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Masur et l’ONF, le grand pot Beethoven (4)

samedi 5 juillet 2008 par Théo Bélaud
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© Kurt Masur

On attendait beaucoup - un tout petit peu trop - du troisième concert, à cause du programme. Le quatrième s’est révélé pour le moment le plus globalement satisfaisant et homogène, presque en dépit du bon sens (les concerto et symphonie n°3 sont faits pour s’entendre, les n°4 ?). Grâce à un Louis Lortie émouvant jusque dans ses limites, et à une symphonie enfin enthousiasmante à peu près de bout en bout.

Comme rien ne se passe vraiment de la même façon à ces concerts, l’ouverture de Fidelio n’atteignait pas au brio de Leonore III. Elle n’en était pas moins charpentée et dense. Mais le problème de l’ouverture du soir est qu’elle expose beaucoup trop les cors. Les occasions de pains étant nombreuses, elles ont à peu près toutes été saisies au vol. A la longue, on se dit que... c’est la vie. Dès la cinquième mesure, la messe était dite, et redite à l’envie sur à peu près tous les sols graves - et il y en a beaucoup. Cela aurait pu être rédhibitoire, mais non : cela s’écoutait, grâce aux attaques fermes et très volontaires des cordes, amenant un climax indiscutablement convaincant [1] ; aux traits des mêmes répondant aux bois, figurant très bien le caractère délicatement aristocratique de ce bel optimisme révolutionnaire [2]. Et enfin aux bois eux-mêmes, remarquables dans la seconde section adagio [3]. La conclusion n’était sans doute pas tout à fait presto, mais puissante et en place, y compris dans les sextolets noires, tout de même... et avec d’assez tonitruantes contrebasses, à nouveau, et, plus novateur dans ce cycle, des timbales présentes - malheureusement, cela n’allait pas vraiment durer. Du perfectible, donc, mais a minima l’impression d’avoir entendu une ouverture de Fidelio tout sauf jolie et timorée.

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Louis Lortie
DR

Qui a dit que le plus terriblement difficile dans les concertos de Beethoven était les cinq premières mesures du quatrième ? Beaucoup de monde, mais apparemment cela ne s’applique pas à Louis Lortie ! Honnêtement, si toute sa prestation avait été de la classe phénoménale de celles-ci, on tenait l’Opus 58 de la décennie. On ne fera pas l’injure aux dites mesures d’une description factuelle de leur exécution par Lortie, puisqu’elles ont été jouées comme elles sont. Vous aimez la musique, vous savez alors ce que ces mesures représentent pour la musique, pour une vie, pour l’humanité. Masur prenait le relais intelligemment, attaquant l’exposé plus lentement que son soliste pour ramener ensuite le tempo initial, qu’il laissait volontiers aller à des micro fluctuations ensuite, plus qu’acceptables dans ce mouvement. La seconde intervention de Lortie se cramponnait à ce niveau improbable, passant tout près de faire croire une heure étoilée. Elle était du reste bien aidée par une intervention du basson solo simplement sublime [4]. C’est par la suite que ses limites devenaient trop audibles. Difficultés d’articulation (mesures 97-100, main gauche à 127-129, par exemple), dynamiques très limitées (mesures 114-118, 157-161, 204-215 par ex., autant de passages où ces limites coulent la dimension de symphonie avec piano obligé du premier mouvement). Lortie pouvait bien entendu faire des merveilles sur bien des passages, généralement marqués pp ou dolce... Mesures 124-126 (et le basson, encore !), 142-151, etc.. Vous aurez compris qu’à ces deux énumérations on pourrait ajouter « et à l’avenant ». L’Andante con moto renouait lui presque avec le miracle du début. Voire complètement, dans les trois dernières mesures de cadences (les arpèges !). Comme c’était à craindre, Lortie ne parvenait que par intermittences à extraire de ses limites dynamiques la musicalité que, sans aucun doute possible, il a à revendre. L’orchestre, jusque là plutôt bon, baissait un peu le pied en concentration et certains tutti s’avéraient approximatifs. Cependant, le plus beau moment de ce finale était à mettre au compte des pupitres d’altos, très justes et émouvants dans leur reprise du thème lyrique peu avant la récapitulation. [5] Il parait que, d’ordinaire, Lortie ne présente pas du tout ces limites techniques. Toutes les biographies le concernant présentent d’ailleurs sa carrière comme archétypique du jeune virtuose bardé de prix à l’adolescence en vertu d’une technique « irréprochable » ; les cycles pianistiques auxquels il s’est attaqué en concert semblent en attester... mais difficile de le savoir ; on préférera rester sur l’impression d’avoir entendu un musicien à coup sûr attachant, auquel il faut certainement s’intéresser. A ce titre, sachez qu’une petite visite sur son site personnel, original et bien conçu, s’impose.

Sans aucun doute, la Quatrième Symphonie est pour le moment la plus aboutie du cycle. Une réussite reposant sur des fondamentaux semblables à ceux observés, notamment dans les ouvertures de Léonore : une solidité rythmique reposant sur les basses, des tempi modérés et tenus. Ajoutons que, à ce stade du cycle, le choix de Masur de rétablir (on peut presque user de ce terme, oui...) les proportions d’un orchestre romantique aux cordes (et seulement aux cordes), commence à s’avérer payant. Bien sûr, les bois doivent s’extraire comme ils le peuvent. Cela fait à la réflexion aussi partie de l’intérêt de ce choix : gagne-t-on à « tout entendre » de l’orchestration de Beethoven sans aucun effort à faire ni aucun effort audible ? Certainement pas. Et, justement, les efforts étaient consentis par le National. Dans le premier mouvement, toutes les interventions de bassons, encore une fois, étaient satisfaisantes, ce qui en soit est une source de joie certaine. La petite harmonie en général livrait une prestation digne de sa réputation [6]. Les basses tenaient leurs promesses là où attendu [7], et l’engagement des violons tenait du tout meilleur des concerts précédents. Tout juste, encore une fois, pouvait-on regretter le manque d’impact des timbales dans ce mouvement - et encore après. A ce stade, avec un changement de timbalier semblant apporter un supplément d’engagement « visuel », on commence à se demander si les instruments en eux-mêmes ne sont pas en cause, et si ces timbales ne manquent pas de netteté et de tranchant quelque soit celui qui les frappe. Mais compte tenu de l’impression générale, considérons que cela reste un relatif point de détail. En effet, le mouvement lent était simplement le plus beau moment pour l’heure du cycle. Pour le vrai cantabile aux premiers violons, pour la vraie rudesse oppressante [8]- enfin ! le Beethoven non « domestiqué » promis par Masur, révélé là où on ne l’attendait pas forcément. C’est que l’on a tendance à légèrement sous-évaluer le second mouvement de la quatrième à l’échelle du corpus, peut-être ! Mais le mieux du mieux était à venir : les deux sections, absolument bouleversantes, introduites par le long solo de clarinette, également cantabile - et comment [9]. Un grand bonheur en cachait un petit : les cors jouaient proprement la coda ! Sans dépareiller plus que de raison, le scherzo pêchait par approximation dans deux des grands tutti du thème principal, sans que cela n’affecte l’énergie motrice du mouvement, ce qui est l’essentiel. Le trio enthousiasmait dans un mimétisme très logique avec celui de la Première, c’est-à-dire grâce au juste style et à l’enthousiasme des commentaires des premiers violons [10]. Belote et re- : les cors jouaient proprement la coda. Comme appréhendé, les timbales passaient incognito leur fulgurantes mesures du milieu de l’exposé du finale [11]. Et... ce sera le seul et unique reproche à faire pour ce mouvement, en tous points remarquables, où la cohésion rythmique de chaque pupitres de cordes n’était pas prise en défaut en dépit d’un engagement plus qu’appréciable - et, honnêtement, nous n’en attendions pas tant. Tout ce que l’on peut attendre de bon, de sauvage et de fraternel dans ce finale était au rendez-vous. Avec, encore, des interventions de clarinettes et bassons formidables, et l’impression finalement qu’un son d’orchestre pour le Beethoven du National est fixé, et doit maintenant le rester. Si cette intégrale a trouvé sa vitesse de croisière dans cette Quatrième, c’est la bonne.

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- Paris, Théâtre des Champs Elysées
- 3 Juillet 2008
- Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Fidelio, ouverture, Op. 72 ; Concerto n°4 en Sol majeur, Op.58 ; Symphonie n°4 en Si bémol majeur, Op.60.
- Louis Lortie, piano
- Orchestre National de France
- Kurt Masur, direction

[1Opus 72, mesures 212-233.

[2Opus 72, mesures 181-199.

[3Opus 72, mesures 235-247.

[4Opus 58, I, mesures 85-87.

[5Opus 58, III, mesures 269-283.

[6Opus 60, I, mesures 107-117 et similaires.

[7Opus 60, I, mesures 81-84 et similaires.

[8Opus 60, II, de A à B.

[9Opus 60, II, de B à C et de F à G.

[10Opus 60, III, mesures 93-94, etc..

[11Opus 60, IV, mesures 24-25.






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