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Metzmacher vers l’absolu

vendredi 19 mars 2010 par Thomas Rigail
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Ingo Metzmacher
DR

Lors de leur dernière visite à Paris, Ingo Metzmacher et le Deutsches Symphonie-Orchester Berlin avaient déçu. On sait le chef excellent dans la musique du XXème siècle, on le craignait plus incertain dans les chevaux de bataille du répertoire. Que nenni ! Quelques mois plus tard, il apparait encore plus brillant que prévu dans une de ses partitions fétiches, L’oiseau de feu de Stravinsky, et on le découvre accompagnateur d’exception de Leonidas Kavakos dans le rebattu Concerto pour violon de Beethoven.

Dès l’introduction du premier mouvement du concerto, la cohésion parfaite des bois dans un piano de velours donne le ton : c’est une lecture sans contrainte, qui intègre les multiples dolce de la partition sans jamais céder à une quelconque naïveté mais qui surélève la « tendresse » que l’on a pu lire dans l’œuvre à une transparence essentielle, hors de toute sentimentalité, grâce à un violoniste d’exception et à une direction remarquable d’Ingo Metzmacher. Chaque geste ne semble être là que pour équilibrer l’orchestre, contrôler les nuances, sélectionner ce qui doit être entendu, remettre à niveau ce qui risque de disparaître. C’est une impression de contrôle total qui domine l’interprétation : les tempos sont lents, mais c’est parce qu’il n’y a aucun besoin de jouer vite, de poser des effets artificiels pour donner du plaisir à bon compte, parce que tout est là. La conduite du grand tutti mes.224 et suivantes n’est qu’un exemple de l’intelligence de la direction : au lieu de partir ff directement, Metzmacher attaque le tutti presque en retrait, sans y toucher, ce qui lui permet de donner de vrais sf et surtout d’attaquer avec plus de force mes.247 après l’interlude piano et de revenir progressivement à partir de mes.260 vers l’entrée du violon - le tout avec des dynamiques qui seraient tout au plus mf chez d’autres, mais avec une capacité à nuancer proprement redoutable. Ce premier mouvement, étendu par les tempos, ne cède jamais sur sa délicatesse effrontée : pas une divagation lyrique, pas une note qui tende vers l’inauthenticité, pas un vibrato qui ne sente le mélodrame. Et au violon, Kavakos suit, ou mène, on ne sait pas trop qui a décidé de cet écart vers les airs. Le deuxième mouvement, atteignant dans sa deuxième moitié les frontières du silence, baignant dans un presque-rien d’une tension exceptionnelle uniquement grâce à des différenciations de nuances à l’intérieur des phrasés et au maintien, malgré la raréfaction des sons, d’une continuité harmonique totale, va encore plus loin dans la suspension élégiaque. Certes, les deux mesures conclusives du thème (mes. 9 et 10 et à chaque reprise) frôlent le chichiteux tant elles se refusent d’y toucher mais sur l’ensemble du mouvement, à ce niveau-là, il n’est plus question de notes, mais d’un seul souffle, voire d’un soupir, qui porte comme un voile un violon qui quitte son rôle mélodique pour devenir une ligne pure, grâce à un Kavakos qui ne s’impose jamais, qui glisse les lignes mélodiques plus qu’il ne les joue, qui ne brusque rien, faisant de la virtuosité la descendance naturelle de la continuité mélodique. Et la transparence de l’orchestre reste exceptionnelle tout le temps (l’accompagnement de pizz mes.55 et suivantes, les harmonies de clarinette et de basson mes. 71 et suivantes, on peut multiplier les exemples). Le troisième mouvement n’est que le prolongement de cette vision : il faut entendre les quelques notes de violon entrecoupées de silence entre 104-110 en accompagnement de la reprise du thème, à la limite du sans intérêt sur le papier et ici incroyable de continuité et de beauté, donnée comme le complément idéal et idéalisé d’une harmonie dont les sons ne seraient qu’une rêverie, comme si l’accompagnement entier pouvait n’être constitué que de quelques notes éparses, simplement là pour construire la structure harmonique, et qui pourtant diraient tout. Sur un tel accompagnement, il ne reste plus au violon qu’à dérouler les notes, ce que Leonidas Kavakos fait excellemment, avec une sonorité superlative et une continuité de la phrase totale. Ce que l’on entend, c’est un déroulement harmonique continu, une ligne unique constituée d’un violon et d’un orchestre (le fait que Kavakos joue les tuttis avec les premiers violons ne marque-t-il pas cette coalition de vision ?). Tout juste s’emportera-t-il dans la cadence, renforçant ses attaques sans véritablement laisser la musique s’échapper du secret. Bref, passionnant de bout en bout, et de tous les côtés.

Dans l’Oiseau de feu de Stravinsky, Ingo Mezmacher ne déçoit pas : dans des tempos encore une fois lents, le chef déploie un équilibre remarquable des pupitres, s’attachant à faire sonner chaque solo avec un raffinement rare sans jamais limiter la richesse de l’orchestration (dans la version de 1910). Combiné à des phrasés de cordes, tout en respirations, qui ne seraient pas hors de propos dans La Mer de Debussy, et à un goût pour l’éthéré aux frontières du silence (la « berceuse »), cet oiseau-là a quelque chose de très français. Peut-on le regretter ? Ce n’est pas contradictoire avec l’histoire de l’œuvre et le résultat est magnifique : le chatoiement des timbres et des couleurs transforme l’orchestration en miroitements qui semblent infinis tant ils ne mettent jamais à mal la continuité de la progression orchestrale, et on voudrait des exemples d’idées, de phrasés remarquables ou de réussites instrumentales qu’il suffirait d’ouvrir la partition à presque n’importe quelle page. Pourtant, nulle complaisance dans des effets gratuits, nulle inclinaison superfétatoire, nulle insistance dans le merveilleux. Ce n’est pas tant une fantaisie dansée qu’un monde tout entier qui s’ouvre sur la scène, habité plutôt que joué. Tout juste pourra-t-on regretter un manque de nerfs dans la première moitié, mais ce n’est peut être qu’un piège tendu par Metzmacher (pour capturer l’oiseau ?) : non seulement il sait ponctuellement se faire plus incisif (« danse de l’oiseau de feu »), mais le chef conduit sur une tension croissante la progression du « lever du jour » à la « danse infernale », comme si l’œuvre depuis les frémissements du début n’était qu’un cheminement vers cette danse presque finale, remarquablement réussie malgré quelques défauts de mise en place. L’orchestre n’est du reste pas parfait, les trompettes sont un trop systématiquement brillantes et ont quelques ratés, les cordes n’ont pas autant de personnalité que celles d’autres phalanges, mais ces défauts sont largement compensés par la cohésion sonore globale et par une direction d’une finesse et d’une tension rares.

Parfois il n’y a pas grand-chose à dire : assurément l’un des plus beaux concerts de la saison.

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- Paris
- Salle Pleyel
- 15 mars 2010
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827), Concerto pour violon en Ré majeur Op.61
- Igor Stravinsky (1882-1971), L’oiseau de feu, version de 1910
- Leonidas Kavakos, violon
- Deutsches Symphonie-Orchester Berlin
- Ingo Metzmacher, direction





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