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Nott et l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo : un Bruckner brillant et boisé

dimanche 22 avril 2012 par Thomas Rigail
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Jonathan Nott
DR

Après une Symphonie n°4 sous la direction Karl-Heinz Steffens, cette Symphonie n°9 par l’Orchestre philharmonique de Monte Carlo dirigé par Jonathan Nott achève un cycle Bruckner qui a fait entendre au cours du Printemps des Arts quelques orchestres de dimension mondiale. Si la direction de Jonathan Nott, claire et efficace, n’offrira guère de surprises, l’orchestre local, autant dans ses qualités que dans ses couleurs, présente lui de bonnes raisons de se réjouir.

L’introduction du premier mouvement donne les grands traits de cette interprétation : dans une pulsation presque rigide, sur des tremolos de cordes mesurés qui ne s’érigent pas en une masse indistincte et asphyxiante mais se posent en un lumineux arrière-plan pour les événements des vents, les bois s’élèvent en une saine onctuosité, à laquelle répondent des cors plus brillants que virils, mais dont la couleur restera ferme tout au long de l’exécution. Cette conception boisée, qui exploite avec finesse la très belle petite harmonie de l’Orchestre philharmonique de Monte Carlo, ne sera pas démentie, et n’étonnera pas de la part d’un chef qui, s’il a eu une carrière de chef classique, s’est surtout distingué dans le répertoire contemporain. Cela ne l’empêche pas de livrer l’ampleur attendue dans les climax de l’œuvre et de réussir plusieurs moments de belle conduite : cependant, sur le plan du discours global, il en restera à une exigence de lisibilité et de précision, très bien réalisée par un orchestre qui a toute les qualités pour accomplir une telle conception, mais ne trouvera pas le « feu sacré » qui emporte les grandes interprétations de la Neuvième de Bruckner. Si la remarque est légitime, elle ne fera pas oublier que seule une poignée de chefs sont aujourd’hui capables d’atteindre le niveau exigé par l’œuvre sur le plan du discours, et que ce que présentent Jonathan Nott et l’OPMC constitue, malgré ses lacunes, une réussite.

Peu de mobilité agogique, une attention privilégiée aux équilibres, des timbres à dominante claire : transparence semble être le maître-mot. Le premier thème émerge aux cordes, mais ce sont les bois qui donnent le ton à B, avec de remarquables flûtes (autant en solo qu’en pupitre) qui marquent la petite harmonique : elles imposent à chaque apparition leur couleur sans pour autant déséquilibrer l’ensemble, et seul un excellent hautbois solo semble pouvoir astreindre leur domination sur la couleur globale de l’orchestre. Résultant des choix du chef et du naturel de l’orchestre, cette disposition contribue grandement à caractériser cette interprétation : les combinaisons cordes/bois, et en particulier pizz./flûtes, gagnant en clarté, font ressortir le dessin mélodique de certains motifs laissés habituellement au second plan, et renforce certains effets polyphoniques (13 mesures après K). Cela permet également d’aérer de manière inhabituelle certaines séquences : par exemple les flûtes volages, auxquelles répondent les pizz. de violon 2 et les cors, entre les mes.219 et 226, qui prennent des allures mahlériennes par la libération quasi-spatiale des motifs dans l’orchestration. Dès que la partition se trouve dans cette configuration (le dialogue flûte/cor mes. 157, mes.54-56 du troisième mouvement), les bois font ressortir une agilité peu courante dans cette œuvre. Cette volonté de transparence touche également les cordes : l’exposition du deuxième thème (avant F) ne charge pas l’exposé mélodique et fait attendre les voix médianes, au prix d’une certaine froideur que l’exécution ne quittera jamais vraiment. Clarté polyphonique, agilité des bois, conduite mélodique sans affèterie : si ces qualités apparaissent avec régularité durant toute l’exécution, c’est entre ces instants que la progression peine. En unissant toute l’exécution de l’œuvre autour de cette clarté, la distinction de la valeur formelle des séquences peine à se faire entendre, dans le développement du premier mouvement qui progresse par à-coups d’un climax à l’autre sans qu’ils apparaissent vraiment comme des destinations (la fin du moderato qui débute à F puis le déchaînement central aux mesures 333 et suivantes) même si en compensation, et sans doute dans une vision à long terme qui cherche à éviter la surcharge des climax centraux, l’ultime progression vers la fin est elle bien construite, ou bien dans un troisième mouvement, résorbé sur une certaine mesure et des contrastes limités – de fins pianissimo, mais des emportements (à F, H qui arrive de manière abrupte) qui manquent d’élan, et un climax bien mené de O à R mais sans dimension supplémentaire –, qui ne parvient pas à générer suffisamment de tension.

Dans ce troisième mouvement, les qualités instrumentales persistent : de belles cordes dans le pianissimo (des dernières mesures souple et veloutée, mais sans sentimentalisme) mais qui conservent tout le long une belle densité, en dépit de la luminosité du timbre qui éloigne de couleurs plus typiquement allemandes mais qui offrent là encore quelques sorties hors du conventionnel, l’exemple frappant étant l’enchaînement à nu des accords La majeur / Do majeur mesure 155 qui contre son caractère dramatique prend ici une couleur debussyste ; des bois qui maintiennent le haut niveau du premier mouvement et restent le point fort de l’orchestre ; et des cuivres, en dépit de quelques moments de fatigue vers la fin, qui ont un timbre brillant et robuste, parfois un peu clinquant mais très homogène, avec en particulier des cors qui « cuivrent » avec bonheur quand la partition l’exige, et dans l’ensemble plus proches des couleurs anglaises ou américaines que des timbres des orchestres français.

On pourra se demander si cette allure générale de l’orchestre peut s’épanouir dans la souplesse et l’intensité du discours que demandent la partition de Bruckner : il y a sans doute un palier à franchir que Nott n’atteint pas, préférant assurer, jusque dans ses rigidités, une lecture dans une optique moderne, valorisant les points forts de l’orchestre et s’éloignant des pesanteurs que l’on attribue conventionnellement à l’œuvre mais aussi en même temps de la tension des interprétations plus investies sur le plan narratif et plus chargées sur le plan du sentiment incarné. Considérant ces caractéristiques, il est peu surprenant que le Scherzo soit le mouvement le plus réussi : sans excès agogique, il combine la même clarté polyphonique, avec des doublures pizz./bois là encore lumineuses et un équilibre général qui évite de faire peser l’orchestration sur les cordes, à une solidité rythmique dénuée de raideur. La direction de Nott, la partition étant moins exigeante sur le plan du discours, peut faire valoir sa technicité fondamentale, et à l’exception de l’accélération mal maîtrisée aux mes.147-160 qui voit l’orchestre décontenancé, se montre très efficace, gérant également avec habileté le passage au trio. Il y a là peu à dire : tendu, carré et coloré, ce mouvement est une excellente réussite, qui valorise ce qui reste une belle exécution de la Neuvième de Bruckner.

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