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Marek Janowski : et maintenant, les Alpes !

lundi 23 mars 2009 par Théo Bélaud
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Marek Janowski
© Mike Fröhling

L’inoxydable Marek Janowski a quelque chose du sportif de haut niveau, et plus spécialement du coureur de fond. Il n’est pas le plus spectaculaire ni le plus séduisant de sa discipline, mais la constance, la régularité et l’efficacité de son travail forcent l’admiration. Il semble que la chose soit maintenant plus couramment admise : le toujours honnête Orchestre Philharmonique de Radio France actuel, qui dans les grands jours est simplement le meilleur orchestre français, seul lui a pu le faire. Janowski doit bien être l’homme des grandes performances qui requièrent patience, méthode, et discipline. Il en comptait déjà une à son actif cette saison : donner un fort bon concert avec l’Orchestre de Paris (avec Salonen, c’est le seul). La seconde, dans un autre genre et avec un bon Orchestre de la Suisse Romande, a peut-être fait plus forte impression encore.

Ce concert ne s’était pas vraiment ouvert le chemin de la réussite dans sa partie concertante, et sans que celle-ci ne soit désastreuse du tout, on aura été bien déçu de retrouver Nikolaï Lugansky en assez petite forme dans le Concerto pour piano de Schumann. Pour deux raisons liées à autant de précédents : la première fois que nous entendions Lugansky, c’était dans ce concerto, et l’impression produite était des plus fortes, fixant durablement une idée du pianiste assez contraire à celle généralement véhiculée - ennuyeux, inexpressif, etc. La dernière fois, c’était il y a moins de deux mois au TCE, dans un récital donnant à l’entendre carrément l’antithèse du virtuose glaçant que l’on fait, de façon incompréhensible, de Lugansky. On attendait donc de retrouver peut-être tout à la fois : la poésie, la vocalité, la distinction, et ce mélange de sobre autorité et de fragilité qui le caractérise... dans les meilleurs soirs. Celui-ci n’en faisait assurément pas partie, hélas. L’Orchestre de la Suisse Romande, insuffisamment impliqué, a eu beau ne rien faire pour couvrir le soliste, celui-ci a rencontré bien des difficultés à rester audible. Certes, la richesse et le contrôle de sa sonorité font toujours leur effet lorsque Lugansky joue à nu ou presque, mais cet étonnant manque de force hypothèque en pareil cas la continuité de la ligne musicale. Peut-être pour une autre raison, qui est un peu le défaut permanent de Lugansky, indépendamment du niveau de ses prestations : une carence dans la faculté d’emmener l’auditeur de force dans une direction, d’imposer d’autorité un discours.

L’auditeur pouvant, le cas échéant comme ici, être mis sur le même plan que les accompagnateurs. Un défaut qui devient criant quand Lugansky n’est pas au meilleur de sa forme, dans la mesure où il accentue alors les problèmes discursifs courants dans ce concerto, singulièrement dans les premier mouvement : tempos distendus sans que la continuité de climat ne s’instaure, fuite en avant sur le thème des cordes - et dissolution de l’accompagnement de piano par la même occasion, manque de tenue des basses harmoniques si importantes de la partie soliste. Ainsi (dis)tendue en permanence, la partie soliste peut parfois chanter, mais comme à vide, et de surcroît sans répondant à l’orchestre (un hautbois solo totalement transparent ici, c’est embêtant). Nous avions un grand souvenir de la cadence sous les doigts de Lugansky : ce genre de configuration doit certes faire relativiser les déceptions, mais nul doute que là aussi, le lyrisme superbement hautain attendu relevait beaucoup plus d’un volontarisme, de l’ordre de ceux que provoque le manque de décontraction. Dans la romance, ce sont les violoncelles qui manquent de classe sur le second thème, et dans le finale, trop pressé, les phrases de manière générale n’y sont guère, à la limite encore moins côté soliste, dont la force d’articulation se délite comme rarement dans le dernier tiers du mouvement, la dernière descente brisée se noyant littéralement. Au moins y aura-t-on entrevu ce dont les cors suisses étaient capables... Une exécution jamais en-dessous du moyen mais où, à chaque instant, on a eu le sentiment, et même la sensation physique de voir que Lugansky ne sentait pas son Schumann ce soir-là.

Mais comment douter une seule seconde que Janowski sent son Strauss ? L’amateur très modéré que nous sommes des grandes fresques de ce dernier a de la chance ces temps-ci. Entendre en un mois une Heldenleben (Andris Nelsons) et une Alpensinfonie entièrement convaincantes de bout en bout, tenues, cohérentes, intelligibles et jamais triviales, cela parait même tenir du miracle. D’autant qu’il nous semble bien que l’Alpestre est encore bien plus compliquée à faire tenir debout qu’Une Vie de Héros, tant la structure en est éparse, le matériau hétérogène et son niveau d’inspiration... variable. Il faut croire que la manière, pourtant en soi peu ostentatoire, propre à Janowski, doit convenir parfaitement à ce genre de musique : une manière qui, sans avoir l’air d’y toucher, rend les lignes simples et immédiatement parlantes par l’approche toujours directe, franche et droite des grandes phrases. Ce qui a tout d’abord pour conséquence de ne jamais trainer et de toujours tenir les appuis métriques dans les cataclysmes orchestraux - il y a, toute proportion gardée, du Bernard Haitink dans cette forme d’ascèse lucide face au chaos. Dès lors que les forces en présence retrouvent - c’est hélas si banal - toutes les qualités laissées en rade pour le concerto, ce ne peut que fonctionner, sur des rails indestructibles. On pensait à l’entracte que les cordes de la Suisse Romande n’avaient rien à montrer de particulier ? C’était sans compter, par exemple, sur une attaque de Am Wasserfall absolument fulgurante de force, de justesse et de clarté aux violons, la remarque valant pareillement au climax de Auf dem Gipfel (81-84) : glissandos de grande classe, et aisance déconcertante dans les paliers menant au sol aigu, en lui-même impressionnant d’assurance collective et d’homogénéité sonore - ce que Mit breitem Strich veut dire ! Une assurance presque aussi inattaquable à la sortie de Nacht, après une brève latence dans la mise en place. Seul léger défaut de ce quintette remarquable, une consistance un peu fine des basses - violoncelles rugissant insuffisamment dans Auf dem Gletscher, les cordes dans leur ensemble semblant ensuite manquer de points d’appuis dans la progression vers Sturm.

Naturellement, la grande célébration du big band straussien a lieu : pardon, mais c’est tout de même Alpensinfonie, si on se lance dans le recensement en escomptant rendre justice à chacun, eh bien... on est très mal. Mais on peut tricher en conscience, car si toute la grande harmonie livre ici une prestation quasi luxueuse, le quasi n’est pas nécessaire pour au moins un pupitre : les cors, somptueux d’un bout à l’autre, et sans qu’un seul ne dépareille à aucun moment - pour rappel, il y en a seize. Quel festival dans Der Anstieg bien sûr, puis dans Vision - seul endroit, cependant, de relative décohésion des cordes, mais quelle idée aussi d’écrire tous ces trilles injouables ! Côté petite harmonie, aucune faiblesse majeure, sinon toujours un hautbois solo certes plus concerné, mais manquant sérieusement de personnalité. En chipotant, on peut aussi reprocher aux bassons un défaut de caractère dans la seconde partie de Nacht. Mais de façon générale, les traits de flûtes - piccolo au premier chef - ratent rarement une occasion de se donner en spectacle, et les clarinettes, basse comprise - Stille vor dem Sturm, exhibent de fort beaux timbres. La grosse machinerie percussive tient son rôle sans trop en faire, ce qui est heureux si l’on considère qu’il y a un peu de place pour le bon goût tout de même, malheureux si l’on juge que l’orage de Eine Alpensinfonie est amusant à condition que la machine venteuse fasse beaucoup, beaucoup de bruit, ce qui n’était absolument pas le cas. Mais après tout, qu’importe, quand on tient une Alpestre qui s’écoute au-delà du pittoresque et de la foire à décibels. Bien loin au-delà. La sagesse de Janowski triomphe tranquillement même de la démesure et de l’hystérie, et mérite qu’on nous la donne à réentendre, aussi souvent que possible.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 6 mars 2009.
- Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour piano en la mineur, op. 54 ; Richard Strauss (1864-1949) : Eine Alpensinfonie, op. 64
- Nikolaï Lugansky, piano.
- Orchestre de la Suisse Romande.
- Marek Janowski, direction.






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