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Masur et l’ONF, le grand pot Beethoven (6)

jeudi 10 juillet 2008 par Théo Bélaud
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Menahem Pressler
DR

Ce sixième concert devait être spécial quoi qu’il arrive, et l’a été presque plus qu’espéré. Ce lundi 8 juillet, Paris disait adieu à un monument de le la musique de chambre, le Beaux-Arts Trio, et à un seigneur parmi les seigneurs, Menahem Pressler. Ce soir était aussi celui de la Pastorale, certainement l’une des plus difficiles symphonies de Beethoven, dont il est risqué d’attendre le grand frisson au concert. On dit cela, encore plus souvent, de la Quatrième. Mais Masur et le National ont décidément un sympathique esprit de contradiction.

Difficile d’être déçu par une ouverture des Créatures de Prométhée bien jouée et dirigée, non qu’il s’agisse de proclamer que c’est le chef d’oeuvre méconnu de Beethoven. Mais on ne l’entend pas tous les jours, et contrairement à d’autres pièces considérées comme mineures, ses cinq minutes font, sous réserve de ces simples conditions, une impression fort agréable. En l’espèce, l’essentiel (des bois enjoués et des cordes bien tenues, un tempo vraiment vif et mené alla breve) était là. Peut-être, aussi, l’ouverture était-elle de circonstance. Elle ne devait pas écraser de dramatisme de mauvais aloi le rayonnant et peu ombrageux Triple Concerto, et, éventuellement, ne pas rendre plus fébriles que de raison les admirateurs fous de Menahem Pressler attendant de vivre l’un des moments musicaux de leur vie. Nous demandons un peu de compréhension, à ce stade, à nos lecteurs. Car... l’auteur de ces lignes faisant partie de la catégorie en question, l’exercice du compte-rendu est franchement fâcheux à commettre. Il pourrait être développé mécaniquement sur un mode donnant à peu près : le premier tutti introductif manquait d’enthousiasme, mais cela s’est amélioré progressivement, rendant dans le I les occurrences du thème spécifique à l’orchestre [1] suffisamment enthousiasmantes, alors que certains commentaires des bois, de façon inattendue, passaient inaperçus ; le thème principal était justement lyrique au violoncelle de Meneses, alors que les premières interventions de Hope rencontraient elles des problèmes de justesse et d’intonation, et les deux faisaient montre de quelques duretés sur les passages en duo, mesures 812 et suivantes notamment (qui seront effacés de notre mémoire sitôt cette corvée achevée).

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Beaux Arts Trio
Instructional design © 2008

L’amour fait musicien, la musique faite homme.

Etc. Grosso modo, les menus problèmes en question se résoudront dans les deux mouvements suivants. Est-ce bien le sujet principal ? Bien sûr que non. Car, pendant que certains cherchent (en trouvant parfois) à se délivrer des misères où les autres se traînent, Menahem Pressler est très au-dessus de tout cela. Il vit (depuis 1923 environ, sans doute) avec la musique de Beethoven bien comprise, dont acte serait-on tenté de dire. Même si l’instant devait être fort de toutes façons, on craignait (on osait craindre !) que ces adieux soient la dernière exhibition d’une légende vivotante portée par de plus jeunes et plus brillants partenaires chargés de masquer ses faiblesses. On était prêt à l’accepter, à jouer le jeu. C’était inutile. Ce qui aurait été utile aurait été de prévoir l’inverse, car c’est ce qui s’est réalisé. Tant pis pour le Triple, qui en a vu d’autres et de bien pires. Mais, s’agissant d’aisance, de qualité technique et instrumentale, de musicalité infinie, de tendresse, d’humour, de présence - ou plutôt de lumière, on assistait bien à un concerto pour piano de maître, avec solistes obligés. Pourquoi Pressler fait-il ses adieux ? - est la seule vraie question. Il a encore tout, même la présence symphonique des accords conclusifs. Son staccato est toujours sans pareil, ses triolets d’accompagnement sont une leçon de musique à eux seuls, et que dire de ces accords tout simples, soutenant le violon aux mesures 213-215 ? Comme aurait dit l’un de ses plus grands admirateurs, un certain Sviatoslav Richter, c’est la vérité. Et l’amour de la musique fait homme. Menahem Pressler n’aura pas livré au monde des Clavier Bien Tempéré, des Opus 111 ou D960, des concertos de Mozart ou Brahms d’anthologie. Il n’en avait pas besoin pour être un des géants de l’histoire du piano, comme Raucheisen, Moore, ou Istomin.

Une fois tous les très longtemps, il y a des concerts dont on retient le bis. « We’d like to play for you the last movement of Beethoven’s very first piano trio », déclare Pressler, beaucoup plus affable qu’ému apparemment. Le premier finale de trio de Beethoven, le plus pur des sourires, plutôt qu’un impossible et insoutenable Notturno de Schubert, par exemple, en guise de vrai adieu. C’était tout lui, et l’on vous laisse imaginer la suite, indescriptible. Ceux qui mesuraient ce soir là ce qu’ils vivaient n’oublieront sans doute jamais l’image de Sarah Nemtanu agenouillée à gauche du maître, tourneuse de page improvisée. On n’est jamais mieux assis que sur son cul, mais pour quelques minutes, le plus beau trône du monde était par terre, et le titre le plus enviable sur terre, celui de Konzertmeister(in) de l’Orchestre National de France. D’un tout autre côté, l’éructante plèbe bourgeoise s’en fichait pas mal : nous étions deux ou trois ploucs, donc, à se lever pour Menahem Pressler. Un vieux monsieur osait un « merci », bien seul. Nous nous sommes souris. Menahem Pressler a donné son premier concert avec le Beaux-Arts Trio il y a cinquante-cinq ans, moins six jours. Thank you so much, donc : mais pour le dire, nous ne saurions faire mieux que le très émouvant hommage que le vénérable John Amis lui a rendu après ses adieux londoniens au Wigmore Hall. On peut aussi se réfugier derrière le début des Chamber Music de Joyce, et se dire que Pressler n’était pas que le pianiste d’un trio, mais l’amour de celui-ci.
 [2]

Force de la nature

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©Kurt Masur

Il fallait bien embrayer, et le faire avec les terribles premières mesures de la Pastorale n’était pas chose aisée. Cela se passait pourtant bien, et Masur se montrait fidèle ici à son Beethoven dense, terrien et parfois brumeux, en général dans le bon sens. Une nouvelle fois dans ce cycle, (mais pour la première fois dans une symphonie), l’analogie de style et de sonorité avec Günter Wand a paru assez frappante. Les impressions joyeuses s’éveillaient donc rapidement avec cette dimension un brin fruste que procure un doublage des cors bien dosé [3] et un tempo suffisamment retenu - et, contrairement à bien des chefs cherchant à se faire remarquer, sans en changer toutes les vingt mesures. De même, le motif rustique en doubles croches des cordes graves se tenait bien droit comme espéré [4]Auparavant, la tendresse qui doit être grande du premier crescendo était bien palpable des oreilles [5]. En revanche, cette même tendresse manquait aux seconds violons et violoncelles dans leur contrechant au passage immédiatement suivant [6]. Dans son ensemble, l’harmonie donnait satisfaction, et l’orchestre donnait sa pleine mesure dynamique exactement là où attendu, dans la grande inspiration d’air pur précédant la conclusion [7]. Le second mouvement bénéficiait de la sonorité remarquablement homogène des cordes avec sourdines (violons et violoncelles, faisant parfaitement ressortir les altos, par ailleurs concentrés et précis). On pourrait presque parler de déception concernant le reste, soit les bois, dont on espérait monts et merveilles ici. Il y eu des merveilles, mais aussi des passages un peu éteints, et l’on attendait plus du sommet émotionnel du mouvement, - qui est aussi un sommet de l’histoire de l’écriture symphonique ! - où la polyphonie manquait de clarté (clarinette un peu timide) et où la flûte solo dérapait sur sa reprise du thème [8]. Déception fort relative, bien sûr, d’autant que toute l’harmonie allait briller dans le III.

Masur, « à l’ancienne » et, à notre avis, pour le meilleur, prenait tout son temps ici, pour mieux marquer de la plus virile des façons le sempre piu stretto amenant la danse paysanne [9]. Dans l’intervalle, les solos de hautbois (superbe), clarinette/basson et même cor(!) osaient bien plus que précédemment. Tout juste dans la danse en question la flûte manquait-elle d’extériorité. L’Orage tenait lui bien la route, encore que l’on pouvait sans doute attendre encore davantage des contrebasses et timbales [10] - très correctes cependant, et des bois dans la progression vers E. Bonnes trompettes en revanche. Le meilleur était pour la fin, de l’Orage d’abord, Masur bondissant presque sur ses violoncelles à G (début du diminuendo) pour qu’ils chantent - et ils chantèrent ! Quelle bonne idée ! Certainement le plus beau moment de direction d’orchestre depuis le début du cycle. Puis, après le magnifique couac de cor qui devait bien arriver à un moment ou à un autre [11], la fin tout court, mouvement en général le plus raté de l’oeuvre faute d’énergie et de force rythmique aux cordes. Rien de cela dans ce final tout à fait cohérent avec la synthèse de Masur, plus panthéiste et hédoniste que poétique et symboliste (oui, les clichés ont la peau dure, c’est ainsi), et qui donc respirait large et fort là où une absolue nécessité l’exige, pour atteindre à l’effusivité vertigineuse, presque érotique de cette musique [12]. La subtilité et l’écoute mutuelle ne faisaient pas non plus défaut aux violoncelles et bassons sur leurs mesures à nu, où ils passaient du fortissimo au piano comme un seul homme, dans un équilibre idéal [13]. Preuve enfin que cette Pastorale était mue par une conception digne de ce nom, le National achevait sa sortie au grand air en gardant son plus ample et vivifiant exutoire dynamique exactement là où il le fallait, dans la grande catharsis précédant la coda [14]. Un bien beau concert, inoubliable pour d’autres raisons que ses vertus musicales, mais qui n’en est pas moins le meilleur donné avec le quatrième. Nul doute que l’on gardera de l’intégrale, dans un recoin de la mémoire derrière la pièce réservée au bis de Pressler, le final de cette Sixième aux côtés du mouvement lent de la Quatrième.

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- Paris
- Théâtre des Champs Elysées
- 7 Juillet 2008
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Les Créatures de Prométhée, ouverture Op.43 ; Triple Concerto pour piano, violon et violoncelle en ut majeur, Op.56 ; Symphonie n°6 en fa majeur, Op.68.
- Beaux-Arts Trio : Menahem Pressler, piano ; Daniel Hope, violon ; Antonio Meneses, violoncelle
- Orchestre National de France
- Kurt Masur, direction

[1Opus 56, I, mesures 114/225/325 et suivantes.

[2
Strings in the Earth and air,

Make music sweet ;

Strings by the river where

The willows meet.

There’s music along the river

For Love wanders there,

Pale flowers on his mantle,

Dark leaves on his hair.

All softly playing,

With head to the music bent,

And fingers straying

Upon an instrument.

[3Opus 68, I, mesures 37-52.

[4Opus 68, I, mesures 175-180 et similaires.

[5Opus 68, I, mesures 9-11.

[6Opus 68, I, mesures 193-196, puis 239-242

[7Opus 68, I, mesures 428-476.

[8Opus 68, II, à partir de F.

[9Opus 68, III, mesures 161-164, 365-368.

[10Pour les timbales, opus 68, IV, mesures 80-83 notamment, où la différence entre les croches sforzando qui précèdent et les noires fortissimo devrait être évidente, au moins autant que celle entre la croute et le gras...

[11Opus 68, V, mesure 9 : un magnifique couac dans l’esprit, joué sforzando comme demandé ! Sans rire... c’est mieux que de se cacher en l’ânonnant mezzo forte.

[12Opus 68, V, mesures 34-45 et similaires, où à chaque écoute l’on craint de perdre les violoncelles en route : pas cette fois.

[13Opus 68, V, mesures 206-210.

[14Opus 68, V, mesures 219-237.






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