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Naïs … hélas !

mercredi 13 avril 2011 par Philippe Houbert
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Hugo Reyne
© RMN

Le pacifisme se porte mal, et pas seulement en Lybie, en Côte d’Ivoire ou en Afghanistan. Porte de Pantin aussi … Le cycle consacré à cette utopie, thème générique de la saison 2010-11 à la Cité de la musique, avait déjà fort mal débuté avec la scandaleuse sonorisation du Royaume oublié – la tragédie cathare d’Hesperion XXI. Quelques jours plus tard, nouvel attentat musical. De mémoire de mélomane baroque chevronné, nous n’avions jamais vu cela : une salle se vidant petit à petit : un gros 10% à l’entracte, un bon 20% entre les deuxième et troisième actes, quelques spectateurs après chaque morceau du troisième. Et non pas à cause d’un metteur en scène puisque c’est une version de concert du Naïs de Rameau qui nous était proposée à la Cité de la musique.

Pauvre Naïs ! Cette œuvre, sous-titrée « Opéra pour la Paix » car commandée pour célébrer la paix d’Aix la Chapelle de 1748, ne fut prête que l’année suivante à un moment où les consciences commençaient à se rendre compte de l’inanité de ce traité qui avait mis fin à la guerre de Succession d’Autriche et à la double alliance franco prussienne d’un côté, austro-anglaise de l’autre. Les Français, déçus du peu de résultats matériels obtenus, avaient forgé l’expression « s’être battus pour le roi de Prusse ». C’est dire si la paix avait déjà mauvaise presse ! Néanmoins, l’opéra de Rameau fut un franc succès avec trente-quatre représentations en la seule année 1749, puis trente-trois en 1764 pour une reprise donnée à l’occasion d’une autre paix, elle franchement désastreuse, signifiée par le traité de Paris l’année précédente. Depuis, Naïs est tombée dans l’oubli et ce n’est certes pas le médiocre enregistrement dirigé par Nicholas McGegan dans les années 1980 qui pouvait nous satisfaire. On attendait donc beaucoup de cette nouvelle version due à Hugo Reyne et sa Simphonie du Marais, solides artistes auxquels nous devons tant de belles découvertes (Lully, Francoeur, Rebel). Hugo Reyne crut bon d’intervenir à deux reprises, en ne faisant que répéter ce que la note de programme nous disait déjà fort bien, avant et après le Prologue. Il est vrai que rarement dans l’opéra français baroque, une telle césure de ton entre Prologue et actes aura été aussi radicale. Si l’ouverture (une des plus extraordinaires écrites par Rameau) et le Prologue donnent dans le style héroïque avec la lutte des Dieux et des Titans, puis le partage de l’univers par Jupiter, les trois actes sont une belle pastorale manquant un peu de sens dramatique mais que le génie de Rameau transcende par son sens inné de l’orchestration et un esprit comique toujours en éveil.

Malheureusement, la version qui nous fut donnée à la Cité s’avéra extrêmement décevante à de maints égards. Dès l’Ouverture, les limites techniques de l’orchestre se firent entendre : cordes pas toujours ensemble, trompettes multipliant les « pains », continuo lourd bien que relégué complètement sur la droite de la scène. Tout du long de la représentation, Hugo Reyne se montra incapable de reprendre les choses en main et c’est bien dommage compte tenu de la place primordiale de l’orchestre dans une œuvre où les divertissements dansés sont nombreux : jeux Isthmiques à l’acte I, fête des bergers au II, divertissement marin au III. Tout fut dirigé au métronome, sans poésie aucune et, malheureusement, pièce après pièce, les lacunes relevées dans le Prologue se confirmèrent avec des cordes étiques. Il suffit de comparer ce que Reyne et la Simphonie du Maris délivrèrent dans la belle Chaconne de la fin de l’acte 1 à Frans Brüggen et l’Orchestre de l’Age des Lumières au disque (Glossa) et Jordi Savall avec son Concert des Nations au concert (en janvier dernier à Pleyel), pour mesurer l’écart qualitatif. C’est sans doute ce que ressentit une partie du public en exprimant son rejet d’une interprétation ennuyeuse qui semblait donner raison aux détracteurs du baroque.

Si cette vision orchestrale décevante avait été rachetée par une grande interprétation vocale, on aurait été moins dur mais tel ne fut malheureusement pas le cas pour les deux rôles principaux. Quelle mouche a-t-elle piqué Hugo Reyne pour aller chercher un Neptune, certes immense chanteur baroque mais totalement sur le déclin, et une Naïs dont l’éloignement du répertoire baroque semble avoir ruiné les quelques capacités à faire illusion ici ? On aime trop ce que Jean-Paul Fouchécourt nous a donné au concert et au disque pour être méchant ici. Parlons juste d’une totale erreur de distribution. Si l’entrée dans le Prologue fut encore correcte, le déroulement de la représentation le mit sur un gril quasi permanent, le professionnalisme et la connaissance de la technique d’ornementation ne parvenant plus à masquer les insuffisances d’une voix que nous avons tant aimée. Quant à Mireille Delunsch, nous l’avons trop défendue lorsqu’elle était régulièrement lynchée par la critique professionnelle, notamment durant l’ère Mortier à l’Opéra de Paris, pour nous permettre de nous demander par quelle aberration elle a été sollicitée pour cette Naïs. Même au meilleur de sa forme dans le répertoire baroque ou pré-classique (la Folie de Platée, Vénus de Dardanus, Iphigénie en Tauride), elle n’eut la voix et la technique pour chanter Naïs. Depuis, Elsa, Freia, Agathe, Léonore, sont passées par là, ruinant la technique d’ornementation, mettant en exergue les ruptures de registre vocal.

Qu’il est dommage de ne pas avoir joué la carte de la jeunesse dans cette distribution et d’avoir relégué le très prometteur Mathias Vidal au rôle d’Astérion alors qu’il a ouvertement les capacités pour être un très bon Neptune. Timbre agréable, projection du texte, belle technique d’ornementation ; on suivra avec attention les prochaines prestations de ce jeune ténor. On aime beaucoup Arnaud Marzorati, ce qu’il fait au sein des Lunaisiens ou avec Vincent Dumestre. En Télénus, il se montra efficace mais ce chanteur instinctif sembla gêné par la direction trop raide d’Hugo Reyne. Alain Buet, en Jupiter, puis en Tirésie, ne fut que correct et confirma les alarmes ressenties avec William Christie à Pleyel il y a un mois. La voix est sans couleur et bouge terriblement dans le grave. Dorothée Leclair fut une Flore, puis une bergère, agréable mais à la diction incertaine. Matthieu Heim hurla ses Pluton et Palémon plus qu’il ne les chanta.

Au total, une production bien inutile et terriblement frustrante car il y a peu de chances d’entendre Naïs dans des conditions correctes dans un proche avenir. Un concert qui vient s’inscrire dans une saison baroque bien décevante à la Cité, pourtant haut lieu traditionnel de cette musique.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 06 avril 2011
- Jean-Philippe Rameau (1683-1764), Naïs, « opéra pour la paix » en un prologue et trois actes, sur un livret de Louis de Cahusac. Version de concert
- Naïs, Mirelle Delunsch ; Neptune, Jean-Paul Fouchécourt ; Astérion, Mathias Vidal ; Flore et une bergère, Dorothée Vidal ; Télénus, Arnaud Marzorati ; Jupiter et Tirésie, Alain Buet ; Pluton et Palémon, Matthieu Heim
- Chœur du Marais
- La Simphonie du Marais
- Hugo Reyne, direction











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