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Masur catholique (1)

mardi 25 novembre 2008 par Théo Bélaud
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Kurt Masur DR

Rentrée à la tête du National en demi-teinte pour Kurt Masur, partagée entre le plaisir de faire entendre (et d’entendre) la trop rare Deuxième Symphonie de Bruckner, et une prestation factuellement imparfaite de la part de l’orchestre en général et du soliste dans la première partie. Un concert écoutable, mais l’on espère davantage pour le second volet de ce mini-festival Liszt/Bruckner au Châtelet.

L’impression donnée par Louis Lortie dans le Concerto n°1 de Liszt était parfaitement cohérente avec celle laissée, avec les mêmes autres protagonistes, quatre mois plus tôt dans le Quatrième de Beethoven. Cohérente au sens où elle complétait logiquement un aperçu du jeu de ce pianiste réussissant le tour de force d’être à la fois original et archétypale. Original parce qu’il est plus immédiatement musicien, chanteur et diseur que nombre de ses collègues - notamment les plus limités pianistiquement - bloqués dans l’affirmation volontaire de la musicalité pour tout viatique. Lortie ne laisse pas ou peu paraître de velléités trop saillantes et c’est la raison principale pour laquelle l’écouter n’est jamais vraiment agaçant ni pénible. Mais comme ses bornes techniques sont évidentes, il y a aussi quelque chose de modèle du genre dans son piano. Modèle de compensation, en quelque sorte. On s’en doutait déjà après le Beethoven, mais il ne fait pas de doute que Lortie est donc un pianiste des plus intelligents, capable d’évacuer la majeure partie de la tension que devrait produire chez lui l’effort de jouer avec le maximum d’engagement contrôlable un concerto virtuose. Cela ne peut pas totalement faire illusion, mais en partie tout de même : notamment sur les grands accords, dès l’entrée du soliste, où le manque d’ampleur sonore naturelle n’est pas compensé au détriment de l’harmonie. Plus encore, cela correspondant à une qualité naturelle de Lortie, sur les gammes piano comme celle concluant le premier mouvement, avec un vrai diminuendo continu, chose qui n’est pas donnée à tout le monde. Il est déjà nettement plus délicat d’y croire sur les enchainements d’octaves du premier mouvement : audible dans la force tant que les octaves ne sont qu’à la main droite, moins quand ils sont aux deux mains, et impossibles quand ils ne sont qu’à la gauche (m. 81-89).

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Louis Lortie DR

Là où l’on attend le plus de Lortie, sur les épisodes lyriques les plus chantants (second thème du I, exposé du II surtout), on reste quelque peu sur sa faim : rien de déshonorant, mais ce sentiment, patent dans Beethoven, de fragilité chantant pourtant avec les meilleures et plus sincères intentions convient moins à l’hyper romantisme de ces pages, dont le discours très relativement substantiel ne peut prendre corps qu’au contact d’une intensité sonore, d’une vibration de chaque note de la main droite même et a fortiori pianissimo, qui sont hors de portée de Lortie - mais d’ailleurs d’à peu près tout le monde. L’ennui était toujours évité, mais rien ne décollait non plus en-dehors du premier solo de clarinette de Patrick Messina, peut-être - et à propos des solos, a-t-on rêvé ou Sarah Nemtanu a-t-elle bien joué seule la partie confiée aux deux premiers violons, (m. 58-62) ? Mais du reste, en dehors des épisodes de gloire isolés, la petite harmonie du National retombait ce soir là dans la routine l(le début du III, aussi martiale et animato qu’un chat persan, par exemple. Le reste était plus acceptable, à commencer par le quintette et comme d’habitude ses pupitres graves, bien mis au service de la conception dense et assez hiératique de Masur. Celle-ci a pu déranger par son apparence épaisse, mais à nos lumières peut-être chancelantes, une bonne dose de gravité consistante ne fait pas de mal du tout à cette musique, surtout quand le superficiel ne s’accouple pas au transcendant pianistique. On préférait toutefois la noblesse du grain et des phrasés des cordes sur le thème obstiné du premier mouvement à l’emphase un peu factice de l’appogiature finale...

La Deuxième de Bruckner est une page admirable qu’en dehors des intégrales il est bien trop difficile d’entendre - parmi les grands maîtres et brucknériens éminents, seul Giulini a tenté de l’honorer isolément. Rien que pour cette programmation, il faut remercier Kurt Masur de ce concert, lui qui est à un stade de la carrière où l’on se plait plutôt à ressasser uniquement les quelques mêmes chefs d’œuvres bien (ou trop) mûris. Le fait que l’on a pu à cette occasion (re)découvrir la symphonie sans que le jugement n’en soit faussé est bon signe. De là à dire que justice lui a été entièrement rendue, il y a un grand pas. Si l’on va droit au but, sans surprise au vu de la première partie, la faute principale en revenait à la petite harmonie du National, décidément trop inconstante d’un concert à l’autre. Le manque de netteté et de volume de ses interventions était frustrant durant tout le concert, et nuisait autant à l’aération des textures qu’à la continuité du discours : il suffit de regarder le seul exposé initial, où les violoncelles étaient bien seuls à finir des phrases non commencées (m. 28-37), ou toute la seconde section de l’adagio (de E à F), où flûtes et clarinettes se livraient à un concours de discrétion des plus malvenus. Et l’essentiel de la suite se déroulait à l’avenant, solos mis à part la plupart du temps, mais ce ne peut suffire, ici ou ailleurs. Les cors, dans l’ensemble, souffraient quant à eux de sérieux problèmes de tenue rythmique, dans presque toutes les formules pointées des différents climax de la symphonie : ce ne sont certes pas des passages faciles, mais tout de même : la récurrence du problème est usante à la longue. Le reste de l’orchestre livrait une prestation oscillant entre le correct et le fort bon, et l’ensemble donnait quand même un résultat moins probant que lors des trois dernières sorties parisiennes. Dommage, car l’italien Châtelet offre quelques vertus acoustiques supplémentaires par rapport au TCE, notamment l’ampleur de l’espace dans lequel respire le son sans toutefois se perdre, qui convient fort bien à Bruckner.

La bonne tenue du quintette était donc le meilleur atout de Masur pour offrir tout de même de très beaux moments dignes de l’œuvre : au premier chef, les occurrences du second thème du premier mouvement, au bon tempo, élégantes et sans y appuyer l’accentuation. La fin de l’adagio était elle aussi remarquable, avec la vraie conclusion originale au cor solo, supprimée par Bruckner de la première édition pour cause de trop grande difficulté : heureusement, l’exécution ne permettait pas de le deviner. Mieux encore, le trio du scherzo relevait de la très franche réussite, à tous points de vue (c’est ici que la petite harmonie sauvait l’honneur) : tempos, phrasés enlevés et convaincus, et comme souvent au National, excellents altos. Le finale était enfin étonnamment tenu, moyennant les imperfections instrumentales, et bénéficiait d’un bon investissement de François Desforges, qui ne ratait pas son morceau de bravoure introduisant la coda (certes, il suffit de jouer fort...). Dans l’ensemble, Masur assurait une tenue discursive acceptable, même s’il est possible de faire beaucoup mieux, mais sans doute avec un orchestre davantage rompu à la partition et plus entièrement concerné. On notera enfin que, s’il présentait officiellement la version de 1872, il ne se privait pas d’opter pour l’ordre des mouvements centraux institutionnalisé plus tard (adagio-scherzo), de faire jouer la coda alternative de 1876 (excellente idée), et d’opter pour une des parties modifiées du développement central du finale (plus étrange). Quoiqu’il en soit, un concert bienvenu pour une raison évidente, mais l’orchestre devra montrer un autre niveau pour donner une grande Troisième ce jeudi : espérons qu’il aura bénéficié du rodage de luxe effectué cinq jours auparavant au Musikverein de Vienne.

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- Paris.
- Théâtre du Châtelet.
- 19 novembre 2008.
- Franz Liszt (1811-1886) : Concerto pour piano n°1 en mi bémol majeur ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°2 en ut mineur, version de 1872.
- Louis Lortie, piano.
- Orchestre National de France.
- Kurt Masur, direction.






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