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Nicholas presque entièrement Angelich

lundi 23 février 2009 par Théo Bélaud
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Nicholas Angelich
DR

« Enfin ! », pourrions-nous dire, après des années d’attente. Il y a six ans exactement, où pour les dernières fois Nicholas Angelich jouait, divinement, les Années de Pèlerinage, et il suffisait d’une seule fois pour être convaincu que l’on tenait là un des dix, voire des cinq pianistes majeurs des années à venir. Depuis, la conviction s’était muée en espoir, et l’espoir s’était même tempéré à force de disques plus ternes les uns que les autres, et d’apparitions en demi-teinte (pour les plus récentes : un récital trop long à démarrer à l’Orangerie de Sceaux, et un Deuxième Concerto de Brahms décevant avec Vladimir Jurowski). Est-ce le retour en force de Liszt au programme ? Le récital du 30 janvier 2009 au TCE a presque remis les pendules à l’heure, et récompensé notre patience.

Le plat de résistance lisztien, - non que la première partie était composée d’amuse-gueules, loin s’en faut - venons-y de suite. Honnêtement, après les dernières prestations d’Angelich, on ne l’attendait pas, dans la Sonate en si mineur, sur les cimes qu’il tutoyait avec les Années de Pèlerinage. Pas seulement à cause des semi-déceptions récentes, d’ailleurs, mais parce que l’on imaginait les points faibles du pianiste franco-américain s’y trouver fâcheusement mis en exergue. D’une certaine façon, il est possible de dire que ce fut le cas. Mais uniquement dans la mesure où tout s’est passé plusieurs crans au-dessus du niveau attendu. Et de même, là où l’on espérait que la capacité d’Angelich à tenir les grandes langueurs fonctionne, celle-ci faisait merveille au point de faire entendre des possibilités inouïes d’explorations de la sonate. Avertissement : aucun problème sérieux de continuité n’étant à souligner, on se bornera ici à mentionner les sections auxquelles s’applique cette dernière remarque. 1. Les trois introductions lento assai : les premières mesures, puis celles introduisant la fugue (m. 454-459), et la toute fin de l’œuvre (phénoménale, vraiment) : que votre serviteur n’a jamais, en concert ou au disque (oui, on peut avoir des lacunes, mais tout de même !), entendues jouées aussi lentement. Savez-vous ? Quand on a les moyens, ça marche. 2. La même observation finale s’appliquant, pour le grand récitatif (m. 304-330), où de toute façon on peut bien prendre le temps (plus que le tempo) que l’on veut du moment qu’il est mené par des phrases dominées. Quatre passages, donc, qui ne suffisent pas à faire tenir la sonate de Liszt debout, soit. Mais quand même : quatre passages où l’on suspendait sa respiration comme rarement à un récital de piano ces temps-ci, et qui pouvaient par instants ressembler furieusement aux inoubliables instants de grâce du son Sposalizio ou de l’introduction de sa Dante.

Mais tenait-elle donc debout, cette si mineur ? Oui, cent fois oui, tant que l’on en reste au plan du discours et de l’autorité intellectuelle avec laquelle celui-ci est mené. Ce qui, on s’en doute, est aussi la seule réserve à porter sur cette exécution assez mémorable, un peu de la même manière que pour ses Kreisleriana, mais à un niveau globalement supérieur. Si le piano d’Angelich (on y reviendra) peut être d’une beauté phénoménale accompagnant organiquement la force de concentration des sections précitées, ce bonheur sonore s’étiole toujours un peu quand le métronome s’affole. Or, l’extrême lenteur des introductions et du récitatif ne tirait nullement le reste vers un nivellement général du tempo, et à l’exception peut-être de la brève section Andante sostenuto suivant le récitatif, Angelich ne trichait pas avec les indications de Liszt. Les écarts de tempos étaient donc parmi les plus extrêmes que l’on puisse imaginer dans cette oeuvre, le presto-prestissimo final étant pris à peu près au pied de la lettre. Bonne nouvelle : le manque de stabilité rythmique qui handicape souvent le jeu d’Angelich était ici tenu à l’écart, et sans que cela ne file absolument tout droit (le redoutable passage des octaves à la main gauche, m. 690-695), la conduite restait plus qu’acceptable. En revanche, indéniablement, la sonorité saturait, alors même que le Grandioso de l’exposé avait laissé augurer d’un retour en grâce de ce point de vue. Mais c’est bien tout : si l’on enlève ces quelques mesures du prestissimo, certes toujours cette petite difficulté d’Angelich à conduire les montées tout en haut (m. 560, 566) et une très passagère mais regrettable baisse de tension dans la conduite au sortir de la fugue (m. 509-521), on retrouvait presque le vrai Angelich, celui du Liszt du début de la décennie en cours. Celui que l’on n’espérait presque plus, c’est-à-dire aussi, et peut-être surtout, celui dont le son ne s’écoute pas être beau dans quelques accords, mais dont le son donne la permission de prolonger les notes chantantes - le quatrième thème bien sûr : encore plus chantant en si majeur qu’en la majeur, avec la fatigue, c’est rare... et nécessaire pour montrer autre chose qu’une réexposition, le franchissement d’une étape dans le parcours initiatique.

Pas parfaite, cette si mineur, on l’aura compris, mais pour ainsi dire, assez imposante dans la prise de parole pour oublier les menus défauts techniques subsistants, qui empêchent encore Angelich d’apparaître à nos yeux comme un des cinq ou six seigneurs du piano en activité. Mais après avoir subi récemment dans cette œuvre la vacuité de propos de Yuja Wang, et le naufrage pianistique de David Fray, Angelich en offrait dix fois plus qu’assez pour se réconcilier avec la musique. C’était plutôt avec Angelich lui-même qu’il fallait nous réconcilier pour ce qui est de la deuxième Suite Anglaise, qui avait frôlé la catastrophe sous ses doigts en août dernier. Là encore, en proportion, la mission peut être considérée accomplie. Ne serait-ce que parce qu’Angelich a pris en main sa courante, qui lui échappait totalement il y a six mois. Sans être d’une rectitude totale, elle tient maintenant debout. Les bourrées, en particulier la seconde, se sont aussi nettement améliorées, et l’aisance beaucoup plus évidente gagnée laisse respirer le vrai piano d’Angelich sur à peu près l’ensemble de la suite. L’ornementation reste heureusement minimale, la conduite de la polyphonie très satisfaisante, même si quelques pianistes peuvent certainement montrer beaucoup plus d’autorité d’articulation, à la main gauche surtout, dans le prélude et dans la gigue. En revanche, comme de bien entendu, Angelich, plus encore sans doute que Perahia, est probablement l’un des deux ou trois pianistes en activité capable de donner tranquillement autant d’ampleur expressive à une sarabande de Bach sans qu’il ne soit possible d’y opposer que cela ne ressemble plus à du Bach. Un Bach que, à titre personnel, nous trouverons toujours légèrement trop civilisé et bien poli (passe encore pour la la mineur, mais s’il vient à la sol mineur...), mais où au moins est impeccablement réalisé ce qui est visé.

Aucune réserve de cette nature ne nous est possible pour ce qui est des Variations en fa mineur qui ouvraient le récital. Osons le raccourci immédiat et renonçons à rentrer dans le détail du texte (texte sublime qui n’est jamais très loin de l’auteur de ces lignes pourtant !) : ce Haydn est pour le moment la plus belle chose entendue en piano seul à Paris cette saison juste après les deux sonates de Mozart de Sokolov au même endroit. Ce qui met la barre proche de la stratosphère. En bref : un Haydn extrêmement retenu, quasi doloriste, mais jamais artificiellement creusé et alourdi, bien au contraire : son chant, dans le thème, annonçait plutôt, avec une classe certaine, les thèmes en majeur de Liszt à venir : élégance absolue, aussi, des syncopes de la var. 1b, legato presque surprenant de continuité vocal de la part d’Angelich dans la var. 2b . Ah oui, certes, la cadence concertante de la dernière variation, cette main droite qui détimbre un peu, quelques mesures. Tant pis !

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Élysées.
- 30 janvier 2008.
- Joseph Haydn (1732-1809) : Variations en fa mineur, Hob. XVII:6 ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suite Anglaise n°2 en la mineur, BWV 807 ; Franz Liszt (1811-1886) : Sonate en si mineur.
- Nicholas Angelich, piano.





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