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Neeme Järvi et l’Orchestre de Paris : que faire ?

vendredi 6 février 2009 par Théo Bélaud
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Neeme Järvi
DR

Question pour grand chef ex-soviétique, en principe toujours fiable pour discipliner et conduire au moins avec fermeté un orchestre peu performant. Sauf que la réponse n’est jamais venue : le père du futur directeur, dans une Quatrième de Brahms à pleurer de laideur et de platitude, a réussi à nous faire croire que, finalement, la même par Eschenbach il y a quatre ans, pourtant pas bien subtile, était encore préférable... parce que l’orchestre se portait un peu mieux. Mais où s’arrêtera la chute de l’Orchestre de Paris ? Et surtout, qui l’arrêtera ? Le fils Järvi ? On est curieux de connaître le diagnostic de son père, auquel il recourt volontiers...

Le père en question n’est certainement pas exempt de toute responsabilité dans le quasi-naufrage de ce Brahms, alors même que le programme était donné pour la seconde fois à ce concert. On aura eu bien des difficultés à suivre la cohérence du discours proposé dans cette symphonie tantôt allégée de texture et de tempo et jouant sur la retenue dynamique, tantôt emphatique et pesante. Plus on entend cette œuvre en concert (forcément au moins une fois par an), plus une observation s’impose à son sujet : le premier mouvement est vraiment le plus difficile à tous points de vue. À tenir discursivement pour le chef, à jouer proprement et ensemble pour les instrumentistes. La discipline rythmique y est généralement un gros problème, et dans une prestation médiocre celle-ci tend au cauchemar, et le vaste et complexe tissu contrapuntique s’effiloche rapidement à ce compte : dans une musique où chaque bout de phrase est un renversement ou un écho d’un autre à un autre pupitre, le note à note est fatal, et si Neeme Järvi cherchait ici une forme de transparence et de fluidité décontractée, les moyens mis à sa disposition ne pouvaient faire illusion en ce sens au-delà des premières mesures. Le manque de concentration, et de cohésion des cordes était bien trop grand pour cela, et doublé qui plus est d’une absence totale de tenue sonore des violons, que l’on a rarement entendus aussi laids. Il suffisait d’entendre quel fatras ressortait des m. 33-44 pour savoir que ce premier mouvement serait long et difficile à entendre.... et le reste autant. Ici comme par la suite, seule surnageait le plus souvent, en termes d’application, de fini instrumental et de phrasés, la clarinette solo de l’OP, et occasionnellement le timbalier, encore que celui-ci triche (pas très orthodoxe, la coda du I à deux baguettes !).

Pour ce qui est de la conception, Neeme Järvi divisait en fait son exécution en deux choix d’options un peu contradictoires, prenant des tempos plus allants que la moyenne dans les deux premiers mouvements, et un peu plus retenus que d’ordinaire dans les deux derniers. La passacaille s’avérait particulièrement curieuse dans sa versatilité, le chef refusant de tendre une grande arche unifiée et variant battue et climat pour presque chaque variation (c’est-à-dire toutes les huit mesures !), sans que pour autant un effet de surprise quelconque n’apparaisse. Il faut dire : si Brahms avait voulu ces changements de battue et de climats, il les aurait écrits. De toutes les façons, la tenue des violons de l’OP rendait improbable tout élan marquant à n’importe quel endroit de la symphonie. Autant dans le mouvement lent (m. 30-36, 88-96), que dans le troisième (m. 51-62 et similaires, avec par ailleurs des cors aphones), ce double problème de justesse et d’homogénéité de son constituait la grande hypothèque pesant sur tout ce qui pouvait être tenté pour sortir l’exécution de la profonde torpeur dans laquelle elle se trouvait plongée. On sait que ce n’est pas fondamentalement la qualité individuelle des musiciens qui détermine le son d’un pupitre de cordes, mais dans ce cas, à ce niveau attendu de professionnalisme, il faut bien conjecturer qu’il doit y avoir des écarts de niveau trop grands pour que cela ne s’entende pas : car il semble bien, souvent, que les problèmes de justesse de quelques uns ressortent tous jurons dehors de l’ensemble, entachant gravement le fondu des notes.

La première partie avait fait entendre un Carnaval à Paris de Svendsen bien mené par Järvi, pas trop salement exécuté, et un Concerto en sol mineur de Bruch correctement présenté par la toute jeune (vingt ans) violoniste Alexandra Soum, mais sans pouvoir prétendre transcender les limites de l’œuvre, limites que sa popularité d’exécution tend à aggraver. Au moins a-t-elle pu montrer un peu plus de substance en nous épargnant un bis Bach et proposer un bon finale de la Quatrième Sonate d’Ysaÿe. Rien qui n’ait été de nature à faire oublier l’interrogation pesante posludant à ce concert : l’ère Eschenbach a été une mauvaise ère pour l’Orchestre de Paris, presque plus personne ne défend le point de vue contraire, mais on ne peut pas rendre ce chef responsable de tout, même si à l’évidence ses concerts sont toujours aussi décevants. Mais avec un chef invité qui n’était tout de même pas le dernier des bouche-trous, ce que nous avons entendu était certainement plus affligeant encore que la Grande de Schubert donnée par Eschenbach il y a trois mois. Plus affligeant, pas tant au plan des idées musicales que de la prestation orchestrale, des éléments purement factuels. Autant la motivation que ce qui reste de qualités instrumentales semblent ficher le camp sur une lancée qui semble très difficile à interrompre. Cette Quatrième de Brahms, nous ne pouvons même pas tenter de la comparer avec celle donnée par le National et Gatti en décembre, car ce serait presque confronter des amateurs et des professionnels : une observation aussi dure n’aurait sans doute pas été possible avec le cycle Brahms d’Eschenbach en 2005. Or, le National, sauf à ce que nous ayons raté un épisode, a peut-être légèrement haussé son niveau ces trois ou quatre dernières années, mais pas plus. C’est donc que l’OP a véritablement sombré. Quelques concerts satisfaisants sous des baguettes transfiguratrices restent possibles ? Oui sans doute, avec Salonen, et il n’est même plus évident que cela fonctionne avec Boulez, d’après ce que nous avions pu en capter dans une acoustique impossible, derrière l’orchestre sous la Pyramide du Louvre en novembre dernier. Le travail à accomplir pour Järvi fils apparaît colossal.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 22 janvier 2008.
- Johan Severin Svendsen (1840-1911) : Carnaval à Paris ; Max Bruch (1838-1920) : Concerto pour violon n°1 en sol mineur op. 26 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n°4 en mi mineur, op. 98.
- Alexandra Soum, violon.
- Orchestre de Paris.
- Neeme Järvi, direction.











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