ClassiqueInfo.com



Masur catholique (2, la foi retrouvée)

vendredi 5 décembre 2008 par Théo Bélaud
JPEG - 17.5 ko
Kurt Masur
© Peter Endig/EPA/SIPA

Parfois, le choix d’une photographie en tête d’une chronique n’est pas innocent. On a retrouvé Kurt Masur ! Ce n’est pas qu’il était porté disparu, mais le Masur entendu au Châtelet dans la Troisième de Bruckner semblait reverdi de plusieurs années par rapport à celui des derniers mois. Rendant naturellement au National une tenue quelque peu négligée dans le premier programme Liszt/Bruckner. Peut-être faudrait-il les envoyer répéter au Musikverein avant chaque concert parisien ?

La première fois que nous entendions Louis Lortie, nous le disions « émouvant jusque dans ses limites ». A la troisième, on peut remplacer « émouvant » par « drôlement attachant ». Il ne fait décidément aucun doute que le pianiste canadien fait partie de la fourchette basse des concertistes internationaux au point de vue technique le plus général : richesse sonore, puissance, virtuosité pure. Mais il ne fait plus aucun doute non plus que dans cette catégorie, il est un des plus malins de tous ! Et des plus courageux, sans doute, car les efforts consentis pour ne pas se contenter de produire de la musicalité privée de piano sont admirables. On en vient (ce n’est pas du tout une image) à s’inquiéter pour lui, qui au bout de dix mesures d’octaves devient rouge comme une tulipe hollandaise (et le reste jusqu’au bout ensuite) et dont les vaisseaux doublent de volume. Lortie est jeune, mais attention, quand même... Totentanz, heureusement, ne (lui) pose pas les problèmes de continuité formelle du Premier Concerto donné la semaine précédente. Il s’agit donc de triompher du catalogue virtuose tout en faisant de la musique, et cela marche nettement mieux. Certes, les cascades d’octaves restent et resteront sans doute toujours problématiques, car l’articulation y est obtenue au prix d’une tension physique hypothéquant la puissance naturelle et la richesse sonore. En revanche, sur d’autres plans, la technique de Lortie, même avec tout ce qu’elle semble avoir de forcé, sert l’expression du texte de façon beaucoup plus convaincante que dans le concerto : en particulier, dans le lyrisme ornemental de la seconde variation, ou dans l’élégance sardonique du fugato de la cinquième (les notes répétées, très bonnes). D’autres passages dans la seconde moitié de l’œuvre surtout sont plus délicats (à partir de I, surtout), mais l’intelligence du service de la partition garde pourtant le dessus, l’accompagnement du National ne souffrant pas trop de reproche, y compris, heureusement, pour ce qui est des trombones. Dans ces conditions, pourquoi ne pas se payer le luxe d’une étude de Chopin (l’op. 10/4 !) en guise de rappel, avec exactement les mêmes caractéristiques, et offrant par delà le plafonnement évident des moyens, des appogiatures de relance du thème idéales, et même de l’humour permanent bien senti dans la main gauche ? En tous cas et heureusement, bien plus réussie que son Au bord d’une source du concert précédent. Comme quoi ! Quand on le voit pour la première fois, singulièrement si ce devait être dans la Totentanz, on doit se dire que ce pianiste a réussi le coup de sa vie ce soir là. Mais en fait, il le réussit manifestement tous les soirs ou à peu près ! Louis Lortie, une sorte de miracle permanent...

La barre avait été placée relativement haut cette saison dans la Troisième de Bruckner, lors du concert de Marek Janowski à la tête de l’Orchestre de Paris. Après la sympathique mais inaboutie Deuxième donnée la semaine passée par Masur, on ne s’attendait pas vraiment à mieux que cela, si ce n’est à entendre un orchestre plus naturellement brucknérien pour ce qui est des cordes. Attente comblée pour ce point, mais erreur manifeste pour le reste. Deux causes peuvent être avancées. D’abord, le National a pu faire ses gammes, en donnant deux fois la symphonie, cinq jours plus tôt à Vienne et l’avant-veille à Orsay. D’ailleurs, la répétition générale du matin ne donnait pas lieu à un filage intégral mais à de simples ajustements sur quelques passages de chaque mouvement. Mais au-delà et surtout, c’est un Kurt Masur presque primesautier qui officiait ce jour là, qu’on n’a presque jamais vu tenir de façon aussi permanente son orchestre, rythmiquement notamment. Hasard ou conséquence de ces données, le National livrait une prestation d’un autre niveau que dans la Deuxième, sur au moins deux plans qui le nécessitaient gravement : la concentration rythmique des cors, et l’engagement général de la petite harmonie. Cette dernière n’atteignait pas encore tout à fait au niveau de tranchant souhaitable, mais était au moins audible. Le reste de l’orchestre, sans surprise, se montrait au niveau, y compris la trompette solo de Guillaume Jehl dans le premier mouvement. Celui-ci était exécuté avec un peu moins de fluctuation de tempo « à l’ancienne » que sous la baguette de Janowski, mais avec un allant d’ensemble qui évitait sans problème le statisme. Un peu comme dans la Deuxième, c’est dans le second thème que le National se montrait le plus à l’aise, profitant à chaque fois de l’occasion de valoriser ses toujours excellents altos (m. 103-114, etc.). Les transitions lyriques aux bois étaient en revanche moins célestes qu’avec les flûtes de l’Orchestre de Paris, mais tout de même écoutables. Quelques chûtes de tensions, les seules du concert, étaient à regretter (m. 296-320, ou toute la section de H à K).

Cette exécution valait surtout pour les mouvements suivants, tous menés par Kurt Masur avec une belle continuité intellectuelle et donc expressive. Très peu de reproches factuels peuvent être évoqués. On se plaît davantage à retenir la caractérisation stylistique de nombreux éléments par Masur, notamment les plus viennois, qui pour le coup s’imposaient avec beaucoup plus d’évidence qu’avec Janowski. C’était le cas sur le superbe Andante quasi allegretto (seconde section du mouvement lent, de B à C), altos et violoncelles obligent, certes, mais avec un réel travail sur l’assurance des phrasés. Même remarque pour le trio du scherzo (scherzo excellement tenu dans l’ensemble, du reste, avec des cuivres beaucoup mieux en place que... d’habitude), et surtout pour le second thème du finale, absolument réjouissant (surtout la dernière reprise, à U), avec des premiers violons ayant simplement tout compris à ce thème : nul doute qu’on le leur a bien expliqué. Fait plus étonnant, aucune perte d’énergie vraiment tangible ne pouvait s’observer, et à aucun moment les chorals de cuivres ne compromettaient l’intelligibilité harmonique des cordes : ce qui n’empêchait pas les trombones de jouer le finale avec autant d’à propos que les premières minutes du concert (excellent avant-dernier climax, m. 193-204). On attendait le dernier choral de recueillement aux cors qui suit dans la catégorie « tout pourri », il n’en fut rien. Le Masur à l’économie un peu puritaine qu’on avait pris l’habitude de voir aurait sans doute regardé la coda se passer, mais pas celui de ce soir, furieusement aux commandes jusqu’à la dernière seconde : le retour du thème initial n’avait donc rien d’anecdotique ni de convenu, mais survenait avec une réelle conviction extatique. Après l’honnête départ de fonction beethovénien, ce grand retour augure du meilleur pour la suite de la saison du directeur honoraire de l’orchestre, quand on sait qu’elle lui fera remettre sur le métier ce qu’il dirige le mieux : Mendelssohn.

Lecteurs, artistes, éditeurs, organisateurs de concerts, notre article vous a intéressé ?
Vous désirez l’insérer dans votre revue de presse ?

"Nous serons ravis de le voir mentionné sur votre site internet. Vous pouvez, sans autorisation préalable de notre part, en extraire de courtes citations, à la condition expresse qu’un lien *fonctionnel* soit fait vers notre site.

En cas de citation sur un support papier, les noms de l’auteur et de notre site doivent être obligatoirement mentionnés.

Pour toute précision, n’hésitez pas à contacter notre rédaction : richard.letawe(at)classiqueinfo.com"

- Paris.
- Théâtre du Châtelet.
- 26 novembre 2008.
- Franz Liszt (1811-1886) : Totentanz ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie N°3 enmineur, version de 1889.
- Louis Lortie, piano.
- Orchestre National de France.
- Kurt Masur, direction.











Accueil du site | Contact | Plan du site | | Statistiques | visites : 804378

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Musique symphonique   ?    |    Les sites syndiqués OPML   ?

Site réalisé avec SPIP 2.1.8 + AHUNTSIC

Creative Commons License