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Musicales des Coteaux de Gimone : Rencontre jubilatoire des Danel et des Tercea dans l’Octuor de Chostakovitch

mercredi 7 juillet 2010 par Carlos Tinoco

Mais, avouons-le, tout n’aura pas été de cette aune au long de ce concert où le Quatuor Danel et le Quatuor Tercea ont alterné les pièces avant de fusionner. Un programme copieux, dans une acoustique difficile (mais c’est aussi le charme des concerts en plein air), où criquets et oiseaux ont parfois concerté avec les instrumentistes. On attendait les Tercea au tournant, dans ce Quatuor Op.20 n°2 de Haydn où on les avait déjà entendues ; après un premier quatuor de Brahms indécis, un deuxième magistral, on se demandait ce que les Danel allaient offrir pour le troisième, et on imaginait d’avance que l’Aria de Weinberg nous réserverait une nouvelle surprise enchanteresse.

Les Tercea ont eu le redoutable privilège d’ouvrir avec Haydn. On a déjà signalé les difficultés de l’œuvre, nous n’y reviendrons pas. En revanche, les réserves que nous avions émises lors de leur concert aux rencontres de Pro Quartet ont été, sinon balayées, du moins considérablement révisées. Elles ont nettement ajouté à leur lecture la rondeur, la légèreté et le sourire dont nous avions déploré l’absence, sans perdre tout ce qui en faisait le prix. Si on peut imaginer des étapes ultérieures dans l’aboutissement de leur vision, celle-ci est déjà, en l’état, extrêmement séduisante (si l’on excepte un premier mouvement qu’elles ont eu du mal à démarrer, mais peut-on leur faire grief des contingences liées à des acoustiques incertaines, ou des engourdissements dangereux dont menacent ces torrides fins d’après-midi gersoises qui flattent tant de sens ?).

Pourtant, on sent que dans la recherche si complexe de l’équilibre de leur formation, les Tercea sont encore en chemin. On avait déjà perçu, malgré le bémol émis, qu’Anne Camillo n’avait pas moins de personnalité que ses trois partenaires ; lorsque sa réserve semble disparue, comme lors de ce concert, on perçoit la force de leur dialogue et on entrevoit nettement ce qu’il pourrait devenir. Il y a, chez ces quatre jeunes filles, une vitalité et un humour auxquels elles pourraient, dans leur geste musical, achever de lâcher la bride. Car leur élégance naturelle est là pour faire garde-fou : elles sont beaucoup trop loin de l’esbroufe narcissique pour se soucier actuellement de ce risque. On a l’impression que le face à face entre Claire Bucelle au premier violon et Pauline Buet au violoncelle peut faire jaillir beaucoup plus d’étincelles sans que l’ensemble soit en péril ; leurs deux partenaires ont largement de quoi leur offrir une assise suffisante.

Après cette délectable entrée en matière, venait le Quatuor Danel. Acoustique difficile, chaleur lourde, un orage d’été aurait pu s’abattre sur leur tête : il est évident que Weinberg leur est devenu une langue si naturelle qu’il ne peut plus rien leur arriver. Par ailleurs, la confrontation dans un même concert avec une œuvre de Chostakovitch démontrait encore une fois que ce sont deux langages très différents en leur origine, même s’ils ont progressivement convergé jusqu’à se nourrir mutuellement. Cette pièce est un sommet de lyrisme ; les Danel y ont chanté superbement.

C’est donc avec un appétit aiguisé qu’on a guetté les premières mesures du dernier quatuor de Brahms ; las, à la chute, tout le monde à droit. Précisons, car il y beaucoup à tirer de cette interprétation globalement ratée, aussi bien concernant Brahms, que concernant le Quatuor Danel. On a parlé, à l’occasion des deux précédents concerts, des difficultés liées à la synthèse des contraires dans l’écriture brahmsienne. Il est un autre écueil, majeur, que ce Quatuor n°3 permet de mettre en lumière : la question de la continuité du discours, qui se joue notamment dans la gestion des changements de tempo et la construction des phrases. Les quatuors de Brahms sont une juxtaposition agonistique de blocs dont l’entrechoc est d’autant plus violent que leurs structures sont rigoureuses. Articuler tout cela, même quand on a le sens de l’articulation dont les Danel ont fait preuve tout au long de ce festival, est un travail d’orfèvre. C’est en cela qu’ils ont échoué pendant ce concert, ne laissant de l’opus 67 qu’une interprétation morcelée d’où ressortaient parfois des phrases qui nous rappelaient quels brahmsiens ils peuvent être. Sans extrapoler les causes de cet accident, rappelons tout de même une généralité salutaire : la maturation d’une œuvre de cette difficulté, même par un ensemble de premier plan comme le Quatuor Danel, est non seulement lente, mais ne peut se faire exclusivement en répétitions. La spécificité de la scène, en musique comme au théâtre, implique un rythme propre, et exiger qu’un quatuor ne présente en concert que des interprétations abouties est une absurdité.

Certes, les Danel auraient pu minimiser les risques, mais c’est ici, au contraire, qu’il faut saluer leur ratage en ce qu’il nous révèle de leur démarche. On en avait déjà le sentiment, ils l’ont démontré : ils aiment attaquer leur répertoire par les faces escarpées. Il est possible, à moindre frais, de masquer la difficulté brahmsienne qu’on a signalée. On peut, à force de romantisme exacerbé des accents, d’élargissement du vibrato, et de rubatos enivrants, non pas créer une véritable continuité dans l’interprétation, mais éviter que le public en perçoive l’absence. Les Danel ont le geste trop intègre pour cela ; ils en paient donc le prix, et on le paie volontiers avec eux. Quand ils nous offriront un opus 67 dont la force de conviction égalera le risque pris, on se souviendra de ce qu’il devra à cet échec.

Et puis, il fallait de la classe pour emmener, immédiatement après, les Tercea dans une interprétation de l’Octuor de Chostakovitch si pleine d’allégresse et de fantaisie. En cette pièce excitante, il faut que les interprètes eux-mêmes jubilent pour qu’on y soit entraîné. Rien n’a manqué du caractère protéiforme de cette écriture, sans que l’articulation perde jamais de sa limpidité, confirmation, s’il en était besoin, de la maîtrise qu’en ont les Danel et du mordant dont sont capables les Tercea.

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- Saramon
- Château du Karabé
- 01 Juillet 2010
- Mieczyslaw Weinberg (1919-1996), Aria pour quatuor à cordes Op.9
- Johannes Brahms (1833-1897), Quatuor n°3 en Si bémol majeur Op.67
- Quatuor Danel : Marc Danel, violon I ; Gilles Millet, violon II ; Vlad Bogdanas, alto ; Guy Danel, violoncelle
- Joseph Haydn (1732-1809), Quatuor en Ut majeur Opus 20 n°2
- Quatuor Tercea : Claire Bucelle, violon I ; Anne Camillo, violon II ; Céline Tison, alto ; Pauline Buet, violoncelle
- Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Octuor opus 11
- Quatuors Danel et Tercea






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