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Mossolov, Tishschenko, Weinberg à la Cité de la Musique : les Danel en leurs terres d’élection ?

mercredi 19 janvier 2011 par Carlos Tinoco
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Quatuor Danel
DR

La Cité de la Musique conviait ce week-end les quatuors Danel et Borodine pour explorer la musique de Chostakovitch et des autres compositeurs marquants de son époque, ici un collègue admiré (Weinberg) et son élève préféré (Tishschenko). Choix judicieux, car ces deux formations sont sans doute celles qui ont aujourd’hui la plus grande légitimité dans ces répertoires, et passionnant, car il invitait aux comparaisons entre les œuvres, et entre les traditions interprétatives.

Mossolov est plus connu pour sa Fonderie d’acier que pour sa musique de chambre, même si son premier quatuor connut en son temps (1926) un accueil très favorable de la critique et du public. Cette œuvre se situe d’ailleurs à un tournant, aussi bien de son histoire personnelle (elle précède sa disgrâce officielle), que de l’histoire de la Russie soviétique. Le pouvoir stalinien alors commence sa répression contre l’opposition de gauche et même si la dékoulakisation n’a pas encore commencé, une chape de plomb est en train de s’abattre sur la révolution. Essenine s’est déjà suicidé et l’heure est hybride : encore aux audaces qui ont suivi 1917 et déjà à l’ossification, à la monumentalisation de l’héritage révolutionnaire. On entend tout cela dans ce premier quatuor : des fulgurances dans l’écriture, mais aussi du systématisme (au sens péjoratif du terme) et de la pesanteur. Le Quatuor Danel y est-il idoine ? La réponse est complexe. Oui, sans doute, mais pour des raisons qui leurs sont périlleuses. Il est sûr que l’énergie que cette partition requiert et la capacité de passer très vite d’un jeu presque brutal à des moments d’apaisement lyrique sont exactement « dans les cordes » des Danel. Mais cela peut les amener également à tomber dans ce qui peut être un de leurs péchés mignons : un déséquilibre de l’interprétation au profit de l’impulsion donnée par le premier violon de Marc Danel. Surtout lorsque, comme ce soir, son frère Guy au violoncelle se tient un peu en retrait. On rejoint aussi ici une autre question essentielle concernant ce quatuor (étant donné leur parcours et leur choix de répertoire) : sont-ils russes ?

L’interrogation pourrait sembler rhétorique, s’agissant de musiciens dont on sait bien qu’ils se sont construits en notre doux pays de cocagne plutôt que dans les rigueurs des steppes d’outre-Oural, elle ne l’est pas du tout. S’il y a bien quelque chose qui frappe, s’agissant des Danel, c’est à quel point, à force de fréquenter les Beethoven et les Borodine, ils se sont slavisés, sinon russifiés. Les phrasés ont ces accents qu’on n’imite qu’à ses risques et périls car ils deviennent absurdes quand ils ne sont pas profondément sentis. De ce côté-là, on n’a qu’à tirer son chapeau. C’est déjà net dans Mossolov, cela le devient plus encore dans Tishschenko ou dans Weinberg. Mais c’est aussi en ce point que portera la critique. Car écouter les Borodine après les Danel, c’est aussi écouter la différence entre russes devenus et russes tout court. Il ne s’agit pas d’authenticité stylistique et c’est déjà assez remarquable, mais de simplicité avec laquelle on l’est. Là où les Danel l’exposent en s’y laissant parfois prendre eux-mêmes, les Borodine laissent jaillir, et épurent sans problèmes de conscience (quitte peut-être à tant ôter de la Steppe que seule en demeure l’aridité, mais cela, c’est un autre débat).

Si les deux interrogations convergent, c’est surtout dans le violon de Marc Danel. Il n’en est pas seul responsable : c’est tout l’équilibre de ce quatuor qui amène à ce que, dans des concerts comme celui-là, il soit en première ligne. Car Gilles Millet (constamment remarquable ce soir), Vlad Bogdanas et Guy Danel édifient tout du long le socle à partir duquel il sera seul en charge de l’impulsion et des grands élans lyriques. C’est finalement dans l’élégie pour quatuor à cordes de Chostakovitch, donnée en rappel, que le dilemme est le plus grand : doit-on se laisser emporter par la pertinence des accents de Marc Danel ou faut-il y entendre du volontarisme superflu ? On ne tranchera pas.

Quoi qu’il en soit, ces interrogations ne sauraient occulter, non seulement la très haute teneur d’ensemble de ce concert, mais aussi la très émouvante interprétation du premier quatuor de Tishschenko, œuvre de jeunesse, certes, mais d’une finesse impressionnante, et surtout, le plaisir qu’on aura eu à réentendre les Danel dans une partition de Weinberg. Ce Quatuor n°3, on l’avait découvert en juin aux Coteaux de Gimone, avec les Danel, dans une interprétation qui nous avait semblé plus naturelle. Est-ce parce que notre oreille avait été différemment préparée par le deuxième quatuor de Brahms que par les œuvres de Mossolov et Tishschenko ou est-ce parce que les Danel eux-mêmes avaient plus facilement, en suivant ce fil, trouvé l’équilibre entre le lyrisme intime et les allusions à la danse qui caractérisent l’écriture de cette partition ? On n’en fera pas pour autant la fine bouche : quand les Danel jouent Weinberg, il faut impérativement suspendre ses activités séance tenante pour venir les entendre.

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- Paris
- Cité de la Musique
- 08 janvier 2011
- Alexandre Mossolov (1900-1973), Quatuor à cordes n°1 et troisième mouvement du Quatuor n°2
- Boris Tishschenko (1939-2010) : Quatuor à cordes n°1
- Moshe Weinberg (1919-1996) : Quatuor à cordes n°3 en ré mineur op.14
- Quatuor Danel : Marc Danel, violon I ; Gilles Millet, violon II ; Vlad Bogdanas, alto ; Guy Danel, violoncelle











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