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Modernité et grande tradition

vendredi 4 juin 2010 par Thomas Rigail
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Thierry Fischer
© Chris Stock

L’Ensemble Orchestral de Paris achève sa saison parisienne sur une question sans réponse, mais aussi sur un curieux programme qui associe la musique de Ives, donc, à celle de Brahms : pourquoi pas, surtout si cela nous permet d’entendre dans de bonnes conditions les très originales Three places in New England.

Dans la Sérénade n°2 de Brahms, on sent que le travail en petit effectif fait gagner à n’importe quel ensemble en clarté et en précision : les cordes affichent des timbres élégants et boisés, les bois, dominés par une belle flûte et un hautbois au son un peu précieux mais aux phrasés raffinés, affichent une belle cohérence, et les cors, point faible récurrent des orchestres, sont ici discrets et se fondent leurs interventions dans l’harmonie. On pourra trouver que parfois, dans les mouvements rapides, les attaques des cordes manquent de franchise et que l’ensemble, bien que joliment emballé du point de vue sonore, manque un peu de tranchant et de vigueur sur la durée. Il est vrai que la direction de Thierry Fischer, bien que d’une certaine distinction dans la conduite mélodique et sans doute responsable de l’attention au détail orchestral durant toute la soirée, n’évite pas de s’enfermer dans un classicisme un peu mou, notamment dans le Quasi menuetto, au début sans impulsion et aux séquences en mineur qui manquent de caractère, mais l’œuvre se prête néanmoins bien à ce traitement bien détaillé et équilibré.

Traitement qui permet de réussir en beauté les rares Three places in New England de Charles Ives : non seulement la texture des cordes conserve une élégance de timbre qui rend bien les angoissantes lignes mélodiques de la partition (en dépit d’un premier mouvement qui manque peut être un peu de mystère), mais surtout la polyphonie reste d’une clarté plus que satisfaisante jusque dans les moments supposés les plus cacophoniques, et ce sans jamais céder à des dynamiques extrêmes superflues qui ne font que noyer le propos. Cette attention à la polyphonie permet de faire ressortir toute la complexité polytonale et polyrythmique des tuttis qui sont admirablement réussis, éclairant avec précision le sens de l’œuvre et sa structure très dense tout en réalisant la gamme d’effets parfois contradictoires désirée par Ives. Le deuxième mouvement est particulièrement réussi : le fait que Thierry Fischer prenne un plaisir visible à le diriger n’est pas anecdotique tant sa direction parvient par-delà la complexité à trouver le juste caractère, entre frayeur, nostalgie et humour. Seul défaut : un piano trop sec et pas assez présent. Pour le reste, l’interprétation de cette partition méconnue recevra de multiples « bravos » mérités.

En deuxième partie, l’ensemble donne le Concerto pour violon de Brahms avec le jeune Sergey Khachatryan – un jour, qui sait, les violonistes se décideront à varier leur répertoire : en attendant il faudra continuer à s’infliger les mêmes partitions pour espérer entendre quelques maigres minutes de Charles Ives, par exemple. Par contre, l’interprétation de ce soir est plutôt solide, et bien meilleure que la très médiocre donnée il y a deux semaines salle Pleyel par Anne-Sophie Mutter avec l’orchestre de Pittsburgh. L’exposition du premier mouvement, avec des notes pointées particulièrement mises en valeur et des tempos relativement lents, donne le ton d’un accompagnement d’une simplicité de ton toute classique, compensée encore une fois par une texture assez nette et doucereuse, même si l’orchestre plus large fait perdre en précision. L’attention au déroulement est là, mais la suite se fera plus prosaïque : rien de rédhibitoire, d’autant que l’équilibre avec le soliste reste toujours très bon, mais on a entendu plus engagé. Sergey Khachatryan est d’un investissement expressif plus franc sans tomber dans le superflu : s’il n’évite pas certains rit. très appuyés avec plus ou moins de réussite (très belles mesures 131 à 135, 328-329 plus fastidieuses), la conduite mélodique, parfois peu avare en legato, est expansive sans céder au volontarisme. Les fameux double-cordes f manquent de force mais on appréciera que, chose assez rare, le rythme soit précisément donné. Parfois le violoniste tombe dans l’excès : son vibrato très rapide, trop marqué dans les aigus, fait que certains passages sont proches du pleurnichard (par exemple entre les mesures 219 et 235) et des faiblesses ponctuelles, des relâchements dans la tension, ainsi qu’une cadence en demi-teinte (première partie un peu vague, deuxième partie virtuose beaucoup mieux tenue) tempèrent l’enthousiasme, mais ce premier mouvement ne manque pas de qualités. Le deuxième est moins heureux : l’exposition des bois, malgré un bel équilibre et toujours de beaux timbres, est d’une aphasie rédhibitoire. Le violoniste, lui, veut de l’intensité, et dès son entrée accélère légèrement le tempo tout en approfondissant le rubato, au risque d’une mise en place parfois douteuse entre soliste et orchestre. Le mouvement reste bien tenu par sa ligne mélodique, malgré la réapparition ponctuelle du pleurnichement dans les aigus.

Le troisième mouvement affiche de bonnes intentions de direction, et notamment des exposés du thème d’une fraicheur rythmique certaine, mais elles sont limitées par l’inconstance de l’orchestre qui peut se montrer très bon sur quelques mesures et beaucoup plus incertain les mesures suivantes. Pour le très bon : la clarté des triolets pointés des cordes dans le thème et d’une manière générale des notes rapides répétés dans l’accompagnement (mesures 68 à 71 par exemple) ; pour l’incertain : quand l’accompagnement se fait plus raffiné rythmiquement, la cohésion est moins évidente et on perd en énergie (mesures 166 à 182). La coda mêle les deux, et ne parvient pas à cause de cela à créer l’effet de paliers successifs qui peut en rendre tout le caractère : tant pis, cela ne retient pas Sergey Khachatryan de donner une interprétation très assurée dans sa virtuosité mais jamais vulgaire. Au final, on restera sur l’impression d’une interprétation élégante, finement troussée, qui n’a pas toujours sur la durée les moyens orchestraux de pleinement réaliser ses intentions, et dominée par un soliste puissant qui n’évite pas toujours les facilités d’expression.

Pour conclure ce concert et par la même occasion sa saison parisienne, l’Ensemble Orchestral de Paris a choisi de terminer « pas sur un Boum mais sur un murmure », à savoir The unanswered question de Charles Ives, que Thierry Fischer présente avec bon goût et qui est donnée de manière spatialisée : les cordes en fond de scène, les bois près du chef, et la trompette au premier balcon. Dans cette interprétation dans laquelle l’idiome Ivesien est bien saisi, les cordes montrent encore une fois de belles qualités de timbres, mais la trompette manque de finesse : cela n’empêchera pas de conclure ce bon concert (en dépit d’enchainements Brahms/Ives que l’expérience confirme comme pas très heureux !) sur une inhabituelle note mystique.

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- Paris
- Théâtre des Champs Elysées
- 01 juin 2010
- Johannes Brahms (1833-1897), Sérénade n°2 Op.16, Concerto pour violon en Ré majeur Op.77
- Charles Ives (1874-1954), Three places in New England ; The Unanswered question
- Sergey Khachatryan, violon
- Ensemble Orchestral de Paris
- Thierry Fischer, direction











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