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Masur et l’ONF, le grand pot Beethoven (2)

lundi 30 juin 2008 par Théo Bélaud
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© Christophe Abramowitz

Fort logiquement, les « 1 » du premier concert (Leonore, Concerto, Symphonie), faisaient place aux « 2 » pour le second - les sagacités les plus fulgurantes devraient déduire le programme du troisième. Depuis l’avant-veille, le National a-t-il élevé son niveau de jeu ? Certainement ; mais on ne saurait le dissuader de continuer.

La principale évolution d’avec le concert d’ouverture est que l’ONF a « musclé son jeu » [1]. A deux étages au moins : celui de l’engagement de l’harmonie, grande et petite, et celui de la densité et de la présence des cordes médiums et graves. Cette dernière donnée était très palpable, dès le début de Leonore II [2], qui n’allait que peu se démentir par la suite. [3] Masur fondait là-dessus une approche plein d’à propos et de caractérisation, exacerbant la dimension oppressante des épisodes préparatoires à la libération. Son introduction confinait à l’extrême noirceur, dans un tempo vraiment adagio au climat de Götterdämmerung - Leonore II n’était-elle pas une des oeuvres fétiches de Wagner ? Quitte à aller un peu loin dans la théâtralité, notamment des silences [4] Passé ce détail, il fallait admettre que le parti pris fonctionnait, grâce à un engagement beaucoup plus grand que celui livré par l’ONF deux jours auparavant. C’était tout le son d’orchestre qui semblait transformé, quitte, certes à mettre en difficulté les violons là où attendu [5] : mais le plaisir était certain d’entendre le National sonner « allemand » dans le meilleur sens concevable. Unité et compacité du quintette, présence charnue, à la (bonne) limite de la rugosité de l’harmonie. Contrepartie : le caractère un peu brumeux des bois dans le thème lyrique - mais le charme est là aussi, même si la tristesse de Leonore y prend le pas sur l’optimisme amoureux [6]. Seul élément manquant au tableau aux cordes : des pizz assez « gras », osés... Et enfin, des occurences du thème triomphal marquées par des trombones rocailleux. Remarque générale par définition : Masur a pu donner une impression de pesanteur métronomique un peu systématique : mais c’est que l’on ne lit pas assez cette partition, dont les thèmes adagio à 4/4 sont écrits en croches et doubles, et les thèmes allegro en noires et blanches, alla breve [7]. Si vous avez bien en tête le son des premiers enregistrements de Günter Wand à Köln et de la première période hambourgeoise, vous pouvez vous représenter cette démonstration de grande tradition de Kapellmeister, la « vraie » tradition allemande s’il y en a une, à mille lieux des prétendues recréations rubatisantes à la noix. Soyons clair : cette Leonore II est pour le moment un temps fort de ce cycle. Si mercredi 2, Leonore III est logée à la même enseigne, ce ne sera déjà pas si mal, s’agissant des deux plus fabuleuses ouvertures de toute l’histoire de la musique.

Le bien rare deuxième concerto pour piano recevait un traitement assez similaire au premier, ce qui paraissait un peu insuffisant pour lui conférer un intérêt comparable à ce dernier, après la belle prestation qu’y a livré Katia Skanavi.

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David Fray
DR

David Fray offre une prestation assez comparable pourtant : jeu direct et presque sans manières, toucher clair et discours structuré - pour les réserves, la théâtralité narcissique, également... Oui, sauf que tout était « moins » dans ces attributs : moins de franchise, moins de viscéralité, moins d’éclat dans la sonorité, moins d’écarts dynamiques. Certes, l’Ut majeur fait regarder davantage le Beethoven à venir que Haydn auquel le Si bémol rend hommage (et non à Mozart, la remarque compte). Et, comme pour le premier concerto, le National baissait un peu pavillon en terme d’engagement et, donc et surtout, de concentration (tuttis mous et approximatifs dans le premier mouvement notamment). Bref, tout cela se passait un peu comme on pouvait le craindre : « que voulez-vous, c’est une intégrale, il faut bien se farcir le deuxième » ; et le pianiste : « je n’ai pas grand’chose à dire, mais je vais tâcher d’avoir l’air brillant quand même ; il suffit de lever les bras très haut après une gamme mollassonne, ça fera toujours des applaudissements et un bis ». Gagné sur toute la ligne, et vous aurez droit à un nouvel épisode du feuilleton « les solistes de concerts déféquant des sarabandes de Bach »(épisode précédent). Victime expiatoire du jour offerte par le beau jeune homme au beau public : celle de la partita en Mi mineur. S’agissant de la plus torturée et déchirante des six, c’est encore plus désopilant de voir le beau jeune homme se lever avec un sourire jusqu’aux oreilles recueillir son lot de « bravo, c’est bon, encore ». Le séducteur est joyeux, ses filles, de joie (et vous pouvez lire à l’envers). Soyons clair : nous n’avons rien contre David Fray (et certainement pas contre Nicolaj Znaider), qui est sans doute un pianiste très doué et, semble-t-il par ailleurs, aimant beaucoup Bach. C’est encore et toujours la même histoire : qu’il le démontre jusqu’au bout. Il parait que l’autre soir, à New York, Andras Schiff concluait un récital Beethoven par la partita en majeur. Oui, oui : la partita, ne cherchez pas plus loin. Un bel et bon exemple vaut mieux qu’un discours ici. Fin de l’épisode. Que dire, retenir de factuel après cela ? Mais rien, ou presque. Une prestation sérieuse, d’une simplicité assez touchante dans le mouvement lent, nonobstant ce curieux passage tre corde sempre une douzaine de mesures avant la fin, où nous n’avons pas retrouvé trace d’une indication approchante. Le rondo était entamé de façon trop précipitée par Fray, l’orchestre le remettait d’aplomb, et les premiers violons rencontraient des problèmes de justese sur les batteries de croches sforzando. Tout cela se terminait néanmoins d’une façon qui aurait pu laisser une impression du genre « sympa ». Vous connaissez la suite.

La deuxième symphonie fut meilleure que la première. Pas grande, mais bonne. Ce ne s’engageait pas idéalement (double croche de levée mangée), mais l’introduction parvenait à installer un climat assez tendu, presque sur la lancée de l’ouverture. En revanche, dans l’allegro proprement dit, il manquait un peu d’une pulsation irrépressible, et restait surtout une belle expressivité des violoncelles, qui ont fort à faire ici. Mais après les grondements mordorés de Leonore, on était en droit d’espérer plus d’impérieuse sauvagerie sur le grand accord d’Ut majeur sortant de nulle part au climax suivant la reprise [8]. Moment le plus représentatif d’un premier mouvement où la verdeur, les dynamiques (la plupart du temps), la motricité étaient présentes, mais... pas l’hystérie. Or, les mouvements extrêmes de cette symphonie sont de l’hystérie musicale, que l’histoire du disque notamment a hélas trop canalisée en la cataloguant dans le rayon inepte du « premier Beethoven », de sorte que l’on oublie aujourd’hui que la deuxième est une des symphonies de Beethoven qui a produit la plus forte impression sur ses contemporains, dont certains la qualifièrent de « monstre répugnant ». D’autre part, le problème des timbales persiste, et c’est bien ennuyeux : on attend toujours un jeu beethovénien, c’est-à-dire où les trilles sont l’ordinaire et tout le reste l’extraordinaire. L’Eroica arrive, il est tant de recadrer le tir ! Le second mouvement s’avérait de belle facture, aidé par une battue adéquate et une expressivité juste aux cordes - le hautbois rencontrait lui des problèmes de justesse. Les cors nous faisaient une sévère rechute, s’entendant comme cochons pour saborder à la bonne franquette le thème conclusif de l’exposé II, [9]. Bon scherzo, jusqu’à un trio où Masur sortait une curieuse surprise du chef : blanche (à 100)=noire pointée. Une trouvaille de l’éditeur du Breitkopf nouveau ? Permettez-nous d’en douter, dans la mesure où cela dérange plus que cela n’arrange. Passons. Le finale laissait une bonne impression de départ du concert, laissant place au monstre pour se tordre et cracher comme nous savons qu’il le faut depuis l’acte manqué génial d’un critique de Leipzig en 1803. Les violoncelles parachevaient leur belle prestation du soir sur le second thème, et - miracle - le timbalier jouait presque avec enthousiasme. Bref : c’est mieux, ce peut toujours être mieux. Les plats de résistance arrivent cette semaine, soyons optimistes : c’est simple, il suffit de tout jouer comme Leonore II.

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- Paris
- Théâtre des Champs Elysées
- 28 Juin 2008
- Ludwig Van Beethoven (1770-1828) : Leonore II, Ouverture, Op.72 ; Concerto pour piano n°2 en Si bémol majeur Op.19 ; Symphonie n°2 en Ré majeur Op.36.
- David Fray, piano
- Orchestre National de France
- Kurt Masur, direction

[1Promis, plus qu’une journée, et la phraséologie esthétique du ballon rond sera remisée

[2Mesures 6-8.

[3Mesures 44-55, les contrebasses ! Mesures capitales, posant des conflits harmoniques insolubles entre les deux extrêmes de l’orchestre, débouchant en pleine énigme sur le thème d’Ut majeur : et supérieurement réussies.

[4Mesures 38-41.

[5Mesures 36-37.

[6Mesures 10-15

[7Pour savoir comment se dirige cela, il suffit d’écouter Otto Klemperer !

[8I, mesure 158.

[9Mesures 90-93






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