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Musiques au Coeur 2009 : Cosi fan Tutte

mardi 14 juillet 2009 par Cyril Brun

Après Génération Virtuoses, c’est le très attendu « Musiques au Cœur » d’Ève Ruggieri que la Villa Eilenroc accueille pour une série de quatre concerts lyriques, parmi lesquels Cosi fan Tutte.

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Dans une mise en scène originale qui situe l’action sur le Nil au XIXe siècle, Paul-Émile Fourny, après le spectaculaire Aïda au palais Nikaïa de Nice, se réapproprie le livret de Da Ponte sans toutefois rendre toute la portée philosophique qu’il contient. Si les décors et les jeux de scène étaient plaisants, on ne peut pas dire que la substantifique moelle de l’opéra ait été traitée. Une belle histoire d’amour, de passions et de fidélité ténue, une fantaisie presque burlesque, c’est certes le premier degré de Cosi, mais en aucun cas le message profond voulu par l’empereur misogyne qui passa la commande, et moins encore le texte musical de Mozart. Si Joseph II, pour des raisons personnelles, souhaitait mettre en exergue la frivolité et l’inconstance des femmes, suivi en cela par Da Ponte, Mozart, pour sa part, s’ingénia dans toute sa partition à démontrer l’inverse. Ce que l’orchestre ne rendit pas, se contentant de jouer de façon assez linéaire les notes « trop nombreuses » du salzbourgeois. Il est vrai que bien des opéras classiques et haut-baroques se contentent de souligner les airs, les récitatifs ou de camper une ambiance, de sorte qu’il convient de les jouer agréablement pour bien les jouer. Dans Cosi, il n’en est rien et l’orchestre est un personnage à part entière. Personnage de premier ordre puisque c’est lui qui tient tête à Don Alfonso, c’est-à-dire à l’empereur. Or ce soir, Don Alfonso fut plus un manipulateur cynique que le marionnettiste véritable metteur en scène défendant, tel un conte philosophique, sa thèse. Sans réelle thèse, il devenait difficile à l’orchestre de tenir l’antithèse, réduisant ainsi l’opéra à une belle comédie. Car ce fut somme toute une belle soirée, une fois passé l’affadissement spirituel de l’œuvre. Il faut reconnaître par-dessus tout le grand mérite de Benjamin Pionnier, qui, malgré sa jeunesse, créa la surprise avec l’Orchestre de Cannes qui, libéré de la tutelle de son chef habituel, se dévoila sous un jour nouveau et révéla des qualités jusqu’ici brimées. Demeurent toutefois de nombreuses imprécisions, notamment dans la justesse des attaques dès l’ouverture. Les attaques des cors ou les fins de phrase des hautbois, ou encore la justesse approximative des violons sur le thème, la reprise décalée des flûtes, soulignèrent le manque de rigueur qui traversa toute l’interprétation qui, malgré tout, fut résolument empreinte du style classique. Même si les accents trop lourds et épatés, et les syncopes beaucoup trop plates et sans relief, affadissaient la couleur classique de l’ouvrage, il est clair que l’intention était là et nous n’avons pas assisté à une de ces nombreuses réinterprétations romantiques, sauf peut-être sur le départ des fiancés où la finesse de l’orchestre se laissait emporter par ces vents romantiques. Néanmoins, même si l’orchestre était très au-dessus de ses prestations habituelles, il restait très gauche et scolaire dans toutes les syncopes, alourdissant ainsi les respirations jusqu’à en perdre l’humour de la partition.

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Mais c’étaient les voix que l’on attendait et ce sont elles qui ont enthousiasmé le public. Dès leur entrée, Christian Helmer et Sébastien Droy, malgré une sonorisation très métallique, ont dominé la scène. Voix magnifiques et parfaitement posées pour des notes chantées et assumées de leur début à leur fin, mais aussi deux voix qui s’épousaient à merveille, tandis que, plus sèche et plus sourde, la voix de Nicolas Rivenq se mariait mal, créant un déséquilibre dans les trios, avec des fins de phrase parfois trop discrètes. Comme pour l’orchestre, le classicisme présent est souvent alourdi, notamment sur le leitmotiv de « cosi fan tutte ». Les femmes n’eurent rien à envier aux hommes. La clarté de leur voix et la finesse du timbre donnèrent à Diana Higbee et Karine Deshayes une extraordinaire présence. La voix de Diana Higbee laissa l’impression d’un fil de soie par sa finesse et sa douceur et cette douce présence discrète et fragile. Deux voix superbes en tout cas qui, elles aussi, s’épousaient merveilleusement bien. On pourrait toutefois regretter un jeu assez indifférencié, comme indifférent à l’action dramatique. De fait, les acteurs n’ont pas réellement revêtu leur rôle, donnant des scènes de colère ou de désespoir parfois artificielles, ou encore campant une guérison très peu convaincante. Sur la scène du désespoir, il faut peut être mettre à la décharge des chanteuses, un décalage de style avec l’orchestre, ce dernier plus long, plus lourd tandis que les voix s’essayaient aux sanglots par des ruptures. De la même manière, malgré une belle fanfare, les trompettes avaient tendance à traîner, perturbant le crescendo et la montée harmonique. Plus généralement l’orchestre était trop présent sur ses accords d’accompagnement, tandis que les ostinati, notamment des violoncelles, étaient bien trop lourds ; même lourdeur des coups d’archets sous la tirade de Despina, « antefedeltà ».

C’est à ce moment qu’arrivèrent les derviches tourneurs. Déguisement surprenant pour des jeunes amants que celui de la seule communauté monastique musulmane ! Les voix qui s’épousaient si bien jusque-là ne trouvèrent pas leur équilibre dans le trio « Despina-les deux amants », mal secondé par un orchestre peu ensemble notamment sur les fins de phrase. Déficience que l’on retrouvait peu après sur la colère des deux femmes et plus encore sur le « piano piano » heureusement compensé par de très beaux sols des deux garçons. D’une manière générale, l’orchestre semble peu à l’aise pour accompagner les voix. Ce qui mina le premier final, lui faisant perdre son caractère de final et par là le vidant du contenu philosophique dont Mozart l’avait chargé. Le quintette des voix fut de toute beauté, malgré la trop grande distance de la voix de Don Alfonso. Malheureusement ce premier final bousculé fut décalé et, sinon cacophonique, du moins totalement déséquilibré.

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La seconde partie révéla les mêmes travers et les mêmes qualités. Soulignons peut-être un très beau solo de cor (sur sa reprise) et les voix de Diana Higbee et Karine Deshayes d’une rare perfection – si l’on peut donner du contenu à une telle expression ! – et absolument magnifiques. De vraies voix mozartiennes, incontestablement. Il est en revanche dommage que le thème de Cosi, enfin repris par Don Alfonso, ait été si mal interprété, l’empêchant ainsi de jouer son rôle de conclusion de la démonstration, sujet de la pièce. Enfin la jeune soprano Yuree Jang ne dépareilla en rien aux côtés des deux sœurs. Elle sut de sa voix fine et précise camper merveilleusement les deux aspects du personnage de Despina, même si elle est restée très réservée pour un rôle relativement excentrique.

Une agréable soirée faite de très bonnes surprises (l’orchestre en premier lieu) et d’enthousiasmantes découvertes avec ces jeunes voix qui ont su tenir la scène avec talent, et à l’avenir prometteur.

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- Antibes
- Villa Eilenroc
- 04 juillet 2009
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Cosi Fan Tutte. Opera buffa en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte.
- Mise en scène, Paul-Emile Fourny ; décors, Jean Pierre Frances , costumes, Veronique Bellone.
- Fiordiligi, Diana Higbee ; Dorabella, Karine Deshaye ; Despina, Yuree Jang ; Guglielmo, Christian Helmer ; Ferrando, Sebastien Droy ; Don Aléfonso, Nicolas Rivenq.
- Orchestre Cannes Provence Cote d’Azur.
- Benjamin Pionnier, direction






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