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Une Flûte enchantée indémodable à Avignon

mardi 10 mai 2011 par Richard Letawe
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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Encore une très belle soirée à l’Opéra-Théâtre d’Avignon où était reprise la Flûte enchantée dans la production de Robert Fortune, qui date d’après la brochure de 1998. Aucune ride pourtant sur cette mise en scène qui conserve tout l’éclat de la jeunesse. Le metteur en scène était d’ailleurs présent à Avignon pour régler la reprise de son superbe spectacle.

La lumière de la musique de Mozart se retrouve dans la mise en scène de Robert Fortune, aux décors très dépouillés, la plupart du temps un simple fond de scène joliment élcairé, mais qui bénéficie pleinement de costumes élégants et chamarrés, et d’une direction d’acteurs très judicieuse, nerveuse et vivante. De plus, la production de Robert Fortune a le grand mérite de ne fermer aucune porte interprétative, et de proposer plusieurs niveaux de lecture, étant à la fois un magnifique conte pour enfants plein de fantaisie et de drôlerie, une émouvante histoire d’amour, et le récit initiatique conduisant le couple Tamino-Pamina sur les voies de la sagesse. Tous ces aspects du livret sont traités avec respect, sans s’enfermer dans un seul de ces thèmes, ce qui n’est pas si fréquent, et fait de cette belle et intéressante production, fidèle à l’esprit de Mozart, un succès qui ne se dément pas avec les années.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Musicalement, le succès est aussi au rendez-vous grâce à une distribution assez remarquable de jeunes chanteurs. Nous avons dit à l’occasion de récentes noces de Figaro à Reims [1], tous les mérites de l’excellent baryton Armando Noguera dans le répertoire mozartien. Son Papageno, malgré un allemand évidemment un peu moins naturel pour lui que l’italien de Da Ponte, est presque encore meilleur que son Figaro, toujours aussi délicieusement chanté, avec un stylé soigné à l’extrême, mais aussi avec une humanité, une émotion à fleur de peau qui rendent son personnage d’oiseleur encore plus attachant qu’à l’accoutumé.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Très attachant également, le Tamino ardent du canadien Frédéric Antoun, à la ligne de chant ferme et au beau timbre viril. Il mange parfois ses mots, émet quelques aigus par en dessous, mais son chant est franc et sincère, et son grand air « Dies Bildnis ist ezaubernd schön » est vaillant et plein de tendresse. Son chant rend également très bien la progression de son caractère, naïf et emporté au départ et jusqu’à sa cruciale discussion avec le Sprecher, plus posé et plus nuancé par la suite. Le Sprecher justement est un autre point fort de cette production, René Schirrer y est très éloquent, et donne au sprechgesang toute la profondeur requise, sans être trop pâteux ou solennel. Voix encore fraîche et bien timbrée, il aurait pu faire un beau Sarastro, rôle que le jeune Burak Bilgili assume courageusement. Comme souvent pour les jeunes basses, sa voix a encore un peu de profondeur et de noirceur de graves à acquérir, mais l’interprète est sincère et touchant, il chante sans pontifier, mettant bien en valeur l’humanité de son texte, et il possède l’autorité et la prestance nécessaires.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Les comparses sont tous très bien tenus. Stanislas de Barbeyrac fait déjà valoir beaucoup de personnalité et un chant très mordant en homme d’arme et en prêtre, Loïc Félix est un Monostatos impeccable, et Katia Bentz une Papagena à croquer. Kimy McLaren, Isabelle Druet et Clémentine Margaine forment un trio de dames luxueux, aux tenues spectaculaires et au chant très affirmé, et les trois garçons sont vaillants, malgré des costumes qui ne les mettent pas en valeur (leurs chasubles à fleurs sont à peu près la seule faute de goût du spectacle).

Enfin, le couple mère-fille laisse des impressions contrastées. La Pamina d’Amel Brahim-Djelloul est un ardent rayon de soleil, au chant d’une fraîcheur virginale, à l’intonation parfaite, attachante et émouvante, qui donne un « Ach, Ich fuhl es » de légende. En revanche, malgré qu’elle connaisse bien un rôle qu’elle a souvent chanté, Isabelle Philippe apparaît en totale méforme en Reine de la Nuit, livrant un « O zittre nicht » piteux et sans relief, puis redressant un peu la barre dans un second air à peu près correct mais tout de même bien poussif. Une mauvaise soirée on l’espère, car on la sait capable de bien mieux que cela.

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© Cédric Delestrade-ACM-Studio Avignon

Dans la fosse, Laurence Equilbey qui faisait ses débuts à Avignon, réalise un curieux mélange d’apathie et de vigueur, de netteté et d’imprécision selon les numéros. L’ouverture est déjà très étrange, avec des premières mesures pataudes et insipides, puis une coda enlevée avec brio et une belle maîtrise rythmique. Tout l’opéra sera du même tonneau : des airs aux phrasés généralement bien ciselés, menés au juste tempo, avec une grande attention portée au confort des chanteurs, des pages orchestrales comme les marches somptueusement rendues et noblement respirées, et puis des ensembles souvent confus, au rythme qui s’enlise progressivement, ou expédiés sans ménagement et sans souci de la dramaturgie. On pourrait penser que l’orchestre serait fragilisé par cette direction inconsistante, mais il se défend remarquablement bien, fait preuve de cohésion, et offre quelques prestations de solistes de bon niveau, au premier rang desquelles une flûte très gracieuse.

Une production indémodable, une distribution aux nombreux atouts, avec cette Flûte enchantée, l’Opéra-Théâtre d’Avignon offrait un moment de grâce à son public.

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- Avignon
- Opéra-Théâtre
- 21 avril 2011
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Die Zauberflöte. Singspiel en deux actes sur un livret d’Emmanuel Schikaneder.
- Mise en scène, Robert Fortune ; Assistant à la mise en scène, Pierre Ziadé ; Décors et costumes, Françoise Chevalier ; Lumières, Philippe Grosperrin
- Pamina, Amel Brahim-Djelloul ; Königin der Nacht, Isabelle Philippe ; Papagena, Katia Bentz ; Erste Dame, Kimy Mc Laren ; Zweite Dame, Isabelle Druet ; Dritte Dame, Clémentine Margaine ; Tamino, Frédéric Antoun ; Sarastro, Burak Bilgili ; Papageno, Armando Noguera ; Monostatos, Loïc Felix ; Der Sprecher/Erster Priester, René Schirrer ; Zweiter Priester/Erster Geharnischter, Stanislas de Barbeyrac ; Zweiter Geharnischter, Chul-jun kim ; Dritter Priester, Antoine Abello ; Die Drei Knaben, Pages du Centre de Musique Baroque de Versailles : Augustin Mathieu, Louis Morel de Boncourt, Augustin Oudard
- Chœur de l’Opéra-Théâtre d’Avignon et des Pays de Vaucluse. Direction, Aurore Marchand
- Sébastien d’Hérin, pianoforte
- Orchestre Lyrique de Région Avignon-Provence
- Laurence Equilbey, direction

[1] une production avignonnaise d’ailleurs











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