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Maurizio Pollini, les marteaux et leur maître

dimanche 30 novembre 2008 par Philippe Houbert
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Maurizio Pollini
© Ralph Mecke / DG

Il est des concerts qui défient toute critique. Celui de mercredi dernier, donné à l’amphithéâtre du Louvre, dans le cycle consacré à Pierre Boulez, en fait incontestablement partie. Pourquoi ne pas s’en tirer par un « génial, bien sûr », et passer à autre chose ? Essayons néanmoins de ne pas nous dérober et de tenter d’expliquer ce que nous avons entendu et pourquoi un tel récital sort de l’ordinaire.

Justement : l’ordinaire. Car le risque n’était pas nul, en ce qui nous concerne, de naviguer dans un relatif ordinaire. Les Opus 11 et 19 de Schönberg : entendus par Pollini en concert au moins trois fois ces 35 dernières années. Les variations de Webern : deux occasions. Les Etudes de Debussy : par livre ou en totalité : trois fois. La Deuxième sonate de Boulez : trois fois, dont la toute première dans un autre amphithéâtre, celui de la faculté d’Assas, devant un public très clairsemé, en 1971, si notre mémoire ne nous fait pas défaut. Mais rien chez Maurizio Pollini ne peut être ordinaire.

Tout d’abord l’articulation du programme. Ce récital était donné en contrepoint de l’exposition « Oeuvre : Fragment » que le musée du Louvre consacre à Pierre Boulez. Ce même Boulez qui, dans le programme consacré à l’ensemble des manifestations, déclare : « Il m’est de plus en plus apparu, au fur et à mesure de ma propre évolution, qu’une certaine forme de modernité consistait à abolir la frontière entre l’inachevé et le fini, que l’œuvre ne pouvait être, d’une certaine façon, que fragments d’un grand œuvre imaginaire, virtuel, dont nous ne connaîtrions ni l’origine, ni la fin. »

Or, tout le programme de ce récital s’inscrivait dans cette interrogation, qu’il s’agisse des variations de Webern, ou de chacune des pièces des Opus 11 et 19 de Schönberg, de chacune des Etudes du deuxième livre de Debussy ou même de la deuxième sonate du « héros ». Les jeux de miroir entre œuvres au programme ne sont pas plus gratuits, qu’il s’agisse de celui, évident, entre l’Opus 27 de Webern et la sonate boulézienne, ou de celui, plus furtif mais bien présent, entre la troisième pièce de l’opus 11 schönbergien et la dernière Etude debussyste.

Mais le plus important réside évidemment dans la qualité de l’interprétation. Et là, quelle ne fut pas notre surprise de mesurer l’évolution du regard que Maurizio Pollini peut porter sur certaines des œuvres au programme. Prenons l’opus 11 de Schönberg qui ouvrait le récital. Le disque enregistré en 1974 par un jeune homme de 32 ans était comme un manifeste de la modernité, nous donnant un Schönberg, co-père de la musique du XXème siècle. Mercredi dernier, c’est un Schönberg plongeant dans ses racines ou se confrontant à ses contemporains (Brahms, voire Schumann dans le « Mässig » initial ; le dernier Liszt, mais aussi Scriabine ou Debussy dans la deuxième pièce) que Pollini nous a livré.

Les aphorismes de l’opus 19 de Schönberg furent un extraordinaire dialogue intérieur du pianiste avec une œuvre dont on se demande pourquoi les pianistes n’en font pas plus leurs bis, de l’erratique première pièce à l’hommage funèbre à Mahler de la sixième, en passant par l’ostinato de la deuxième ou l’apparente insouciance de la quatrième.

Que dire de l’invraisemblable maîtrise technique démontrée dans les Variations opus 27 de Webern, trop souvent jouées dans la grisaille et dont le pianiste milanais sait comme nul autre individualiser, comme les différentes parties d’une suite qu’elles sont réellement (ouverture, scherzo et variations ou raccourci de l’opus 109 beethovénien auquel Pollini nous invite à penser dans le deuxième mouvement ou la quatrième variation) ?

Maurizio Pollini n’aborde pas le deuxième livre des Etudes de Debussy comme une énième réflexion sur la technique du piano mais plutôt comme un troisième livre des Préludes dans lequel le compositeur résumerait tout son art, tout ce qu’il aura appris et inventé en termes d’harmonie, de rythme, de forme, de timbre. Là encore, ce qu’il nous livre aujourd’hui en récital est très supérieur au disque de 1992 en termes d’expressivité, de construction de chaque pièce, de capacité à individualiser chaque étude. Pour les degrés chromatiques n’est pas qu’un mouvement perpétuel mais devient un bourdonnement d’insectes quasi-bartokien. « Pour les agréments » est enfin considéré comme le chef d’œuvre qu’est cette pièce, à mettre tout à côté des grands Préludes (ah ! la résonance finale !). Pour les notes répétées, transformé en petite sœur de la Sérénade interrompue. Et le toucher hors pair qui nous donne un Pour les sonorités opposées d’anthologie, sachant mettre en place l’extraordinaire entrelacs de plans sonores. Dans Pour les arpèges composés, Pollini laisse de côté la référence lisztienne pour mesurer Debussy au Ravel des Jeux d’eau et hispanisant. Enfin, un Pour les accords, comme déjà indiqué, quasi expressionniste et qui rejoint l’opus 11 n° 3 schönbergien. Du très grand art !

Mais ce n’était pas fini … Après une pause bien méritée, Pollini nous offrit une Deuxième sonate de Boulez d’une transparence, d’une virtuosité, et montrant un art de la construction absolument confondant. Jamais la forme sonate du premier mouvement ne sera parue aussi évidente sans avoir besoin de la partition sous les yeux ; jamais le deuxième mouvement ne sera apparu aussi mélodique, le troisième moins conventionnel, le quatrième plus construit avec sa forme Introduction-Fugue-Rondeau-Coda - coda si apaisée sur la signature B.A.C.H., comme un souvenir de la citation du choral Es ist genug dans le finale du Concerto à la Mémoire d’un Ange de Berg De forts applaudissements pour rassembler deux génies, Pierre Boulez et Maurizio Pollini. Un très, très grand récital.

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- Paris
- Auditorium du Louvre
- 26 novembre 2008
- Arnold Schönberg (1874-1951), Trois pièces opus 11 ; Six petites pièces opus 19
- Anton Webern (1883-1945), Variations opus 27
- Claude Debussy (1862-1918), Six Etudes du Deuxième Livre
- Pierre Boulez (né en 1925), Sonate n° 2
- Maurizio Pollini, piano











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