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Mémorable Lucia di Lammermoor au Cirque royal

vendredi 24 avril 2009 par Richard Letawe
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© Hermann & Clärchen Baus

Cette nouvelle production de Lucia di Lamermoor, une œuvre qu’on n’avait plus vue à Bruxelles depuis trente ans, n’est pas montée au Théâtre de la Monnaie, mais au Cirque royal, car la scène du théâtre est encore occupée par les décors du précédent Grand macabre.

Avec déjà plusieurs dizaines de mises en scène lyriques à son actif, Guy Joosten est un homme d’expérience, pas toujours inspiré, on se souvient d’un exécrable Barbier de Séville rose bonbon à Anvers, ou d’une triste Norma filmée à Amsterdam, mais dont le solide métier peut aussi réserver de très bonnes surprises. C’est justement le cas de cette Lucia, dont chaque aspect sera en définitive mémorable.

Le metteur en scène et son décorateur Johannes Leiacker situent l’action en Ecosse comme il se doit, mais à l’époque contemporaine. Actualisation habile et soignée, offrant notamment un premier acte très réaliste, prenant place dans une auberge de village, dans laquelle se croisent chasseurs, métayers, propriétaires terriens. L’ambiance est rurale, on sent presque la bouée collée aux chaussures des hommes. Trônant un peu à l’écart de l’assemblée, Henry Ashton est le fils de famille né coiffé, visiblement le plus gros propriétaire de la région, mais dont la fortune semble vaciller. En tenue noire, presque gothique, la présence de Lucia dans ce monde agricole est une incongruité, elle est marginale, et certainement considérée comme folle dès le début par une bonne partie de la communauté.

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© Hermann & Clärchen Baus

Pour la deuxième partie, la scène est aménagée pendant l’entracte, à la vue du public, en une salle de banquet dont la table somptueuse est dressée par un ballet minutieux de soubrettes et de majordomes.
La direction d‘acteurs est au niveau du cadre, bien pensée et naturelle, sans contresens, donnant présence et sincérité aux différents personnages, et on oublie vite l’une ou l’autre maladresse, comme Edgardo qui renverse les chaises pour montrer sa colère, cliché des plus éculés.

Toutes ces qualités donneraient une mise en scène intéressante mais pas un spectacle extraordinaire si nous étions dans un théâtre traditionnel. Or, et c’est là l’intérêt principal de cette production, elle a été conçue spécifiquement pour exploiter les caractéristiques du Cirque royal. L’orchestre n’est donc pas placé dans une fosse, mais derrière la scène, au sein d’une forêt, disposition un peu compliquée pour la coordination avec le plateau, mais image d’une poésie très évocatrice.
La scène est placée au milieu de l’amphithéâtre, de sorte que les spectateurs sont au plus près de l’action, parfois à quelques mètres seulement des protagonistes, et les surplombe quelque peu. Cette proximité est magnifiquement exploitée par le metteur en scène, dont le travail en gros plan prend dans ces conditions un relief tout particulier. Il joue aussi de la distance, certaines scènes étant jouées à des endroits bien plus éloignés du plateau, donnant alors un effet de perspective qu’on rencontre rarement, mais sans que l’action soit diluée. Quant au chant, s’il est émis de loin, son impact reste honorable, malgré une acoustique un peu imprécise, et quand il est émis de près, il prend un relief considérable.

C’est ce soir la deuxième représentation de cette nouvelle production, la première assurée par cette distribution. On devrait donc parler d’une distribution B, mais au vu de sa qualité, d’un niveau rarement atteint, il serait injuste de la qualifier ainsi.

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© Hermann & Clärchen Baus

Les tenues d’ecclésiastique de Raimondo sont peut-être un peu trop ostentatoires pour ce contexte rural, mais celui qui l’interprète, Giovanni Furlanetto rend particulièrement bien la psychologie du personnage, balançant entre le froid respect des convenances, l’empathie vis-à-vis des aspirations de Lucia, la douleur devant le sort qui est réservé au couple des amants. Le chant est somptueux, d’une voix bien timbrée, phrasée avec noblesse et avec le zeste de componction et d’emphase qui sied au personnage.

Lionel Lhote est un Ashton plus vrai que nature, carnassier, impatient et brutal, il incarne le personnage avec beaucoup d’aisance. Vocalement, à part un peu de vibrato, surtout sensible au début, il séduit par ses phrasés mordants, sa diction excellente et des aigus très assurés.

Le timbre de Charles Castronovo peut sembler un rien trop sombre pour un Edgardo, mais c’est à peu près tout ce qu’on peut lui reprocher, car la voix est puissante, le chant est juste, les phrasés sont superbes, les accents mâles sont irrésistibles, et la tenue des aigus est exceptionnelle. Quand on y ajoute une implication dramatique tout à fait convaincante, on tient là un Edgardo de référence pour notre époque.

Nino Machaidze enfin est l’étoile de cette soirée : la voix est légèrement métallique et n’est pas la plus séduisante du monde [1], mais son chant, à la technique superlative, aux aigus percutants, justes et éclatants, est d’un rayonnement assez extraordinaire. On n’oubliera pas sa personnalité brûlante, sa présence dramatique, les accents véridiques qu’elle confère à un personnage qu’elle ne joue pas, car elle le vit de toute son âme, avec une sincérité absolue. Le choc que provoque sa scène de folie, dont la mise en scène est somptueusement réglée, coupe le souffle.

Dirigeant un orchestre de la Monnaie- où l’on remarque un bel harmonica de verre- impliqué et plutôt riche de timbres, mais forcément un peu lointain, Julian Reynolds n’est certes pas un chef passionnant, mais il fait ici le métier, sans accident notable.

Un mot encore sur le chœur, dont la présence sonore se double d’excellentes qualités d’acteurs, et des comprimarii, qui sont tous irréprochables.

On n’espère donc qu’une chose : que cette production soit reprise souvent, et avec d’aussi beaux castings que celui de ce soir.

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- Bruxelles
- Cirque royal
- 15 avril 2009
- Gaetano Donizetti (1797-1848), Lucia di Lammermoor. Opéra en trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano
- Mise en scène, Guy Joosten ; Décors, Johannes Leiacker ; Costumes, Jorge Jara ; Lumières, Wolfgang Göbbel
- Lucia, Nino Machaidze ; Edgardo di Ravenswood, Charles Castronovo ; Lord Enrico Ashton, Lionel Lhote ; Lord Arturo Bucklaw, Jean-François Borras ; Raimondo Bidebent, Giovanni Furlanetto ; Alisa, Catherine Keen ; Normanno, Carlo Bosi
- Chœur de la Monnaie. Chef de chœur, Piers Maxim
- Orchestre du Théâtre Royal de la Monnaie
- Julian Reynolds, direction

[1contrairement à un physique très troublant






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