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Musicales des Coteaux de Gimone : le Quatuor Danel en mission

mercredi 30 juin 2010 par Carlos Tinoco

Car il s’agit bien de cela : la question ici n’est pas seulement d’enchaîner quelques concerts et de repartir aussitôt. Voilà plusieurs années que les Danel viennent en ces belles terres gersoises dispenser leur enseignement à des musiciens de tous niveaux et présenter l’art du quatuor à un public nouveau. C’est donc après avoir enchaîné dans la journée une tournée dans les écoles, des master classes auprès d’amateurs ou de jeunes professionnels, que les quatre instrumentistes se présentent au concert du soir dans une petite église de village où ils prennent soin d’introduire de façon pertinente un répertoire intelligemment choisi. Si on y ajoute le fait que les hasards de leur parcours musical en ont fait les dépositaires privilégiés de la parole de Weinberg, dont le monde musical commence à peine à mesurer l’importance, et l’ardeur avec laquelle ils épousent cette sainte cause, on comprendra que se soit insinuée en nous l’image de quatre missionnaires. Et on s’est laissé convertir sans peine.

Si l’on poursuivait la métaphore, on dirait d’ailleurs qu’il y a, dans le mariage paradoxal des deux frères Danel (Marc au premier violon et Guy au violoncelle) quelque chose de l’opposition entre la bonhomie franciscaine et la rigueur dominicaine. Loin de desservir le discours musical de l’ensemble, ce contraste est au contraire une de ses forces, on y revient. Avant cela, une précision : quand on parle de diffusion de ce répertoire auprès d’un public nouveau, on n’oppose pas la ville et la campagne. La maigreur du public parisien et surtout de sa composante juvénile suffit à montrer que le chantier est immense, et pas seulement en ces pays de coteaux où la langue chante et où on mange magnifiquement. C’est aussi pour cela que les actions éparses de ces associations et de ces artistes qui œuvrent de la sorte sont si précieuses, même si en ces temps où la logique de l’argent est tout autre, on n’ose espérer que l’Etat fasse ici le centième de ce qui a permis au programme Bolivar de donner au Venezuela des résultats si spectaculaires. On était déjà scandalisé de voir baisser les subventions de Pro quartet, qui a tant fait pour le quatuor, on est tout autant choqué de voir que des initiatives aussi remarquables que celle-ci n’existent que portées à bout de bras par quelques volontés : merci à elles.

Pour en revenir à la musique, le programme du premier concert des Danel auquel nous avons assisté (ils avaient présenté la veille les deux derniers quatuors de Beethoven), était consacré à Schubert, Weinberg et Brahms. Rien d’illogique, tant la musique de Weinberg, sans être passéiste, plonge ses racines dans un certain romantisme. Celui du lyrisme totalement assumé, celui qui cherche ses sources dans les traditions populaires et ne craint pas la rugosité des textures.

De ce côté, amener Weinberg par les Danses allemandes de Schubert, surtout quand on les joue comme les Danel l’ont fait, est parfaitement cohérent. Car, à l’écoute des premières mesures, on a eu un choc : ce quatuor, qui doit tant à Norbert Brainin, joue Schubert comme s’il avait été formé par les Vegh ! Certes, le temps a passé depuis que le primarius des Amadeus s’est penché sur leur berceau, mais force est de constater, au fil de leur Schubert, comme de leur premier quatuor de Brahms, que leur trajectoire les a menés à un style qu’on pourrait qualifier d’anti-viennois, au sens si bien incarné par la tradition hongroise. Anti-viennois, c’est-à-dire si proche parent qu’il s’en démarque radicalement. Refus de toute joliesse, robustesse et âpreté plutôt que charme et élégance : voilà ce que nous proposent les Danel de manière convaincante. Avec un accent slave qui n’en est pourtant pas un, ce passionnant chemin qui les a conduits de l’enseignement de Brainin à celui des Borodine, en passant par la musique contemporaine et l’immersion de ces dernières années dans la musique de Weinberg, a fait de ce quatuor français installé à Bruxelles une sorte de quatuor hongrois, et des meilleures cuvées (on se disait en les écoutant qu’on aimerait les entendre dans Bartók).

Comme dans tout quatuor de premier plan, la relation premier-deuxième violon est, chez les Danel, remarquable. La versatilité et l’étonnante plasticité du violon de Marc Danel sont parfaitement soutenues, sinon bordées, par la vigueur et la splendeur sonore de Gilles Millet. La sobriété de Vlad Bogdanas à l’alto et l’énergie mâle insufflée par Guy Danel au violoncelle achèvent de structurer l’ensemble d’une façon qui leur donne une pâte sonore robuste et une assise qui permet à la fois des engagements très radicaux et le déploiement de la fantaisie ou de la spontanéité de Marc Danel sans que cela déséquilibre le tout. On a parlé de sobriété à propos de Vlad Bogdanas, ajoutons que c’est de son côté que cette qualité, permise par une intelligence du discours évidente, peut parfois se retourner en une sorte de timidité qui, sans vraiment perturber l’ensemble, freine un peu son déploiement. Il ne s’agit cependant que d’intermittences, qu’on n’a d’ailleurs pas senties dans le deuxième concert (auquel on consacrera un autre article).

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Quatuor Danel
© Derek Trillo

Ce jeune Schubert, si difficile à attraper, les Danel l’ont donc abordé par sa face abrupte, celle qui expose l’inventivité du chemin harmonique plutôt que celle qui nous entraîne dans les séductions mélodiques, et cette absence de concessions permet en effet, quand c’est réalisé de la sorte, d’apercevoir toutes les fondations de ce qui deviendra quelques années plus tard, une écriture magistrale.

Etant, comme une déplorable majorité de mélomanes, néophyte en terres « Weinbergiennes », l’absence de points de comparaison nous interdira de souligner autre chose que la complète réussite des Danel dans leur volonté de nous introduire à la grandeur de cet univers. Le nocturne, qui est le deuxième mouvement du Quatuor n°7, dont le compositeur en personne accepta qu’il soit joué isolément, confirme à lui seul la singularité du langage de Weinberg et interdit qu’on continue à le considérer comme un épigone de Chostakovitch. Cette manière d’articuler, à un langage résolument contemporain, l’écho ancestral du lyrisme yiddish (mais d’une façon très particulière, qu’on ne saurait ramener à d’autres compositeurs juifs de ce siècle), tout en cultivant une sorte d’expressionnisme intimiste (on assume l’oxymore) et une radicalité douloureuse, tout cela crie à nos oreilles étourdies : attention ! Ici tu entres en quelque chose d’immense.

Ce sera à propos du premier quatuor de Brahms que nous introduirons le seul vrai bémol de la soirée. On serait tenté de reprendre la phrase qu’on avait eue pour le deuxième quatuor joué par les Modigliani à Saint-Roch : toutes les pièces du puzzle sont là, mais l’assemblage est imparfait. Le premier mouvement, surtout, tendu à l’extrême, souffre du fait que les Danel ne parviennent pas à entrelacer cette vigueur et ce lyrisme ardent (qu’ils y insufflent certes superbement) avec la détente et la sensualité qui se cachent au détours de ces phrases dont Brahms eût tant de mal à accoucher. Cependant on sait trop combien il est difficile dans les deux quatuors de l’opus 51 (et les Danel ont su le faire le lendemain dans le deuxième) d’entrelacer toutes les dimensions de cette écriture, pour ne pas saluer comme il se doit une interprétation qui fut, malgré nos réserves, traversée par un souffle impressionnant.

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- Eglise
- 28 juin 2010
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- Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) : Nocturne (deuxième mouvement du Quatuor n°7 en do, Op.59)
- Johannes Brahms (1833-1897), Quatuor n°1 en ut mineur Op.51 n°1
- Quatuor Danel : Marc Danel, violon I ; Gilles Millet, violon II ; Vlad Bogdanas, alto ; Guy Danel, violoncelle






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