ces belles inspirations scéniques sont minoritaires et, avant d’y arriver, on aura dû subir l’austérité chic d’un plateau nu habillé d’une croix de cierges (tombeau de Charles-Quint), la pompe zeffirellienne d’un auto-da-fe de carton-pâte (finale de l’acte II) et l’illisible labyrinthe nocturne des jardins de la reine, où trois silhouettes statiques filtrées par un écran de gaze vaguement rehaussé de formes végétales n’ont droit, pour tout éclairage, qu’à une sorte de lueur rasante et blafarde aussi flatteuse qu’une ampoule basse consommation… Sinistre.

François Truffaut qualifiait Pas de printemps pour Marnie, l’un des derniers films d’Hitchcock et l’un de ses ratages les plus spectaculaires, de « grand film malade ». Qu’il nous soit permis de reprendre la formulation à notre compte pour évoquer ce Don Carlo, « grand opéra malade » auquel le docteur Graham Vick échoue malheureusement à redonner des couleurs…

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- Paris
- Opéra Bastille
- 17 février 2010
- Giuseppe Verdi (1813-1901), Don Carlo, opéra en quatre actes (1884). Livret de Joseph Méry et Camille du Locle, d’après Don Carlos, Infant von Spanien (1783-1787), drame de Friedrich Schiller, traduit en italien par Achille de Lauzières et Angelo Zanardini.
- Mise en scène, Graham Vick ; Décors et costumes, Tobias Hoheisel ; Lumières, Matthew Richardson
- Don Carlo, Stefano Secco ; Philippe II, Giacomo Prestia ; Rodrigue, marquis de Posa, Ludovic Tézier ; Elisabeth de Valois, Sondra Radvanosky ; Princesse d’Eboli, Luciana d’Intino ; Le Grand Inquisiteur, Victor Von Halem ; Tebaldo, Elisa Cenni ; Comte de Lerme, Jason Bridges ; Voix du ciel, Olivia Doray ; Un Frère, Balint Szabo ; Émissaires flamands, Nahuel Di Pierro, Alexandre Duhamel, Michal Partika, Vladimir Kapshuk, Ugo Rabec, Damien Pass ; Frères, Frédéric Guieu, Chae Wook Lim, Yves Cochois, Andrea Nelli, Alexandre Ekaterininski, Shin Jae Kim.
- Chœurs de l’Opéra national de Paris. Chef des chœurs : Patrick Marie Aubert
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Carlo Rizzi, direction.











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