ClassiqueInfo.com




Masur rentre en - musiques de - scène

mardi 20 octobre 2009 par Théo Bélaud
JPEG - 15.5 ko
Kurt Masur
© Frans Jansen

Même si la première saison de Daniele Gatti au poste de directeur musical du National a tenu une bonne partie de ses promesses, la passation de pouvoir semble devoir se poursuivre encore un an, au mois. Toujours attaché à Kurt Masur, et prêt à donner pour lui nettement plus que ce qu’il donne en moyenne aux autres, l’orchestre ouvrait son nouveau parcours élyséen par deux concerts de son directeur honoraire. Pour deux concertos saturés d’interprétations, que même de grands noms ont eu bien du mal à transcender. Restaient, heureusement, Egmont (intégral) et Peer Gynt (quasi intégral), pour montrer chef et orchestre à leur meilleur... et en compagnie des meilleurs récitants imaginables !

On le disait à l’occasion de son récital au TCE l’an passé : Vadim Repin a un problème. Problème dans lequel ce superbe violoniste se complait tant et tant, volontairement ou non, que, de superbe, il est en train de devenir terriblement banal. C’est malheureux, frustrant, et pourtant de plus en plus prégnant, du moins tant qu’il assure la routine des piliers du répertoire sur commande et au kilomètre. On risque de le dire et de le redire encore pour éviter le malentendu : mais que l’on aimerait voir de retour ce bras qui, de façon plus probable que celui de Vengerov, pouvait faire croire à l’apparition d’une nouvelle icône du violon russe. Les nouvelles icônes, pour l’instant, sont des femmes, géorgienne certes, américaine et allemande : à l’exemple de la nouvelle génération de grands pianistes en devenir, d’ailleurs. Le problème n’est pourtant sans doute pas question de chromosomes : car on ne se risquera pas pour l’instant à pronostiquer à celles-ci une longévité à leur meilleur plus durable que celle de Vadim Repin : dans un monde musical qui ne sait plus qu’essorer frénétiquement le répertoire le plus prudent sans pour autant élever le niveau d’exigence de sa pratique, comment ne pas être blasé ? Vadim Repin, sans surprise, fait le travail, avec constance et aisance. Le feu sacré, très relatif dans ce Brahms, ne fait des apparitions furtives que du côté orchestral, ce qui apparaît tout de même ici comme un comble : l’orchestre réputé fonctionnaire par excellence entretenant la flamme d’un grand concerto romantique à la place d’un soliste vedette. Troublant... Comme il était troublant, par exemple - mais pas nécessairement absurde musicalement - de trouver plus de conduite et de nécessité dans le hautbois de Cismondi que dans le violon de Repin durant le mouvement lent.

Une semaine plus tard, la première partie de soirée haussait le ton avec la venue d’Elisabeth Leonskaja pour un concerto de Grieg qu’il est légitime de saluer comme de grande tradition - faut-il préciser laquelle ? Pour un tube aussi éculé, force est de constater que le moment fut agréable : cependant, la raison en est précisément, pour l’essentiel, cette sensation de se trouver face à une sorte de démonstration casuelle de grand piano romantique d’origine soviétique contrôlée. Casuelle, par le menu, mais pas tout à fait par la substance. Elisabeth Leonskaja est admirable à regarder, autant par la sobriété et la décontraction de la gestuelle que par le mépris qu’elle manifeste de l’exactitude des points de chute des mains - dès lors que les mains tombent comme il faut ! Le résultat, en particulier dans le premier mouvement, se caractérise par une transparence harmonique assez étonnante, et qui est indéniablement la marque d’un artisanat pianistique des plus nobles : pas une once de volontarisme d’un bout à l’autre et une certaine classe dans l’art d’aller au plus évident, voire de n’aller nulle part et de laisser faire la rencontre du piano et de la partition : idéal ? Non, car le concerto de Grieg ne coule pas d’un seul ruisseau comme le concerto de Schumann... et parce que la puissance naturelle fait elle un peu défaut, quoique l’orchestre s’applique à ne pas se montrer trop étale : cette dernière remarque valant pour la conception d’ailleurs étonnamment aérée et presque primesautière de Kurt Masur. Hélas non fouettée par un lyrisme assez incandescent au piano. De fort beaux moments restent donc... de façon logique, essentiellement dans la partie centrale du finale et dans le mouvement lent (bissé). On ne peut que d’autant plus regretter de n’avoir entendu dans ce concerto une Elisabeth Leonskaja au sommet de ses moyens.

JPEG - 9.9 ko
Ulrich Tukur DR

Il faut absolument rendre grâce à Kurt Masur de ses récents choix de programmes. Ceux qui voient en lui un éternel cliché de lui-même se complaisant dans les tubes beethovéniens et mendelssohniens se sont-ils rendus à ses concerts de la saison passée - Deuxième et Troisième de Bruckner, et surtout Elias et la « performance » Manfred ? Et voilà que Egmont et Peer Gynt viennent s’ajouter à cette liste de hauts faits que bien de peu de directeurs d’orchestres peuvent ou même veulent afficher, trop occupés qu’ils sont à faire la course à l’enregistrement de la symphonie de Mahler la plus spectaculaire de la décennie. Masur a ses amours éternels, qui ne sont pas de prime originalité : Beethoven, Mendelssohn, Grieg, Tchaïkovski. Mais au moins aime-t-il jusqu’au bout, en défendant inlassablement certaines de leurs pages les plus personnelles et souvent rares.

Les deux très belles fins de soirées proposées en cette rentrée différaient toutefois dans leurs meilleurs ressorts. Egmont est peut-être plus encore que les symphonies le Beethoven de Masur : moins creusé par les batailles d’interprétation et les récupérations idéologiques que les symphonies, plus innocent voire naïf tant dans son écriture que dans le propos qu’il illustre. Tout cela lui sied à ravir et le résultat est une évidence stylistique comme motorique qui n’a rien à envier aux rares références que l’on a dans ici l’oreille (Klemperer, Szell, Abbado) - faute d’auditions régulières au concert. Et c’est peu dire que l’orchestre offre ici une présence à l’œuvre beaucoup plus plaisante que dans le témoignage new-yorkais de Masur lui-même : avec une bonne Melanie Diener pour la mort de Claire et un Ulrich Tukur rageur, cette superbe réalisation mériterait bien d’enrichir le répertoire discographique de Radio France

JPEG - 41 ko
Eric Génovèse DR

Dans Peer Gynt, Kurt Masur abuse légèrement de cette probité un peu rustique qui tend à lui faire découper certaines relations de thèmes et de timbres à la serpe pour conserver la dignité de la structure. Le ton juste met quelques temps à s’installer, avant, peut-être, que la formidable prestation d’Eric Génovèse ne galvanise tout le monde. Le jeune sociétaire de la Comédie Française permet au public de concert de redécouvrir ce qu’est le vrai théâtre, forêt cachée par les arbres sonorisés et approximatifs de Depardieu et Huppert. Si ces deux là on pu occasionnellement toucher lors de leurs apparitions avec le National, le malaise relatif à leur très relatif professionnalisme ne manquait pas de ternir leurs auras. D’aura de monstre sacré, Génovèse ne jouit pas : chose plus importante, il offre une grande technique d’acteur classique, voix à nu parfaitement audible et posée durant près de deux heures, respiration dominée et intonations simples et précises, qui vont au cœur dans la mort d’Ase. C’est un régal, tout comme l’est (presque) la berceuse de Camilla Tilling, et les interventions du chœur de Radio France, comme toujours nettement plus à l’aise avec Masur qu’avec Chung. Il aura donc fallu attendre la confrontation avec le Courbe, formidable, pour que ce quasi Peer Gynt (quatorze numéros, une bonne heure et quart de musique) trouve son altitude, rendant justice à l’œuvre. Car comme dans le concerto, Masur ne laisse guère de place au cliché d’un Grieg germanisé : son lever de soleil, tempo giusto, cordes presque assez droites et au moins directes de ton, est presque idéal, et dans cette page trop attendue cela en dit long sur sa sagesse de l’épure.

Comme on n’est jamais assez souvent servi de bons concerts estampillés Radio France au disque (à quoi bon disposer déjà de tous les moyens que les nouveaux orchestres à label ont dû acquérir si c’est pour si peu s’en servir ?), la suggestion relative à Egmont vaut toujours pour Peer Gynt... Peut-être même plus, en dépit de l’incomplétude de cette version.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez lâ€â„¢insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse quâ€â„¢un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de lâ€â„¢auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, nâ€â„¢hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 24 septembre 2009.
- Johannes Brahms (1833-1897) : Concerto pour violon enmajeur, op. 77 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Egmont, intégrale de la musique de scène.
- Vadim Repin, violon.
- Ulrich Tukur, récitant (Egmont).
- Melanie Diener, soprano (Klärchen).
- Orchestre National de France.
- Kurt Masur, direction.

- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 1er octobre 2009.
- Edward Grieg (1843-1907) Concerto pour piano en la mineur, op. 16 ; Peer Gynt, op. 23, extraits de la musique de scène.
- Eric Génovèse, récitant (Peer Gynt).
- Marianne Pousseur, récitante (Anitra).
- Camilla Tilling, soprano (Solveig).
- Brigitte Vinson, soprano (Anitra).
- Orchestre National de France.
- Kurt Masur, direction.






Accueil | Contact | Plan du site | | icone statistiques visites | info visites 829438

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?    |    titre sites syndiques OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 3.0.16 + AHUNTSIC

Creative Commons License