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Marie-Nicole Lemieux : l’Opéra Français à l’honneur !

dimanche 21 novembre 2010 par Pierre Philippe
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Marie-Nicole Lemieux
© Yves Renaud

En 2000, Marie-Nicole Lemieux remportait le premier prix et le prix du lied au Concours Reine Elisabeth. Depuis, sa carrière s’est développée rapidement dans des répertoires centrés sur le baroque et les mélodies. Bien sûr quelques rôles montrent sa curiosité vers les autres répertoires, comme par exemple la Nourrice de l’Ariane et Barbe-Bleue de Dukas ou Mrs Quickly de Falstaff. Avec le disque-récital sorti il y a quelques semaines (Ne me refuse pas, chez Naïve), elle nous montre son adéquation à l’opéra français du XIXème siècle. Le concert au Théâtre des Champs Elysées reprend une grande partie du programme enregistré et ce pour notre plus grand plaisir !

Le récital commence immédiatement par une pièce de choix, un air particulièrement exigeant et aussi très peu connu, celui d’Odette extrait de Charles VI d’Halévy. Exemple même d’une scène de Grand Opéra, ce monologue se décompose en plusieurs sections, chacune montrant un caractère différent de l’héroïne. Si la première partie est un récitatif nécessitant d’habiter le rôle pour définir ce caractère noble, la seconde est beaucoup plus douce et nostalgique demandant une plus grande douceur et de la sensibilité. Et pour finir, un vaillant passage où la jeune femme se prépare à se sacrifier. De tessiture tendue vers l’aigu, cet air aurait pu mettre mal à l’aise la contralto, mais au final, le léger inconfort qu’on peut entendre dans l’extrême aigu est racheté par un engagement sans faille, une intelligence dans l’incarnation et une voix magnifiquement expressive. Si l’entrée manquait quelque peu d’assurance surtout dans le haut de la tessiture, la voix prend rapidement ses marques et les aigus deviennent faciles et puissants. Pour un début de soirée, la démonstration est faite que ce type de composition est parfaitement dans la voix et le tempérament de la chanteuse. Et puis c’est un vrai régal d’écouter et de vivre un air si peu connu.

Si le disque correspondant à ce programme comporte plusieurs passages rares, la suite sera plutôt composée d’airs connus. Extrait de Médée de Cherubini, l’air de Neris est souvent chanté en italien. Mais c’est ici dans la version originale qu’on l’entend. Construit tel un duo entre la chanteuse et le basson, la tristesse est portée non seulement par la mélodie et la voix, mais aussi par l’instrument. Cet effet est renforcé par la présence de l’instrumentiste aux côtés de Marie-Nicole Lemieux. La rondeur du timbre répond avec bonheur au son cuivré de l’instrument et les lignes se croisent et se répondent dans un duo splendide. La chanteuse se fait musicienne tout en prenant soin de ne pas négliger le texte. La complainte, menée lentement mais avec douceur par le chef d’orchestre, se déroule donc douloureusement… mais pour notre plus grand plaisir ! Un vrai triomphe pour les deux musiciens.

C’est ensuite un air que toute alto, mezzo-soprano (voir même soprano ayant une aisance dans le grave) se doit de chanter : la fameuse romance de Mignon extrait de l’Opéra éponyme d’Ambroise Thomas. Que faire d’un air aussi connu et usé ? Soigner la ligne de chant, nuancer, apporter vie... tout ce que fait Marie-Nicole Lemieux. Cette romance n’est pas lointaine et rêveuse comme parfois ; c’est ici une vraie interrogation, celle-ci entrainant réactions et émotions. La chanteuse prend soin, tout au long de l’air, de varier la dynamique et de conserver cette rondeur qui fait merveille. Accompagnée avec douceur et lenteur par Fabien Gabel, nous nous trouvons face à un moment suspendu, d’une féminité rare ici. Le rendu est donc personnel, loin des interprétations stéréotypées qu’on y entend trop souvent.

Après ces trois airs, l’orchestre a droit à son moment de gloire. Si l’accompagnement était toujours très soigné et inspiré, c’est avec cette ouverture rare de Thomas, extrait de Raymond ou Le Secret de la Reine qu’on peut juger de la qualité de l’orchestre. Et le résultat est à la hauteur des attentes. Si souvent les passages orchestraux sont des étapes obligées mais loin d’être passionnantes dans ce genre de concerts, c’est loin d’être le cas ici. D’abord, par le choix du morceau. Cette ouverture est parfaite pour démontrer les qualités de l’orchestre : commençant par un passage lent et doux, on peut admirer la justesse et l’unisson des cordes. Puis, un crescendo amène à une sorte de galop endiablé. La qualité d’exécution est excellente, permettant de découvrir cette pièce rare dans de très bonnes conditions.

Après l’entracte, on retrouve l’ONF dans Massenet. Le compositeur est principalement connu pour ses compositions lyriques, mais il composa tout de même quelques œuvres orchestrales, comme cette Suite n°3 basée sur des pièces de Shakespeare. Les trois mouvements sont très différents : le premier d’abord basé sur La Tempête puis sur Roméo et Juliette, le deuxième sur Otello et enfin le dernier sur Macbeth. C’est une véritable histoire qui nous est contée, avec le prélude dramatique et sombre, suivi par une scène dansante et noble. Par la suite, la mélancolie de Desdemone semble venir sur le devant de la scène. Et pour finir, c’est l’apparition du pouvoir, des sombres contrées et enfin une dernière bataille. L’orchestre met en valeur encore une fois cette partition peu connue, sous une direction passionnée et pleine de théâtre,qui donne vie à la partition.

Retour ensuite de Marie-Nicole Lemieux pour la scène la plus dramatique de la soirée : la scène des lettres de Werther. Comme dans les autres airs, le chef dirige l’orchestre lentement, sans pour autant tomber dans un accompagnement invertébré. C’est tendu et sombre, parfaitement en accord avec l’ambiance de la scène, qui demande beaucoup d’investissement, passant des sentiments les plus tragiques à des souvenirs légers. La tenue des longues phrases ne donne pas de souci à notre chanteuse et à ce soutien orchestral Marie-Nicole Lemieux ajoute une grande profondeur d’interprétation. Là encore on connait tous cet air par toutes les grandes mezzos. Ici, le texte a été analysé, chaque mot possède son poids, chaque situation se trouve mise en lumière. On sent toutes les émotions qui explosent dans l’esprit de la pauvre Charlotte. La tragédie est bien là, et comme souvent c’est en étant spectateur et destinataire de cette souffrance que le public passe un moment d’une grande intensité.

Pour finir le programme, Carmen. L’interlude n’emporte pas totalement l’adhésion. Non pas qu’il y ait une faute de goût mais plutôt que la direction manque de mélancolie. Ensuite Marie-Nicole Lemieux nous propose la Habanera, dont le rendu n’est pas aussi marquant que ce qui a été chanté auparavant. Très heureuse de chanter ce passage, la chanteuse est très à l’aise, envoyant un coup d’œil pétillant au chef. Sa Carmen vit, jamais vulgaire, mais il lui manque la spontanéité et la sensualité de la libre penseuse. Pour finir, la Danse Bohème. Il n’y avait aucun texte dans le programme, et c’est en effet une version orchestrale qui est ici proposée, loin d’être passionnante malgré une direction vive et enlevée. Marie-Nicole Lemieux semble tout de même vivre la musique à telle point qu’à la fin, elle fredonne, se lève et termine par chanter et danser, finissant par un éclat de rire ravageur !

Bien sûr, après un tel récital le public était prêt pour des rappels. Et c’est en allant chercher dans le programme de son disque qu’elle va répondre aux espoirs du public. Pour commencer, un air qui lui tient à cœur selon ses dires : « Mon cœur s’ouvre à ta voix » extrait de Samson et Dalila. La sensualité du timbre et la musicalité ne peuvent que faire fondre tous les Samson de la salle : enjôleuse et amoureuse, elle l’est sans conteste et ravit toute la salle. On est loin des grosses voix méchantes et sombres : ici le chant sait rester léger et aérien, montrant à quel point Dalila est bel et bien amoureuse de Samson. Après un triomphe mérité, elle proposera un deuxième et dernier bis, avec l’air qui se trouve caché en fin du récital enregistré : un air de La Fille du Tambour Major. Si la soirée proposait principalement des figures tragiques, nous sommes ici face à un personnage haut en couleurs comme sait les créer Offenbach ! Magistrale dans les rôles comiques tels que Mrs Quickly ou Dame Marthe, Marie-Nicole Lemieux retrouve son naturel enjoué, mimant et jouant superbement cette vieille femme quelque peu étrange. Le triomphe qui suit est un grand remerciement pour la générosité de la chanteuse et pour la qualité musicale de la soirée.

Pour chaque air, la chanteuse aura su créer un personnage à partir d’extraits isolé. Exercice d’autant plus difficile qu’elle ne possède à priori aucun de ceux proposés ici à son répertoire scénique. Mais à chaque début de morceau, après son arrivée souriante et joyeuse, une fois la musique commencée, elle prend pied dans l’histoire et le drame. Le prélude de l’air de Werther est particulièrement éclairant, la voyant ressentir ce que propose l’orchestre. A tel point qu’elle finit cette scène avec les yeux humides tellement elle est bouleversée par ce personnage. A cette sensibilité s’ajoute aussi une diction parfaite, permettant de profiter de chaque mot et donc de ressentir avec encore plus de force chaque nuance et intention. Si sur le papier le programme chanté semblait assez court, avec cinq airs seulement, la difficulté et la durée de chacun explique le peu de numéros programmés. Toute la salle aurait bien sûr espéré un troisième bis, un monologue de Didon par exemple, mais la générosité durant toute la soirée compense cette légère frustration.
L’orchestre aura lui aussi beaucoup apporté à cette soirée. De par sa sonorité, toujours pleine de couleur, mais aussi par la direction efficace et intelligente de Fabien Gabel. Et quand on voit en plus la complicité qui semble exister entre le chef, l’orchestre et la chanteuse, on comprend pourquoi cette soirée s’est aussi bien déroulée.

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- Luigi Cherubini (1760-1842), Médée : Ah ! Nos peines sont communes
- Ambroise Thomas (1811-1896), Mignon : Connais-tu le pays ? ; Raymond ou Le Secret de la Reine : Ouverture
- Jules Massenet (1842-1912), Scène Dramatiques : Suite n°3 pour Orchestre ; Werther : Werther, Werther qui m’aurait dit la place
- Georges Bizet (1838-1875), Carmen : Interlude – Habanera – Danse bohémienne
- Camille Saint-Saëns (1835-1921), Samson et Dalila : Mon cœur s’ouvre à ta voix
- Jacques Offenbach (1819-1880) : La Fille du Tambour Major : Examinez ma figure
- Marie-Nicole Lemieux, contralto
- Orchestre National de France
- Fabien Gabel, direction






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