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Musicales des Coteaux de Gimone : la révélation Weinberg par le Quatuor Danel

jeudi 1er juillet 2010 par Carlos Tinoco

Il serait injuste de réduire ce concert à l’exécution du Quatuor n°3 de Weinberg. Le public nombreux qui avait envahi l’église de Villefranche a aussi pu entendre un Quartettsatz de Schubert d’excellente facture et un deuxième quatuor de Brahms d’une rare tenue. Mais le choc, à tous égards, y compris dans la manière d’entraîner avec eux, au cœur du tourbillon majestueux de cette musique, un auditoire majoritairement profane en matière de répertoire de quatuor en général et de contemporain en particulier, a bien été l’interprétation par les Danel de cette pièce, composée à 24 ans par Weinberg, et qui est un pur chef d’œuvre.

En notant la concentration du public pendant qu’elle se déroulait, on a rêvé qu’une personne haut placée au ministère de la Culture, à l’Education Nationale, ou dans la Région, prenne la mesure de ce que cette rencontre signifie. Quelles pourraient en être les répercussions, si un programme ambitieux voyait le jour, autour par exemple de ce festival, qui permette aux élèves des collèges et des lycées, à la jeunesse en général, d’avoir un accès continu à tout l’arrière-plan, historique, culturel, qui nourrit ces musiques, de manière à susciter l’envie d’assister au concert et peut-être de prendre soi-même un instrument entre les mains ? Trêve d’utopie, revenons à cette soirée ouverte avec Schubert.

De tous les Quartettsatz entendus cette année en concert (et comme il était au programme du concours de Bordeaux, il y en a eu un certain nombre), celui des Danel était de loin le plus complet. Aussi dynamique et engagé que celui du Quatuor de Jérusalem mais sans l’artifice qu’on y entrevoyait. Il a été joué dans la lignée des Danses allemandes de la veille, en y mêlant les deux ingrédients qui font un Quartettsatz réussi : l’ardeur extrême et la douceur, celle-là même que tant de formations peinent à trouver et que les Jérusalem avaient un peu confondue avec une rondeur factice. Pour lier ces opposés, il faut un très grand relâchement, même dans les attaques les plus brutales (et elles doivent l’être), ce que les Danel semblaient avoir ce soir plus que la veille.

D’ailleurs, le Quatuor n°2 de Brahms qui a conclu le concert était d’un aboutissement nettement supérieur au premier. Peut-être parce qu’ils l’ont beaucoup travaillé avec Norbert Brainin, comme l’a rappelé Guy Danel, et parce qu’ils ont voulu le dédier à sa mémoire, leur jeu s’est plus nettement inscrit dans la filiation lointaine des Amadeus. Mais ce n’est pas cela qui a fait la différence. Tout tient en une phrase de Brainin, citée par Guy Danel au sujet du premier mouvement : « faites comme si tout cela se déroulait dans une taverne emplie de conversations où un violoniste que personne n’écoute vraiment chante pour lui-même et pour la divinité ». Remarquable indication, qui rappelle les images qu’un Fricsay savait employer pour entraîner son orchestre sur des sentiers inattendus. Car elle exprime parfaitement (même si bien d’autres métaphores pourraient faire l’affaire) les paradoxes que l’écriture brahmsienne demande de tenir. Il y a du classicisme en cela et du plus pur, de celui qui regarde vers un passé qu’on fantasme éternel et qui s’incarne notamment dans le Bach des Sonates et Partitas : quand la musique est chant intime vers la transcendance. Mais il y a aussi du romantisme, et dans ses versants opposés : celui qui aspire à l’épopée, au bruit et à la fureur, et celui qui savoure la nostalgie douce-amère des lieux simples, des tavernes et des arrière-cours. Brahms c’est tout cela, comme c’est aussi le mariage de la virilité la plus vigoureuse et d’une sensibilité intensément féminine (quelque chose de Clint Eastwood filmant Sur la route de Madison). Et l’ensemble, non comme juxtaposition d’éléments contraires d’un mouvement à l’autre, mais comme tissage extrêmement serré, d’une note à l’autre, au sein de la phrase.

C’est ce chemin si difficile à trouver, que les Danel avaient manqué la veille dans le premier quatuor, et qu’ils ont magnifiquement frayé dans le deuxième, si l’on excepte quelques chutes de tension dans le troisième et surtout dans le dernier mouvement. Et quand bien même ils auraient complètement raté leur deuxième quatuor de Brahms, qu’on leur aurait pardonné, après ce qu’ils venaient de nous donner dans le troisième quatuor de Weinberg. Là encore, faute de comparaison, on se contentera de rendre les armes devant cette musique qui exige une absence totale de concessions et qui tend de la première à la dernière mesure un arc d’une force étonnante. L’écoute en est presque fatigante, au sens propre. Non parce que l’œuvre serait imparfaite, trop longue ou trop abstraite : au contraire, elle est d’une écriture limpide, mais parce que sa traversée est comme une épreuve initiatique, aussi bien pour les interprètes que pour le public. On ignore quels étaient les liens du compositeur avec un quelconque mysticisme mais à coup sûr il a conçu certaines de ses compositions comme des rituels, et c’est bien ainsi que le Quatuor Danel l’a révélé. Bien sûr, on imagine sans mal qu’un juif polonais arrivant en Russie en 1941 a accumulé suffisamment de souffrances et vécu suffisamment de vies à 24 ans pour accoucher d’une telle écriture ; on n’en reste pas moins profondément marqué. Pauvre Weinberg qui est mort en croyant que sa musique allait sombrer dans l’oubli et sans soupçonner qu’un tel hommage lui serait rendu, à peine quinze ans plus tard, dans l’écrin improbable d’une église gersoise.

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- Villefranche d’Astarac
- Eglise
- 29 juin 2010
- Franz Schubert (1797-1828), Quartettsatz en ut mineur D. 703
- Mieczyslaw Weinberg (1919-1996), Quatuor n°3 en ré mineur Op.14
- Johannes Brahms (1833-1897) : Quatuor n°2 en la mineur Op.51 n°2
- Quatuor Danel : Marc Danel, violon I ; Gilles Millet, violon II ; Vlad Bogdanas, alto ; Guy Danel, violoncelle






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