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Mariss Jansons : l’imparable grande et belle manière

jeudi 11 décembre 2008 par Théo Bélaud
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Mariss Jansons
DR

Voilà un exercice difficile. Nous attendions un grand concert. Nous avons eu un grand concert. Pas toutefois une heure dont on pense se souvenir toute sa vie - et sur laquelle il peut-être aisé de se répandre en dithyrambes imagées. Alors, quand Mariss Jansons et l’Orchestre de la Radio Bavaroise donnent tout ce que l’on attend d’eux sans aucune surprise, qu’est-ce qui fait d’un tel concert qu’il est néanmoins bienfaiteur ?

Premier élément de réponse, quelque peu à côté du sujet : la Radio Bavaroise passait par Paris le même mois que la Staatskapelle Berlin et la NDR de Hambourg. Un utile défilé d’aperçu d’orchestres allemands dont la hiérarchie a été et reste plus mouvante qu’on ne le croit peut-être. Du seul point de vue technique, ce mini passage en revue aura été intéressant. Ainsi, pourles berlinois avec Pierre Boulez, avions-nous violons 1, violons 2, violoncelles/contrebasses, altos (comme les quatre grands orchestres parisiens). Pour les hambourgeois avec Dohnanyi, et pour les munichois (comme l’année passée) : V1, Vc/Cb, A, V2 (comme, d’ailleurs, la Philharmonie de Munich il y a quelques mois avec Thielemann). Si des ces trois là, la Staatskapelle produisait d’assez loin le son d’orchestre le plus clair et le plus raffiné à tous les étages, on ne peut pourtant en tirer conclusion pour ce qui est de la pertinence de ces placements de pupitres. Au moins, sur le principe, apprécie-t-on de voir les violons se faire face dans Bruckner, lequel est sans doute le compositeur dont l’écriture demande le plus cette organisation de la polyphonie (pour s’en convaincre, on peut prendre à peu près n’importe quel second thème de n’importe quel premier mouvement de ses symphonies, et en tous cas, cela fonctionne pour la Quatrième). C’est nettement moins évident dans Mozart, mais on ne saurait dire si Jansons y obtiendrait un meilleur résultat en changeant de configuration. De fait, sa Linz de première partie avait fière allure - mais quand diable dans un concert aussi prestigieux entendra-t-on le programme se conclure par une symphonie de Mozart ? Sans excès ni d’allègement ni de consistance, et sans aucune préciosité. Voire sans personnalité ?

De tant de sobre perfection pouvaient naître quelques frustrations : avant tout, que l’allegro du premier mouvement ne démarre - et ne se relance à chaque retour du thème - avec davantage de véhémence aux violons, quitte à jouer moins admirablement proprement (m. 30 et similaires). Les merveilleux cors de la Radio Bavaroise forçaient d’emblée l’admiration par leur sonorité au moelleux unique, mais, et bien que ce fut du Mozart (ou parce que, après tout ?), on en venait presque à souhaiter les entendre un peu plus en-dehors, par exemple dans le mouvement lent (m. 69-73, par exemple). Et de façon générale, mais on y reviendra, une réussite totale dans une symphonie de Mozart ne peut faire l’économie d’une petite harmonie un peu plus tranchante que celle entendue dans cette Linz, propre et plein de cohésion certes, mais moins caractérisée et charmeuse que ce que l’on attend à un tel niveau. Si en tout cas rien de ce que Jansons faisait ici entendre ne cédait à la moindre pesanteur, il n’en restait pas moins une impression de confort bourgeois un peu trop prégnante pour s’enthousiasmer.

Une telle impression, à aucun moment, ne pouvait se retirer de la formidable Quatrième de Bruckner donnée ensuite. Disons-le tout de suite, si nous avions quelques micro-réserves au point de vue interprétatif surla Première de Mahler exécutée par les mêmes la saison passée, il n’y en aura aucune de mentionnée ici. S’il y en avait, elles étaient d’ordre instrumental, et évidemment fort relatives. La donnée est simple : les bois munichois sont bons, sans rien d’exceptionnel à faire valoir comme ceux de la Staatskapelle Berlin. Les flûtes et clarinettes en particulier manquaient d’assurance (en tous cas à ce concert), et à coup sûr d’une personnalité sonore affirmée. Curieusement, alors que c’est souvent le point faible des orchestres allemands, le hautbois solo livrait quant à lui une prestation globalement brillante. Pour le reste, à prendre toujours notre étalon berlinois, probablement valable pour le reste de la saison, le SOBR tenait presque sans problèmes la comparaison, y compris, presque, pour le timbalier, excellent de bout en bout. Pour le reste, et donc l’essentiel, quoi d’autre que la magnificence sonore ? Principalement, la souplesse. Jansons dirige Bruckner en gardant le meilleur de la tradition de fluctuation du tempo : d’aucun trouveront qu’il s’agit d’un rubato trop domestiqué, trop contrôlé, trop préparé. Mais ce n’est pas non plus du Furtwängler réchauffé, copié et artificiellement calibré par avance : la spontanéité du geste est réelle, et parvient souvent à être réellement excitante - et il n’est pas besoin, après tout, d’aligner les pains et d’attaquer tous les climax de travers pour être excitant.

Dans le premier mouvement, un exemple spécialement admirable de cette ductilité de conduite était la progression vers le retour mineur du thème des cuivres à I, où Jansons amenait un étonnant surplus d’urgence par rapport aux occurrences précédentes : riche intuition s’il en est ! Le chef proposait par ailleurs une appréciable conception allante du second thème, toujours employé comme relance du discours et jamais comme intermède contemplatif, y compris à l’intérieur de celui-ci (passage du chant aux violoncelles, à chaque fois en animant légèrement encore) : approche particulièrement magnifiée là où attendu (m. 459-468). Une approche très similaire caractérisait le finale, globalement rapide mais sans que jamais n’apparaisse le moindre volontarisme précipité. Parmi les très grands moments (attendus), impossible de ne pas citer le grandiose échange cuivres-cordes sur le retour du premier thème (m. 237-248) : le grand souffle brucknérien, avec la grande manière, c’est cela ! C’est aussi à cette vague mais nécessaire notion qu’il faut rattacher la tenue formidable de tout l’orchestre sur chaque dernière note des grandes codas, que ce soit dans le I, le III (surtout le III) ou le IV. Dans le scherzo, en effet, encore plus qu’ailleurs, c’était l’impression permanente d’une réserve de puissance restant disponible à chaque montée dynamique supplémentaire qui impressionnait.

Certes, si réserve il doit y avoir, elle concernerait le sérieux un peu trop constant des pupitres dans la caractérisation de certains thèmes : trio du scherzo, ou développement ornementé du second thème du finale (m. 109-120, les trilles aux premiers violons) : sur l’équivalent très proche du finale dela Troisième trois jours plus tôt, Masur et le National étaient certes deux classes en-dessous, mais montraient davantage d’humour et du caractère Volkfest souhaité ! Mais enfin, le deuxième mouvement se détachait lui à tous points de vue : ici Jansons rejoignait un tempo presque plus modéré que l’habitude, et trouvait sans toutefois se perdre dans le détail pictural des équilibres de timbres fabuleux, rendant pleinement justice à l’acmé émotionnelle de l’œuvre, avec une classe folle (m. 101-123). Mais savez-vous pourquoi un concert simplement réussi d’interprètes de ce niveau vaut le voyage même s’il ne s’agit de leur plus grand de la décennie ? Mais pour seulement une ou deux minutes comme celles-ci, que personne d’autre ne vous donnera, avec la meilleure volonté du monde.

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- Paris.
- Théâtre des Champs-Elysées.
- 30 novembre 2008.
- Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie N°36 en ut majeur, KV 425 ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie N°4 en mi bémol majeur.
- Sinfonieorchester des Bayerischen Rundfunks.
- Mariss Jansons, direction.






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