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Mitridate à la Monnaie

vendredi 4 janvier 2008 par Richard Letawe
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©Maarten Van Den Abeele

Juste avant que ne débute cette représentation de Mitridate, Re di Ponto de Mozart, Peter De Caluwe, le nouveau directeur de la Monnaie vient devant le rideau annoncer qu’à cause d’une indisposition de Bejun Mehta, le rôle de Farnace sera tenu par Brian Azawa, qui fera ses débuts, et a pu répéter son rôle l’après midi même. Bejun Mehta avait été très apprécié lors des premières représentations, s’imposant même comme le fleuron de la distribution.

Malgré toute sa bonne volonté, son remplaçant n’est pas au même niveau. Ne connaissant pas bien la production, on lui pardonne son apparence empruntée sur la scène, mais malheureusement, le chant ne suit pas non plus. La voix manque de soutien, est pauvre en couleurs, avec des aigus blanchâtres et tirés, et l’expression est assez mièvre. A son actif, on note une délicatesse de phrasés appréciable, ainsi qu’un médium souple et consistant. Promesses peut être s’il prend de l’assurance pour les prochaines représentations au cas où c’est à lui de les assumer. Autre membre contestable de la distribution, l’Aspasia de Mary Dunleavy, dont la grande voix brillante mais assez métallique a du mal à se plier aux exigences belcantistes. La voix est puissante, l’investissement dramatique évident, mais les vocalises sont souvent criées, et le chant heurté manque de souplesse.

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©Maarten Van Den Abeele

Les autres appellent surtout des éloges, à commencer par les deux comprimarii, Jeffrey Francis, Arbate aux récitatifs impeccables, et Maxim Mironov pour lequel l’unique air de Marzio est pain bénit, mais qui placé loin et très haut dans le décor, a un volume un peu confidentiel. On rangera également Veronica Cangemi parmi les comparses, car on a coupé tous les airs d’Ismene, sauf un seul, le dernier, qu’elle chante avec goût et sensibilité, malgré quelques stridences. Qui que soit le responsable de ces coupures, qu’il soit blâmé, car il nous prive de belles pages, que la chanteuse, qu’on n’a pas annoncée souffrante, était bien capable d’assumer.

Dans le rôle titre, Bruce Ford, grand spécialiste des ouvrages rares, fait une excellente impression. L’émission est souvent engorgée, mais le chant est franc et direct, l’intonation juste, et le timbre cuivré ne manque pas d’attrait. A l’aise scéniquement, il interprète de façon convaincante, en durcissant à juste titre son chant, le tyran brutal et mégalomane, au caractère impétueux, et aux décisions brusques et changeantes. Son fils préféré, Sifare, est interprété par Myrto Papatanasiu, qui est la grande triomphatrice de la soirée. Chantant avec passion, style et souplesse, la soprano grecque, au timbre assez sombre et à la voix bien projetée donne un « Lungi da te, moi bene » anthologique, et impose sur une présence fragile mais brûlante.

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©Maarten Van Den Abeele

A la mise en scène, Robert Carsen, habitué des scènes belges, puisqu’il a souvent collaboré avec le Vlaamse Opera, mais qui faisait avec ce Mitridate ses débuts à la Monnaie. Avec ses fidèles Radu et Miruna Borzescu aux décors et costumes, et Ian Burton à la dramaturgie, il signe sas surprise dans son cas, une transposition de l’action dans le monde contemporain, Beyrouth ou Bagdad en guerre. Le décor du premier acte est un immeuble à la façade éventrée, dont les planchers ont été soufflés par les explosions. Un ensemble très artistique de béton et d’armature métalliques tordues pend donc de tout le haut du décor. Ces plafonds détruits vont subsister durant les deux actes suivants, alors qu’ils se déroulent dans des lieux habités : une chambre dans le II, une grande salle à manger dans le III. La direction d’acteurs est précise et intelligence, donnant au spectacle une belle cohésion, et éclairant les conflits du père avec ses fils de manière véridique et lisible. Néanmoins, la réussite n’est pas totale. D’abord, parce que la transposition de l’opera seria à notre époque, si courante, est tellement prévisible, tellement attendue, qu’on pourrait presque la qualifier d’académisme contemporain. Quand donc verra-t-on dans une mise en scène d’opera seria autre chose que ces sempiternels complets veston, tenues militaires et tailleurs stricts, dans des décors (ici certes esthétiquement réussis) gris, froids et désolés ? Ensuite, certains détails sont difficiles à comprendre, les tenues des soldats par exemple, très proches de celles des GI actuels, qui sont les mêmes pour les troupes de Mithridate que pour celles des Romains, la teinte mise à part. On dirait deux unités de la même armée qui se combattent, l’une en tenue tempérée, l’autre en tenue tropicale.

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©Maarten Van Den Abeele

Quant au décor de ruines, s’il est impressionnant et réussi (la scène du retour de Mithridate avec ses soldats vaincus et fourbus parmi les gravats est d’un réalisme prenant), est-il pertinent alors que les combats ont eu lieu ailleurs ? Historiquement, il est vrai que Mithridate, après voir été défait une première fois par les Romains a dû leur reprendre sa capitale, mais le livret n’en fait pas mention. Il est même clair d’après celui-ci qu’il revient dans sa ville après avoir été vaincu hors de ses terres, occasion pour lui de tester la loyauté de ses fils en répandant la fausse nouvelle de sa mort.

Autres débuts in loco, ceux de Mark Wigglesworth, qui sera directeur musical en titre à partir de la saison prochaine. Il attaque la partition avec entrain et énergie, mais sa direction musculeuse et bruyante manque de grâce, de nuances et de légèreté. Déchaînant les décibels à tout propos, couvrant ses chanteurs, martelant les rythmes, il signe une prestation peu encourageante pour la suite de sa carrière à Bruxelles. Sous cette baguette épaisse, l’Orchestre de la Monnaie, est discipliné, mais sonne gros et sans finesse.
Les occasions d’entendre le Mitridate de Mozart étant rares, on ne se plaindra pas trop en conclusion d’une mise en scène bien faite mais convenue, car le plateau était de fort bon niveau. Reste à Mark Wigglesworth à acquérir un style mozartien s’il veut se montrer digne de la succession de Kazuchi Ono.

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- Bruxelles
- Théâtre Royal de la Monnaie
- 31 octobre 2007
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791), Mitridate, Dramma per musica en trois actes sur un livret de Vittorio Amedeo Cigna-Santi
- Mise en scène, Robert Carsen ; Décors, Radu Boruzescu ; Costumes, Miruna Boruzescu ; Eclairages, Peter - Mitridate, Bruce Ford ; Aspasia, Mary Dunleavy ; Sifare, Myrto Papanatasiu ; Farnace, Brian Asawa ; Ismene, Veronica Cangemi ; Marzio, Maxim Mironov ; Arbate, Jeffrey Francis
- Orchestre symphonique de la Monnaie
- Mark Wiggelsworth, direction





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