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Masur et l’ONF, le grand pot Beethoven (5)

lundi 7 juillet 2008 par Théo Bélaud, Vincent Haegele
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Le cinquième épisode du cycle aura soufflé le chaud et le froid à volonté, y compris à l’intérieur des œuvres programmées. Et autant dans ce qu’avaient à proposer Kurt Masur que le violoniste Gil Shaham. La constante heureuse que l’on retiendra : le National s’est stabilisé au bon niveau d’engagement et de finition atteint dans la Symphonie n°4 du précédent concert.

Coriolan est une sorte de marronnier des débuts de concerts, qui fait qu’en règle générale les concerts concernés commencent mal. D’une part parce que c’est convenu, d’autre part parce que entamer un concert par un unisson de cordes fortissimo n’est pas la chose la plus confortable du monde. Comme les grands orchestres français sont passablement irrationnels, le National faisait mentir cette belle théorie. On restera interrogé par le choix du tiré-poussé sur les occurrences du fameux unisson de do en question, qui ne semble pas correspondre au lié des rondes, techniquement du moins. S’agit-il de donner une force et une stabilité rythmique d’emblée en marquant le passage de la mesure ? Ou simplement de renforcer artificiellement la dynamique ? Un point de détail à éclaircir. Mais ce n’est qu’un point de détail : pour le reste, et jusque dans les cors s’il vous plait, une fort bonne ouverture de Coriolan, parfaitement en osmose avec l’esprit du meilleur de ce qui a précédé : puissance, creusé du son fondé sur la véhémence du quintette - et celle, toujours un peu curieuse et réjouissante à la fois à observer, de Nemtanu. [1] Masur, outre la force pure, réussissait l’autre point essentiel de la partition, soit de ne « jouer » aucun attendrissement sur le second thème mais de le faire respirer dans la continuité de la tension. La prestation du timbalier (le même qu’au concert n°4) s’est encore améliorée d’un cran. Seule véritable reproche : la coda (pizz) très hasardeuse. Comme pour les ouvertures de Leonore, Masur aura en tout cas fais montre d’une conception approfondie et assumée. La dimension héroïque de l’œuvre et du personnage de Coriolan est passée au second plan, au profit d’une lecture plus tragique et plus personnelle. Volonté d’identifier Beethoven au Coriolan de Shakespeare ? Ce n’est pas impossible. Á voir si cette lecture coïncide avec celle de l’Héroïque déjà jouée. Quelques considérations historiques pourraient rendre le parallèle cohérent, puisque Coriolan possède quelques similitudes avec l’autre héros de Beethoven du moment, Bonaparte.

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Gil Shaham
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Dans le Concerto pour violon, le tempo du premier mouvement posé par Masur s’avérait très modéré, peut-être trop. Cette décision rythmique a ses avantages, comme ses inconvénients : phrasé très délié du violon, mais alourdissement de l’accompagnement (assez perceptible lors des tutti orchestraux). La phrase descendante aux violons [2], normalement sublime, introduisant celle, ascendante, des bois, manquait à chaque fois d’unité et de certitude dans le phrasé. Manque de grâce et de finesse aussi malgré les efforts de Shaham (jusqu’à l’incident de l’archet, évidemment [3] ). Il semble, après son Concerto de Brahms avec Thielemann au TCE en mai, que Shaham est un violoniste qui veut au fond toujours faire de la musique de chambre - ce qui est, en soit, on ne peut plus louable. Aucun violoniste ne s’intègre physiquement dans l’orchestre comme lui durant les introductions longues ; quand les autres défient le public d’un regard inspiré en attendant de montrer ce qu’ils savent faire, Shaham regarde fixement le travail du chef et parfois même y participe ! Extrêmement souvent, il se tourne vers l’orchestre - du moins, les cordes les plus près de lui - pour dialoguer avec elles au mieux, et surtout pour les forcer à le suivre dans les decrescendos les plus extrêmes.

Tout cela est assez fascinant, et témoigne certainement d’un amour de la musique et d’un engagement d’une sincérité inattaquable. Mais deux sentiments nuancent l’enthousiasme : d’une part, Shaham oublie un peu qu’il y a un public (on peut, certes, le regretter, et regretter que la salle soit si grande, mais c’est ainsi), et à trop jouer parfois pour le premier rang de seconds violons, il frise l’inaudible, alors qu’il a du grand son comme très peu. D’autre part, l’impression de recherche permanente de dialogue et d’écoute qu’il donne se fait parfois au détriment de la grande ligne et de la permanence de la tension : nous l’avions déjà remarqué avec Thielemann, mais en considérant par ailleurs que la direction en elle-même était déstructurée. De là, une question : pourquoi Shaham ne va-t-il pas au bout de sa logique fusionnelle intimiste en jouant certains tutti comme le fait Mullova ? On aura pu trouver [4] le deuxième mouvement très affecté, peu naturel et donc très maniériste (façon de filer les sons et d’introduire la phrase du thème principal). Mais il est vrai que là, le tempo était bon et permettait de donner beaucoup d’allant pour un Larghetto. L’exposé orchestral, à l’inverse du I, était admirable cette fois là, et on ne pouvait qu’être soufflé par la sonorité de Shaham dans les pianissimi. La transition vers le final était cependant un peu poussive et n’allait pas de soi. Final qui s’avérait, lui, très correct. Á noter que Shaham, sans être pris à défaut techniquement à un seul moment, a pu souffrir de petits problèmes de justesse. Une prestation discutable et passionnante en son genre, qui ne fera pas oublier celle de... Viktoria Mullova dans cette œuvre au début de cette saison, avec Emmanuel Krivine.
Sinon, bien sûr, le public beugle bravo parce qu’il a cassé son archet ; que ce serait-il passé s’il avait brisé son violon à la manière d’un Jimmy Hendrix ?
Pas de bis, et rien que pour ça, nous pouvons chanter ses louanges. Ad libitum.

Sans aucune discussion possible, la Cinquième conclusive avait du coffre et de l’orgueil orchestral à revendre. De bout en bout. Mais avec une tenue et une continuité musicale plus inégale que la Quatrième de l’avant-veille. Masur ne marquait pas de point d’orgue sur les première et troisième blanches du thème. Encore un point à éclaircir ! [5] A défaut pour le moment, remarquons que vous et moi ne gardons pas le poing sur la porte quand on y frappe. Mais le Destin, on ne sait pas. Comme à chaque symphonie, Masur observait les reprises : oui, les, celle du scherzo aussi, celle pour laquelle il faut mettre le réveil avant l’aurore pour l’entendre. A ce stade, on peut parier que l’on entendra bien les neuf symphonies vraiment intégralement, à 1,1 contre 1. Avant cela, Masur avait livré deux premiers mouvements globalement satisfaisants, et certainement impressionnants. Il était permis de trouver le tempo du I un tout petit peu retenu, alors que celui du II était en revanche idéal, Andante con moto, effectivement battu à la croche. La principale réserve jusque là possible concernait les échos du thème initial aux bois, lesquels connaissaient des difficultés à passer le mur d’un quintette rugissant [6]. Le meilleur de cette cinquième était le scherzo, intégral donc, et surtout impeccablement en place et formidable de verdeur. Un pupitre d’alto en feu dans le scherzo de la (cinquième, cela fait une drôle de différence tout de même. Le final était bien amené, sans que cela ne le mette non plus sur des rails idéaux, bien que l’orchestre n’ait montré de faiblesse à aucun pupitre. Mais un peu comme celui de l’Héroïque, cela fonctionnait beaucoup à l’énergie (fort grande), et la continuité musicale faisait quelque peu défaut - le thème était exposé plus vite à la reprise qu’au début, et encore un peu différemment à la réexposition, était-ce vraiment voulu par le chef ? Belle coda à tout le moins, à l’image finalement de tout le concert, aux brumes sévères illuminées, pour ne pas changer, par le hautbois solo (le premier solo du I !) et, évidemment, le basson magique du National : celui-là, le monde peut nous l’envier autant que Nemtanu.

Une soirée de toutes les manières moins agréable que la précédente, à cause d’un public beaucoup plus bruyant qu’il a fallu faire taire à la fin du premier mouvement du concerto, pour que Shaham puisse se réaccorder avec son nouvel archet... Le mot de la fin revenait à un ami après le concert : « que veux-tu, samedi soir, la Cinquième... ». Certes.

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- Paris
- Théâtre des Champs Elysées
- 5 Juillet 2008
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Coriolan, ouverture, Op.62 ; Concerto pour violon en Ré majeur, Op.61 ; Symphonie n°5 en ut mineur, Op.67.
- Gil Shaham, violon
- Orchestre National de France
- Kurt Masur, direction

[1L’insolente est manifestement partie pour faire les huit concerts sur la même chaise... Impressionnant.

[2Opus 61, I, mesure 15-17.

[3Juste avant la cadence du I, en récupérant celui de Nemtanu à temps - et trouvant, soit, l’élégance de la remercier d’une exquise révérence, so british.

[4Vincent Haegele a trouvé ce larghetto maniéré, Théo Bélaud, pas vraiment ! - mais faisant trop sentir la recherche, sans doute.

[5Bärenreiter maintient ces traditionnels points d’orgue, le nouveau Breitkopf le fait-il ? Quand bien même, la double blanche des mesures 4-5 (et similaires) semblait de toutes façons bien courte... par rapport à la première.

[6I, mesures 109-116 et similaires.






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