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Musicales des baous 2010 : François Salque et les Modigliani, affinités électives

jeudi 22 juillet 2010 par Carlos Tinoco

Mendelssohn et les Modigliani, c’est déjà une longue histoire. Il y avait l’opus 44 sur leur premier disque, et Mirare sortira fin août un CD qui contiendra l’opus 13 et l’opus 80, celui qu’ils jouaient à ce concert et qu’on avait entendu il y a un an à Cimiez. Mais on a beau connaître leur opus 80, ils font partie de ces musiciens avec lesquels il se passe toujours quelque chose en concert. Si on ajoute à cela le fait qu’ils l’ont justement enregistré récemment, on comprendra aisément que leur interprétation ne pouvait être une simple redite de celle de l’an dernier. Quant au Quintette à deux violoncelles de Schubert, on était évidemment très curieux de les y entendre, en outre avec François Salque, qui, en plus d’être un remarquable violoncelliste, est l’un de ceux qui ont contribué à les faire devenir ce qu’ils sont, à l’époque où il était membre du Quatuor Ysaÿe.

Commençons par saluer ce jeune festival « Les Musicales des Baous », qui, après trois ans d’existence, parvient à offrir un tel programme à un public venu gratuitement dans le superbe écrin de l’église de Saint Paul de Vence. Et qu’importe si, dans l’enthousiasme, les nombreux enfants présents lancent les applaudissements entre les mouvements, on reste convaincu du fait qu’il se passe bien plus de choses essentielles en ce genre d’occasions qu’à réunir éternellement les mêmes happy few.

On espère que le disque Mendelssohn qui sortira prochainement permettra à tous ceux qui n’ont pas eu la chance d’écouter les Modigliani en concert de réaliser que nos articles ne sont pas le fruit d’un engouement arbitraire. On pourra alors tranquillement continuer à leur tresser des lauriers (encore que, la fragilité consubstantielle au genre du quatuor nous amènera peut-être brutalement à constater que quelque chose s’est cassé). En tout cas, dans la chaleur étouffante d’une canicule provençale, leur Quatuor n°6 a fait resurgir en nous des images du film que Clouzot avait consacré à Picasso. On y voit le maître peindre un chef d’œuvre parfait, définitif, puis, avec assurance, s’approcher, en effacer une partie, et le transformer en un autre chef d’œuvre parfait et définitif. Il s’est passé quelque chose avec cet enregistrement. Il y a un an, on évoquait un manque de souplesse dans leur lecture malgré une intensité et un lyrisme déjà grandioses. Aujourd’hui, ils ont à ce point pénétré le mystère de cette partition que d’une exécution à l’autre (on les a réentendus récemment, sans le chroniquer ici) ils peuvent modifier à leur gré certaines attaques ou certains rubatos sans jamais sortir de la perfection. On note la différence, on ne la juge plus.

La comparaison avec d’autres concerts de quatuor et même avec la deuxième partie du concert permettait par ailleurs de soulever la question du rôle des trois autres partenaires, et notamment des voix médianes, dans le chant du primarius. Il est sûr que, dans cet opus 80, Philippe Bernhard chante d’autant plus sublimement que cela s’inscrit toujours avec une évidente nécessité dans l’ensemble. Et quand on prête l’oreille, il est clair que ce serait totalement impossible sans l’extraordinaire soutien que tous lui assurent. Ce soutien prend plusieurs formes : d’abord chacun des trois a les moyens instrumentaux et l’intelligence musicale de répondre au premier violon, lorsque la partition le demande, au niveau fixé par lui (ce qui, compte tenu des qualités de Philippe Bernhard, relève déjà de la prouesse). Sans une telle qualité des contre-chants, le primarius ne pourrait libérer ainsi son jeu que sous peine de déséquilibrer l’ensemble. Mais il ne s’agit pas que de cela : car la structure polyphonique n’existe que par les interventions même discrètes de chaque membre du quatuor. On a déjà parlé en d’autres occasions de l’intelligence de François Kieffer, celui-là nous sidère concert après concert, n’y revenons pas. On a évoqué aussi le rôle primordial de Loïc Rio, magistral second violon à tous égards, il est temps de nous pencher sur le cas de Laurent Marfaing.

Aucune position n’est simple dans le quatuor et celle d’altiste n’échappe pas à la règle. On en connaît, et parmi les formations de premier plan, qui ont une vision très précise de leur contribution dans la pâte sonore de l’ensemble mais qui, lorsqu’ils sont à découvert, manquent de charme ou de rondeur. On en connaît d’autres, séducteurs en diable, qui en oublient d’accorder le même soin à ce travail invisible qui est l’essentiel de leur tâche. Si dans cette formation au long cours Philippe Bernhard est l’explorateur, François Kieffer l’architecte, Loïc Rio l’éminence grise, alors Laurent Marfaing est le parfait Quartier-maître, celui qui a toujours déjà compris la manœuvre à effectuer et dont on s’aperçoit, quand le sort lui confie la barre, qu’il la manie avec virtuosité. Le Goffriler qu’il joue désormais permet de goûter pleinement l’étendue de sa palette sonore, mais c’est avant tout par la qualité extraordinaire de son écoute qu’il apporte une pierre décisive à l’édifice. La justesse de ses interventions est pour beaucoup dans l’homogénéité et surtout dans le degré exceptionnel auquel les Modigliani portent la respiration commune.

On l’aura compris, cet opus 80 de Mendelssohn était complètement souverain, dans une optique que nous aurons de nouveau l’occasion de développer quand leur disque sortira. Des tempos retenus et une construction de la tension dans une montée progressive plutôt que dans un déchaînement immédiat que nombre de formations ont tendance à privilégier et qui les amène souvent à s’épuiser ou a surenchérir jusqu’à la brutalité ou la précipitation. Le quintette de Schubert ne fut pas tout à fait de la même aune.

Le problème n’est pas venu de l’entente avec François Salque, au contraire. On sent une démarche musicale commune faite d’engagement sans ostentation et la manière discrète avec laquelle il les entraîne dans certaines couleurs est notable et vivifiante (remarquables pizzicatos dans le deuxième mouvement, entente avec Kieffer superlative dans les deux suivants !). Mais le Quintette à deux violoncelles de Schubert, aussi testamentaire pour ce dernier que l’opus 80 pour Mendelssohn, est une œuvre qui se mérite. Il y a deux manières de la réussir pleinement : soit posséder le sens du lied schubertien si intimement qu’on y trace un chemin d’un incroyable naturel (on pense aux Weller notamment), soit se faire prendre par surprise dans un moment de grâce sans doute difficile à reproduire. Finalement, il n’est pas si curieux que parmi les très grandes versions, un nombre conséquent soit des versions de solistes et des enregistrements publics. Parce qu’une des manières d’appréhender cette œuvre, c’est de se laisser guider dès les premières notes par une souffrance si intense, que chaque moment pourrait être le dernier, que chaque coup d’archet semble un paroxysme, et que les changements de registres, de motifs, de tempos sont moins dictés par une logique structurelle de la musique que par cette logique émotionnelle qui fait qu’une expression de sentiment poussée à bout ne peut durer et doit laisser la place à la suivante. Comme, au cœur des plus grandes crises existentielles, on sanglote, puis on gémit, puis on crie, puis on rit, puis on sourit même et se reprend à espérer d’un espoir qui fait plus mal encore, on s’anesthésie un court instant comme en un temps suspendu, avant que le flot de la douleur ne reprenne, de cette même façon, certains interprètes parviennent à tendre un fil dont chaque note est une telle lutte qu’on en ressort épuisés et complètement oublieux des accrocs qui ont pu s’y produire.

Pour ce qui est de la maîtrise de l’univers schubertien, malgré des moments magistraux dès le premier mouvement, les Modigliani n’y sont pas encore. Ils en ont absolument toutes les qualités, au point que c’est l’un des répertoires où on les guette avec le plus de gourmandise. Mais comme le quintette n’est pas une œuvre qu’on peut si facilement roder, pour de simples raisons pratiques (on ne peut demander à François Salque de calquer son agenda de concerts sur celui du Quatuor Modigliani), il nous reste à attendre que ceux-ci inscrivent régulièrement à leurs programmes les trois derniers quatuors de Schubert pour, un jour, aller dans ce quintette aussi loin qu’on le pressent. Alors, bien sûr, si on ne connaissait pas les Modigliani, on serait quand même très impressionné par ce qu’on y a entendu. Mais il y avait trop d’infimes cassures dans la poursuite du discours pour qu’on soit complètement conquis. Et malgré un très beau début de deuxième mouvement, il y manquait l’élan que peut donner un premier mouvement implacable. Paradoxalement, c’est aussi le fait que les interprètes soient rattrapés par l’extrême chaleur et par l’épuisement, qui leur a donné les ressources d’aller puiser plus profondément dans les deux derniers mouvements et d’esquisser nettement ce qu’on est en droit d’espérer d’eux dans cette œuvre un jour prochain. On les y attend de pied ferme.

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- Saint Paul de Vence
- Eglise collégiale
- 21 juillet 2010
- Félix Mendelssohn (1809-1847), Quatuor à cordes en fa mineur Op.80
- Franz Schubert (1797-1828) : Quintette à deux violoncelles en Ut majeur Op.163 D. 956
- François Salque, violoncelle
- Quatuor Modigliani : Philippe Bernhard, violon I ; Loïc Rio, violon II ; Laurent Marfaing, alto ; François Kieffer, violoncelle






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