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National de quoi ?

jeudi 18 décembre 2008 par Théo Bélaud
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Yannick Nézet-Séguin DR

Décidément, les clichés ont définitivement bon dos. Les attentes raisonnables suscitées par le National dans un programme franco-français assez original et réjouissant n’ont pas toutes été comblées par le concert dirigé par Yannick Nézet-Séguin, et c’est dans un cas au moins un euphémisme : sans doute le chef y porte-t-il une responsabilité importante, mais il est probable que cela n’explique pas tout. Cela étant, quelques éléments pouvaient prétendre sauver la soirée : à commencer par le pianiste le plus doux et délicat du monde...

La Symphonie en ut majeur de Bizet est sans doute le chef d’œuvre du compositeur, ce qui n’est pas tout à fait le fait le mieux connu du monde. Il doit bien y avoir une relation entre cette anomalie et le fait que, le plus souvent et au mieux, beaucoup doivent la considérer comme une pièce mélodiquement charmante, joliment colorée, et qui a le mérite certain de faire commencer une journée de bonne humeur (avant d’aller écouter ou jouer de la musique sérieuse, allemande par exemple). Est-ce l’opinion de Nézet-Séguin ? Celle de la majorité des membres du National ? Aux formules caricaturales près, cela y ressemble, ou du moins ce que nous avons entendu ressemble à la conséquence. Qu’est-on en droit d’entendre dans cette symphonie ? Une synthèse, limitée dans ses ambitions spirituelles (ce dut certes être une de ses conditions de réalisation), de la symphonie selon Beethoven via Berlioz, et Mendelssohn. On peut certes se plaire à y souligner le caractère méditerranéen, l’ivresse ensoleillée, (au moins, sur le second thème du premier mouvement), et prendre tant au sérieux que possible la consistance d’un antidote nietzschéen de cette musique à celle de Wagner. On peut aussi remarquer que l’on se passe très bien de ces belles images d’Épinal quand il s’agit de la Quatrième de Mendelssohn ou de la Sérénade de Wolf. Que la référence thématique la plus explicite de la symphonie est à la... Troisième de Mendelssohn. Et surtout, que le trait distinctif fondamental de l’œuvre est d’ancrer son discours dans un rapport obsessionnel et assumé comme tel à la tonalité principale, dans une quantité de gestes éminemment dérivés de Beethoven (notamment de la Septième).

Toujours est-il que la partition demande, par ses thèmes mais aussi tout simplement par ses indications dynamiques, un élan rythmique et une force générale que l’exécution entendue à ce concert ne laissait même pas soupçonner. C’est le fait le plus ennuyeux, mais il est au moins aussi important que ce qui l’a manifestement causé : la conception strictement légère et mignonne de la symphonie, qui n’était non pas suggérée, mais comme indécemment exhibée. Avec, d’abord, un symptôme évident d’absence de prise au sérieux, qu’est la suppression de la quasi-totalité des reprises. Ensuite, une forme de suivi des indications dynamiques qui est la plus agaçante de toutes : tout est exact (enfin, à une grosse exception près), mais comme le Paris de Legoland à Copenhague est exact, en tout petit, fort pittoresque... et tout mignon (très bien pour les enfants, certes). Un pp est un mp, un ff, un poco f, et en écoutant attentivement, on trouve à peu près toute une gamme intermédiaire correspondant à la partition, mesure par mesure. Curieuse impression, alors, que d’entendre le thème principal du premier mouvement sonner en provoquant le même sentiment que lorsqu’un orchestre historicisant monte une symphonie de Beethoven à vingt musiciens ne vibrant pas, ne phrasant pas et, tant qu’à faire, ne pensant pas. Quand on sait ce que les cordes médianes et graves du National peuvent produire, il était difficile de croire que c’était bien celles-ci qui jouaient de façon aussi faible et décharnée les accords obstinés du trio du scherzo. Scherzo où l’on confinait au non-sens en matière de traitement des reprises : la première est observée (sinon c’est trop court, certes), la seconde, non (sinon c’est trop long ?! Il faut le dire, si c’est si ennuyeux.).

Le non-sens habitait aussi le finale, sans liant entre ses trois thèmes mais surtout sans caractérisation de ceux-ci : passe encore pour le premier, mais l’apathie des bois sur le deuxième (m. 37-80), et surtout le grand retour du tout-joli-tout-mignon sur le troisième (m. 88-130), tombaient franchement dans le bal musette : dans le dernier cas, la façon totalement indifférente de suivre vaguement les dynamiques voulait tout dire : si l’on prend la second occurrence du thème aux violons (m.105-113, et la suite selon la même logique), il est évident que, quelle que soit la qualité de l’exécution, le simple fait de jouer un vrai pp (moins fort que l’apparition du thème) suivi d’un vrai cresc. molto amenant la progression dynamique suivante, et ainsi de suite, ferait apparaître ce thème comme ceux auxquels il s’apparente : celui de l’ouverture de Fidelio (comparez le caractère de ce passage avec celle-ci, m. 49-64 par exemple), le second du finale de la Quatrième de Schumann, etc, etc. On s’en doutait, Norah Cismondi sauvait ce qui pouvait l’être dans le second mouvement, en dépit de cors parfaitement aux fraises, et de pizz très moyennement assurés rythmiquement. Et l’on se demande vraiment comment il est possible que personne n’ait fait remarquer aux flûtes qu’elles devaient rejoindre le hautbois (m. 14) piano - cresc et non forte marcato - en rentrant avec de gros sabots pour casser l’ambiance, enfin... La fugue était enfin fort bien lancée par les contrebasses, et assez solidement tenue ensuite, mais son caractère en paraissait parfaitement déplacé au milieu de cette sorte de Bambi-Symphonie. Caractère visuellement accentué par la direction de Nézet-Séguin, bondissant en tout sens et de façon plutôt désordonnée, semblant avoir pour seul but musical de susciter une gaité et une excitation des plus improbables. Pour une entame de concert qui se présentait comme l’une des plus stimulantes de la saison, très dure était la chute. Mais peut-être que, tout compte fait, placer la Symphonie en ut en apéritif de la soirée en disait plus long qu’il n’y semblait au départ. L’apéritif avant la violence tragique du Concerto pour la Main Gauche ?

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Boris Berezowski DR

Boris Berezowski dans ce concerto, la cause était presque entendue : on allait entendre, si tout allait bien, une exécution torrentiellement intense, brutale et dévastatrice, en espérant que le National se montre à la hauteur. Ce qui est trop évident arrive rarement. Nous avions dans l’œil et dans l’oreille ce soir là l’extraordinaire témoignage vidéo de la grande Elisso Virssaladze, et attendions forcément quelque chose de la même veine sauvage - et pianistiquement d’un ordre supérieur - de la part de son élève préféré. Seulement, Berezowski semble repasser par une phase où toute musique peut-être jouée comme du Mozart, en plus mozartien que Mozart, en plus legato que legato, en plus piano que piano. Y compris le Main Gauche ! Après tout, il en a les moyens, et est quasiment le seul. Est-ce que cela fonctionne ? D’abord, à coup sûr oui, dans la dernière cadence, magnifique (la petite gamme chromatique avant le passage à 3/4 !). Certainement aussi sur le passage du premier développement spicatto, sans pédale, entre 12 et 13, dominé avec une décontraction confondante. Et sur un certain nombre d’autres passages, si l’orchestre avait su (ou pu ?) rechercher un peu plus profondément le ton et la dynamique justes à adopter, peut-être l’ensemble aurait transporté davantage. Mais si Berezowski, en permanence, intéressait au pire et fascinait au mieux, se posait tout de même la question de la cohérence de cette ligne, y compris pour le seul soliste. Il est clair que bien des climax de l’œuvre ne peuvent être audibles qu’avec le piano lui-même distinct, ce qui ne pose d’ailleurs aucun problème à un tel pianiste. Mais dans sa logique, ces passages sembleraient presque de trop, ce qui est pour le moins fâcheux. Si l’on y ajoute la prestation relativement tenue mais globalement prosaïque du National, cette interprétation singulière laissait finalement sur sa faim, d’autant que la reprise de la seconde partie du concerto en bis (à partir de 28) n’ajoutait rien de particulier. L’on pourrait l’imputer à une forme d’aboutissement, de choix insuffisamment assumé : mais était-il assumable ? Enfin, il ne fait nul doute que Berezowski joue magnifiquement le Quatrième Concerto de Beethoven de cette manière, sans doute peut-il le faire aussi dans Mozart, et pourquoi pas bien sûr dans l’autre concerto de Ravel...

Nézet-Séguin sauvait enfin plus ou moins son concert, avec une Tragédie de Salomé pas toujours d’une sensualité orchestrale inoubliable, mais factuellement acceptable pour une œuvre peu jouée, et correctement tenue du point de vue de l’intensité. Naturellement, ce concert devait être celui de Cismondi - très chaleureusement applaudie par les habitués du public, qui ont bien raison de l’aimer. Rien à dire, donc, sur la seconde partie des enchantements de la mer. En revanche, on aurait apprécié une harpe un peu plus audible dans la première partie, et dans le prélude du I, et certainement des premiers violons phrasant avec davantage de raffinement, par exemple, la réexposition de celui-ci (à 8). La (Danse des perles se révélait plus convaincante, grâce notamment à de bons bassons, cors et clarinettes. Les déferlements des fins de premier et second tableaux convainquaient également, tout comme les solos d’alto de Nicolas Bône, et la conclusion menée avec un engagement et une cohésion rythmique beaucoup plus digne du niveau de l’orchestre qu’à peu près tout ce qui avait précédé. Un peu tard, tout de même, et beaucoup trop tard pour ne pas reposer la question qui peut fâcher ? Est-il encore nécessaire de tenir le National pour l’orchestre français par excellence, ambassadeur privilégié de l’école instrumentale française et bien sûr de la musique française ? Bien sûr, l’orchestre peut, occasionnellement, réussir de grande chose dans cette dernière. Bien sûr, ses bassons (encore que dans le concerto, l’on attendait davantage). Mais que joue le National en tournée ? Beethoven et Bruckner ! Que réussit-il le mieux en matière de son d’orchestre et de volonté ostensible de se montrer, stylistiquement et spirituellement, à la hauteur de ce qu’il joue ? Brahms ! Alors, à quoi sert ou à qui profite le cliché ? Si ce n’est à conforter une curieuse relation séculaire de fascination-répulsion pour ce qui est étranger (et surtout allemand), et de fierté dérisoire de notre répertoire ? Mais si c’est pour jouer ce dernier à contre-sens !

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 4 décembre 2008.
- George Bizet (1838-1875) : Symphonie en ut majeur ; Maurice Ravel (1875-1937) : Concerto pour la Main Gauche enmajeur ; Florent Schmitt (1870-1958) : La Tragédie de Salomé.
- Boris Berezowski, piano.
- Orchestre National de France.
- Yannick Nézet-Séguin, direction.






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