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Masur protestant

jeudi 22 janvier 2009 par Théo Bélaud
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Kurt Masur
© A. Yanez

Directeur honoraire libéré des contraintes et des attentes contradictoires, Kurt Masur continue, dans la foulée de ses adieux beethovéniens, à arpenter ses jardins préférés. C’était Bruckner pour la première moitié de saison, ce sera Mendelssohn et Tchaïkovski pour la seconde. Avec un passage obligé, en ce début d’année, par son cœur de cœur de répertoire : Elias, heureusement donné deux jours de suite - comme devraient du reste l’être tous les concerts symphoniques. Postulat de base à l’écoute de ces concerts : si Masur ne soulève plus l’enthousiasme dans un oratorio de Mendelssohn, autant dire que tout est perdu. S’il devait y avoir encore mieux ensuite (lire ici la critique spécifique de la seconde exécution), la première du 10 janvier donnait déjà au flacon son ivresse.

Expédions sans plus attendre cette vieille question du doublage des concerts des orchestres parisiens (que pratique l’Orchestre de Paris mais pas ceux de Radio France) : lorsque celui-ci est inhabituel, et que de plus il concerne un programme ambitieux, le résultat est édifiant. Si Masur et l’ONF ne déméritaient nullement le samedi soir, certains solistes s’y montrant même plus en verve que par la suite, Elias était rendu à toute sa grandeur le dimanche après-midi. Ne laissons pas d’ambiguïté sur ce terme : contrairement à ce que peut laisser croire une tendance courante des chefs reprenant une énième fois les mêmes oeuvres grandioses (tendance que Masur a parfois épousée), le chef n’épaissit pas le trait de son Mendelssohn : ni en démultipliant l’effectif pour en reconstituer le gigantisme original, - il faut dire que la scène du TCE a ses limites, qui étaient presque atteintes - ni en en faisant ce qu’il ne devrait jamais être : une grande et lente messe en majesté. Elias est un quasi opéra, d’une richesse affective et technique exceptionnelle, dont le ressort est l’énergie narrative : ce rappel, prouvé par l’exemple et le menu, constitue le principal point de satisfaction à retirer de ces deux concerts. Nous avions quitté Masur en novembre dernier sur la meilleure impression récente qu’il nous a laissé (du moins au plan de sa forme physique) : sans paraître tout à fait aussi en verve que pour sa Troisième de Bruckner, le directeur honoraire du National a conduit ces « représentations » non seulement en tenant de bout en bout la conception la plus adéquate à la partition, mais en tenant son monde : et dans Elias, il y en a, du monde. On ne s’attardera donc pas à chercher la petite bête quant aux questions de mises en place chorale et orchestrale, car il n’y avait que très peu à redire à ce point de vue. Une approche pertinente et stimulante, une réalisation oscillant entre le bon et le haut niveau, atteignait-on le paradis un week-end complet ? Non, mais pas si loin.

Si le National est apparu plus que sérieux à deux reprises, ce qui n’était pas exactement (et n’est jamais) gagné d’avance, l’investissement de certains de ses pupitres a légèrement varié au fil de l’oratorio, et aussi d’un concert à l’autre. Nul doute que le second, notamment au plan choral, était supérieur, tout particulièrement dans le premier tableau. La seconde représentation, par exemple, aurait approché d’un doigt de plus la perfection si les meilleurs éléments de l’ONF (altos et violoncelles) avaient fait montre de la même classe et d’autant de sensualité à deux endroits décisifs pour la mise en valeur générale de l’orchestre et de leurs pupitres en particulier. De ce point de vue, certains sommets de beauté étaient atteints définitivement le samedi soir : dans le premier tableau, le choeur n°9 (Wohl dem, der den Herrn fürchtet) est magnifique en soi quand il est bien chanté, sublime quand les altos et violoncelles font de leurs doubles croches un véritable contrechant permanent. Ravissement comparable au chant, cette fois expressément requis, des seuls violoncelles dans la grande aria d’Elias du second tableau (n°26 (Es ist Genug !). Outre ces deux superbes moments, l’ensemble bénéficiait au prélude d’une rampe de lancement orchestrale fort solide dans la cohésion contrapuntique, quoique légèrement trop accentuée, et un peu réservée en dynamiques aux violons - problème qui s’arrangeait au fur et à mesure de l’avancée. Mais l’essentiel, c’est-à-dire le double caractère angoissé et stoïque de cette formidable ouverture, était préservé. Il était donc par la suite agréable de retrouver des pupitres de violons nettement plus sûrs de leurs attaques et de leurs intonations que dans presque tous les concerts précédents du National cette saison (le retour de Nemtanu aux commandes, peut-être : quelle belle gamme à nu pour introduire la coda du premier tableau !). Très bonne tenue d’ensemble des cuivres, cors compris, également. Sans doute la petite harmonie aurait-elle souvent, et comme souvent, pu se montrer plus en-dehors, mais au moins les traits solos (ceux de la flûte de Pierlot surtout, par exemple dans le n°31) étaient-ils francs techniquement et stylistiquement. Curieusement, la principale réserve instrumentale était à mettre au passif de Didier Benetti aux timbales, lequel se laisse d’ordinaire entendre : hélas, personne n’a dû lui dire aux répétitions que le volume sonore du chœur l’autorisait à jouer bien plus fort.

Précisément, le Choeur et la Maitrise de Radio France ont constitué le point de satisfaction de cet Elias. On peut certes regretter sa tendance dominante (française ?) à donner une prééminence un peu systématique aux voix féminines : mais il s’agit d’une donnée de caractère, de couleur, qui n’hypothèque nullement la lisibilité contrapuntique. Pour le reste, les forces de Gläser et Jeannin livraient une bataille sans faiblesses, ou alors très relatives. N’aurions-nous assisté qu’à la première, il ne nous serait peut-être pas venu à l’esprit que certains numéros du premier tableau (uniquement celui-là), les 1, 2 12 et 20 en particulier, pouvaient encore monter en puissance... le lendemain. Mais même ce samedi, le bonheur était grand d’entendre tant d’enthousiasme maîtrisé dans une page aussi grandiose que Dank sei dir Gott : et même de formidable tendresse aux sopranos sur la seconde reprise du thème à la tierce (le sol de « Dank » !). Même ce samedi, l’assurance d’intonation et de diction impressionnait dans le délicat n°1 (Hilf, Herr !) : « Will denn der Herr nicht mehr Gott sein in Zion ? » Et si la musique est écrite de sorte à rendre cet effet inévitable, l’acmé émotionnelle que représente le n°29 (Siehe, der Hüter Israel’s schläft noch schlummert nicht) ne peut fonctionner sans une justesse et une cohérence de phrasés irréprochables sur le sublime motif fa#-ré-do#-mi-ré : c’était le cas, et il fallait être sourd pour ne pas simplement reconnaître là le plus beau chœur du romantisme allemand avec le Selig sind die Toten de Brahms. La tenue discursive de Masur n’était du reste pas étrangère à certaines autres franches réussites, comme le n°22 (Fürchte dich nicht, spricht unser Gott), extrêmement bien contrôlé dans la tripartition Allegro maestoso ma moderato - piu animato - ritardando...tempo I. Une rigueur nécessaire pour donner au dernier enchaînement toute sa glorieuse emphase à la reprise de « fürch dich nicht, ich bin mit dir » : l’âpreté beethovenienne de la lutte, qui se dégage ici de l’écriture de Mendelssohn, dans les scansions alternées de chacune des voix et de l’orchestre pour se frayer un chemin vers le sol majeur, en était saisissante.

Une petite réserve générale s’applique au plateau soliste : une soumission perfectible aux indications dynamiques, d’autant plus gênante que le chœur, et surtout l’orchestre, suivaient de leur côté scrupuleusement le texte à ce point de vue. Dans de nombreux passages, la transformation d’un piano en forte jure un peu, alors que l’accompagnement ne pose strictement aucun problème d’écoute des voix. Une réserve particulière aussi : le manque d’homogénéité de l’octuor soliste, principalement dû à des voix masculines très imparfaites : baryton et basse corrects mais trop timides, ténors moins timides, mais à la justesse et aux intonations incertaines. Denn er hat seinen Engeln befohlen en a souffert... mais enfin, il s’agit d’un numéro sur quarante-deux. D’ailleurs, ce 7 était compensé par le 28 : pour leur minute de gloire, Dorothée Lorthiois, Katouna Gadelia et Sophie Pondjiclis livraient un excellent Hebe deine Augen auf zu den Bergen. C’était là le détail le plus inattendu permettant de faire de la première moitié du second tableau le cœur de la substance expressive d’Elias, ce qu’elle est sans doute intrinsèquement : l’engagement admirable de Malin Byström tout au long du concert trouvait en effet comme une consécration dans le déchirant Höre, Israel, höre des Herrn Stimme !. Celui, non moins absolu quoiqu’un peu fruste parfois (le résultat n’est pas forcément un contre-sens) d’Alastair Miles, touchait par son expression directe dans l’enchaînement de O Man Gottes, lass meine Rede et Es ist Genug : à ce moment, l’on pouvait oublier plus facilement son manque d’agilité, et conséquemment de legato, dans la délicate aria n°14 (Herr Gott Abraham’s, Isaak’s und Israel’s). Werner Güra, diminué par un mal de gorge persistant, sauvait sa prestation par l’élégance de sa diction, qui même dans un oratorio de Mendelssohn fait entendre cette poésie légèrement sophistiquée de grand schumannien ; il se sauvait donc aussi en fonctionnant comme contrepoint naturel de la rugosité plus Wanderer de Miles. Enfin, Iris Vermillion faisait peut-être la plus remarquable apparition du quatuor principal, son investissement affectif étant égal à celui de Byström, mais avec une petite dose de volontarisme en moins : en résultait, notamment, un récitatif avec chœur (n°23) d’une tension exceptionnelle (« Er hat den Himmel verschlossen... Er hat die theure Zeit über uns gebracht. »).

Entendre Elias est une chose formidable, l’entendre encore par Masur est toujours une chance. Mais s’il fallait attendre le lendemain pour que les numéros précédents soient entièrement rendus à leur grandeur, il faut espérer pour les novices que cette seule fabuleuse demi-heure qui va des n°21 à 29 en aura converti plus d’un. Car cela pouvait fonctionner n’importe quel jour.

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Élysées.
- 10 janvier 2009.
- Felix Mendelssohn (1809-1847) : Elias, ein oratorium nach Worten des alten Testaments, pour solistes, choeur mixte et orchestre, op. 70.
- Alastair Miles, basse (Elias).
- Malin Byström, soprano solo.
- Iris Vermillion, mezzo-soprano solo.
- Werner Güra, ténor solo.
- Dorothée Lorthiois, soprano I.
- Khatouna Gadelia, soprano II.
- Sophie Pondjiclis, mezzo-soprano I.
- Blandine Staskiewicz, mezzo-soprano II.
- Stanislas de Barbeyrac, ténor I.
- Paolo Fanale, ténor II.
- Thomas Dolié, baryton.
- Nahuel di Pierro, basse.
- Maîtrise de Radio France. *
- Choeur de Radio France. **
- Sofi Jeannin, chef de choeur. *
- Michael Gläser, chef de choeur. **
- Orchestre National de France.
- Kurt Masur, direction.






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