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Nicholas Angelich, jusqu’à l’orage

lundi 11 août 2008 par Théo Bélaud
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Nicholas Angelich
DR

Après avoir soufflé le chaud et le froid dans un Bach que l’on devine encore en rodage pour lui, Nicholas Angelich a offert au public de l’Orangerie de Sceaux une longue mais irrépressible montée en puissance pianistique et spirituelle, dans un répertoire où il en est bien plus au stade d’un approfondissement que bien de ses collègues peuvent lui envier.

Commencer un récital avec la Deuxième Suite Anglaise est courageux et risqué. Comme pour à peu près toutes les suites anglaises, l’attaque du prélude fugué in medias re commande d’avoir évidemment l’assurance technique, mais aussi beaucoup de certitudes intellectuelles. Curieusement au vu de la suite, Angelich semblait s’en être équipé, « attaquant » vraiment le rageur sujet et faisant montre d’une autorité certaine dans la conduite. Il y avait même de quoi espérer du grand Bach pianistique, car - que ce soit en soliste, en concerto ou en chambre - la réputation flatteuse de la sonorité d’Angelich ne se dément pas au concert. Et, loin de se contenter d’un filé droit digital et linéaire, il faisait parler sa main gauche avec une densité séduisante [1]. Après une allemande polyphoniquement toute aussi impressionnante, et n’omettant aucune des reprises, on s’attendait presque à avoir le vrai remplacement du récital annulé de Murray Perahia au Châtelet. Hélas, le rêve était brisé par une courante assez catastrophique, sans direction ni assise rythmique, et digitalement approximative. Angelich à partir de là paraissait davantage dans la lecture d’études de très haut niveau (les reprises commençaient à sauter les unes après les autres), et malgré de très beaux moments dans la sarabande, - notamment, la lumineuse descente débutant la seconde section [2] - le fil était perdu et la belle énergie du début tournait à vide, essentiellement préoccupée de jouer toutes les notes. Ne restait qu’un halo de climat de Bach romantique en soi plaisant, mais intellectuellement et pianistiquement encore trop épars. Une petite déception, donc, mais on sera cependant curieux de retourner entendre le Bach d’Angelich, qui recèle certainement des possibilités séduisantes.

Les Valses Nobles et Sentimentales étaient d’un tout autre niveau d’aboutissement. Elles avaient d’abord pour elle d’être très éloignées des clichés du joli piano français caressant son gracieux Ravel. Parfois, certes, au détriment du sentiment intime demandé par le compositeur dans la cinquième valse - laquelle ne manquait pourtant pas d’atouts. Mais quelle présence narrative, et quelle manière d’habiter le climat sonore de chaque valse : peu de pianistes peuvent non seulement prendre le parti de densifier ainsi Ravel, et de rappeler que l’esprit de ce chef d’œuvre vient de Schubert le très ambigu. Et quel engagement physique aussi, malgré la résonance sèche de l’Orangerie, pour jeter l’effroi sur les toutes premières mesures. La somme des superbes passages ne peut être que lacunaire : deuxième valse, comme Angelich faisait sien le Mystérieux de Ravel [3], et comment dans le même il donnait poids et sens, sans volontarisme, à chacune des appogiatures ; troisième valse, Très expressif, à la main droite en effet, mais quelle sensualité sur les croches de la gauche ! [4] Et comme le Retenu concluant le passage était beau. Et que dire de l’élégance des triolets (isolés, surtout) dans la quatrième ? La suite dressait un chemin de croix inévitable, faisant ressentir l’impossibilité de conclure le cycle par le motif initial mais par le désespérant Epilogue. Mais alors que la plupart des pianistes passent assez abruptement d’un charme évanescent à l’agonie de celui-ci, Angelich décantait petit à petit le propos et le son, amenant d’un geste d’un seul tenant au triple piano, très lointain final avec une force de concentration impressionnante. Et montrant du même coup que la juxtaposition des Valses Nobles et Sentimentales avec les Kreislariana n’a rien d’incongru.

Comme une sorte de résumé du concert, les Kreisleriana ne laissaient pas de s’inquiéter à leur début pour ensuite convaincre de plus en plus au fur et à mesure que la descente dans le cauchemar se déroulait. Le piège est plus connu et donc en théorie plus facile à éviter : faire du cycle une bouillabaisse de complaisance pianistique, obnubilée par les défis Robert-Vickiens lancés par Schumann à lui-même. Le problème est que ces pages sont déjà redoutables à rendre avec complaisance, alors sans ! Exfiltrer les Kreisleriana de la caricature de l’Humor dans laquelle Schumann a pu parfois lui-même se complaire, et les donner comme les sombres Quatre Ballades de Brahms qu’Angelich joue aussi souvent : une vraie montagne d’exigence, vaincue par le chemin de crête. Après donc une entrée en matière mal maîtrisée, quoique certainement étreignante, Angelich embrassait vraiment la partition à partir du III (Sehr Aufgeret), où l’agitation grouillait de l’intérieur d’un tempo plus retenu qu’à l’habitude. Le contrôle de la pédale y impressionnait, et bien sûr la mise en relief de la polyphonie : celles des notes, certes, mais aussi de leurs dynamiques décalées. Et que d’élégance, déjà un peu morbide, sur les quintolets et les ornements [5]. Le poids de l’ornementation et la richesse transparente du son faisaient aussi le prix du Sehr Langsam suivant, avec ses inquiétants octaves basses et sa désespérante main gauche à nu [6], tous noblement phrasés, et rappelant assez irrésistiblement les Nebensonnen du Winterreise de Schubert dont la pièce semblait comme rarement être la cousine éloignée. Le sommet était peut-être atteint dans le VI (l’autre Sehr langsam), les mêmes qualités se répétant en se creusant encore davantage - faisant résonner comme d’outre-tombe les la répétés de la main gauche et le retour neurotique de celle-ci vers le thème initial [7]. Prémonition du lâché-prise final (VIII, Schnell und spielend), où la main gauche, déjà passée de l’autre côté, joue die Bässe durchaus leicht und frei, avec le plus décanté des détachements [8], et au bout des poteaux indicateurs, au bout de son errance, le fantomatique épilogue, où rien ne ressortait plus de cette patte sinistre que sa solitude désolée.

Voyage au bout de l’angoisse, donc, et de la colère la plus sourde, de la jalousie et du frein rongé jusqu’à la folie, tracé avec une cérébralité parfois tétanisante. Par ce dimanche lourd et menaçant, même la pluie a attendu religieusement les minutes suivant immédiatement les Kreisleriana pour arroser l’Orangerie.

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- Sceaux
- Orangerie
- 03 Août 2008
- Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suite Anglaise n°2 en la mineur, BWV 807 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Valses Nobles et Sentimentales ; Robert Schumann (1810-1856) : Kreisleriana, op. 16.
- Nicholas Angelich, piano

[1] Par exemple mesures 57-68 et similaires.

[2] Mesures 13-16.

[3] Mesures 41 et suivantes,

[4] Mesures 57-72.

[5] Mesures 38-40, 42-44, 74-76, 80

[6] Mesures 4, 6, 10.

[7] Mesures 5, 11-13.

[8] Mesure 17.











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