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New York cherche chef désespérément !

vendredi 5 février 2010 par Philippe Houbert
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© Salle Pleyel

En septembre 2008, nos collègues Théo Bélaud et Thomas Rigail s’étaient interrogés sur les qualités d’un New York Philharmonic claironnant et terminaient leur chronique par une comparaison avec d’autres orchestres américains qui proposaient autre chose qu’ « une orgie sonore … mais avec d’autres chefs. » L’orchestre new yorkais étant passé entre temps des mains de Lorin Maazel à celles d’Alan Gilbert, il était plus qu’intéressant de mesurer les éventuels progrès accomplis et si le nouveau chef proposait autre chose que le professionnalisme manquant d’idées de son prédécesseur.

Le nouveau venu, âgé de 42 ans, arrivait avec quelques critiques louangeuses d’un enregistrement de la Neuvième symphonie de Mahler, réalisé à son précédent poste à la Philharmonie de Stockholm et un plan de communication bien ficelé : enfant de la balle (parents, dont mère japonaise, ayant joué au sein du New York Philharmonic), études de violon et d’alto dans les plus grandes institutions américaines (Harvard, Curtis, Julliard) ; volonté affirmée d’introduire plus de musique contemporaine dans la programmation de son nouvel orchestre, traduite par une résidence de Magnus Lindberg ; premier chef de l’orchestre né dans la « Grande pomme ».

Le concert débute par la création française d’une œuvre commandée par l’orchestre à Magnus Lindberg, intitulée EXPO. Le compositeur finlandais explique assez ingénument que « le titre parle de lui-même : il s’agit de l’exposition de la saison d’Alan. » Il est des dédicaces qui tuent. Celle-ci en fait partie, car bien loin d’œuvres telles que les concertos pour violon, piano et, surtout, clarinette de Lindberg, EXPO se présente comme l’archétype de l’œuvre de musique contemporaine-alibi dans une programmation. Sorte d’ouverture tonitruante, essayant en vain de donner corps au contraste entre passages rapides et lents. Cela sonne terriblement creux. A noter, toujours extraite de la déclaration du compositeur au sujet de sa dédicace à Alan Gilbert : « la pièce est fondée sur les qualités que j’apprécie le plus dans l’approche musicale d’Alan ……….. l’exigence technique (sic), la franchise physique (c’est une compétence de chef ?) et l’absence de mystère autour de la dimension rationnelle de la musique (Well done, Magnus !) ».

Suivait LE concerto que toute bonne tournée d’orchestre se doit d’emmener dans ses bagages. En l’occurrence, le deuxième concerto pour piano de Prokofiev. Nous ne saurions prétendre à être un grand spécialiste de cette œuvre mais, à part la performance technique délivrée par Yefim Bronfman (nous pensons que toutes les notes y étaient bien présentes), ni le caractère élégiaque requis dans l’Andantino initial, ni l’ambiance méditative des diverses cadences, ni l’humour voisin de celui de L’amour des trois oranges dans les mouvements pairs n’étaient audibles. Que l’on se reporte à ce que Boris Berezovski peut faire dans cette œuvre (disponible sur votre diffuseur de vidéos préféré) pour mesurer la différence entre un pianiste-bateleur et un musicien !
Que dire de l’absence de tout caractère russe et de l’accompagnement très transparent (pas sûr que cela soit un compliment) donné par l’orchestre et son chef ? Le public en délire obtint un bis où Bronfman défigura, par un jeu flemmard et l’absence des reprises, une sonate de Domenico Scarlatti.

En seconde partie, pour respecter l’ordonnancement traditionnel de ce type de concert de tournée (ouverture-concerto-grande symphonie), la deuxième symphonie de Rachmaninov constitua une effarante démonstration de tout ce qui peut nous rendre cette musique insupportable quand elle est mal exécutée.
Sans vouloir imiter les Beckmesser, un auditeur équipé d’une partition aurait pu noter les fautes de direction et rapidement épuiser un marqueur rouge.

Cela commençait avec l’immédiate introduction, ce thème rampant aux cordes graves, joué beaucoup trop fort, suivi de l’entrée du thème unificateur de la symphonie affublé d’un rubato mal exécuté (traits de violons ?) le rendant « guimauveux » au possible et pour le moins vulgaire. En une dizaine de mesures, l’essentiel de ce que nous allions entendre une heure durant était dit.
Un orchestre jouant trop fort, de rares options interprétatives mal exécutées (début de l’Allegro moderato du I avec des changements incessants de tempo, donnant des haut-le-cœur aux auditeurs, montée du climax du I démontrant une caractéristique des deux soirées - l’incapacité à gérer un crescendo en conservant la tension-attention).

L’allegro molto du deuxième mouvement est pris toutes voiles dehors, mais sans le caractère de chevauchée inquiétante que l’apparition du thème du Dies Irae devrait imposer. Une autre caractéristique récurrente apparaît dans la préparation de la reprise, justement pas préparée du tout. On a le sentiment que le chef découvre la musique sur l’instant, forme d’ingénuité spontanée qui a sans doute plu au public (dont il faut reconnaître qu’il fut très enthousiaste les deux soirs). Mais la musique n’est pas faite que d’instantanés, elle résulte de l’acquisition de toute une grammaire qui, visiblement, échappe encore à Alan Gilbert.
Dans ces conditions, est-il besoin de préciser que le grand adagio du troisième mouvement constitua une forme de précipité de tous les défauts déjà cités, aboutissant à l’impression auditive très désagréable d’une musique qui se vautre (comme on reprocherait à des enfants de ne pas bien se tenir à table), alternant phrasés insipides (solos de clarinette et de premier violon) et manque de tension dans le grand crescendo. Reconnaissons néanmoins une très belle fin de ce mouvement fondée sur un bel équilibre entre cordes et vents.

Dans le finale, là où on devrait être chez Petrouchka, on navigue dans un Central Park assez mal famé. Succession de moments inarticulés entre eux, grands appels de bois vidés de leur sens. Le programme nous rappelle les affinités entre l’atmosphère générale de cette symphonie et le monde de Tchékhov. Gageons que le chef n’a jamais lu Oncle Vania .

En conclusion du concert, une pièce d’un grand prédécesseur de Gilbert à la tête du New York Philharmonic, et dont l’ombre continue, vingt ans après sa mort, à hanter nos mémoires : Leonard Bernstein (le pas de deux de Lonely Town, extrait de On the Town).

Pour conclure, essayons de poser une question, nous l’espérons porteuse de débats salutaires. On connaît la pénurie actuelle de grands chefs, mais, des bons, il y en a quelques-uns.
Question : comment une aussi honorable et prestigieuse institution que le New York Philharmonic peut-elle aboutir à porter à sa tête un chef aussi déficient qu’Alan Gilbert ? Tentative de réponse : le marché du classique est désormais en Asie. Donc on embauche des musiciens d’origine asiatique (une petite trentaine désormais au sein de l’orchestre) et un chef dont la mère est japonaise. On a vu l’importance de Lang Lang dans le développement spectaculaire du marché du classique en Chine. Il n’y a pas de raison d’en rester au seul piano. De plus, Gilbert est né à New York. Effet marketing post-11 septembre ?

Un concert et un chef à oublier. Et un orchestre qui mérite sans doute mieux.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 01 février 2010
- Magnus Lindberg (né en 1958), EXPO
- Sergueï Prokofiev (1891-1953), Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur Op.16
- Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Symphonie n°2 en mi mineur Op.27
- Yefim Bronfman, piano
- New York Philharmonic
- Alan Gilbert, direction






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