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Marek Janowski, correspondance intégrale

lundi 13 octobre 2008 par Théo Bélaud
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Marek Janowski
DR

Une vraie bonne surprise que le concert de l’Orchestre de Paris donné sous la direction de Marek Janowski ce 8 octobre. Certainement par la grâce d’un chef ayant gardé bon pied, bon oeil, et surtout probité, précision et faculté à susciter l’engagement. Dans un programme délicat, conçu selon le jeu des correspondances (hommages de Messiaen et Strauss à Mozart puis de Bruckner à Wagner), l’OP a en en tous cas livré une prestation nettement supérieure à son niveau moyen.

Nous entendions donc pour la troisième fois en un peu moins d’un mois Un Sourire, drôle de paradoxe pour cette œuvre indéniablement mal-aimée : les détracteurs de Messiaen considèrent spontanément que c’est une bluette (c’est pourtant moins le cas que d’autres pages du compositeur) ; ses fanatiques lui préfèrent les grandes orgues mystiques terrifiées et les recherches entomologiques précédentes ; le matériau est trop austère et concentré pour plaire aux hermétiques à la musique de notre temps, en dépit de son souci de résolution harmonique intelligible ; et tous les autres intéressés par cette dernière ou presque trouvent certainement la partition bien trop sage et comportant au moins un accord consonant de trop. S’il y a des malheureux qui viennent au monde en cumulant toutes les maladies génétiques possibles, ils devraient se trouver des affinités électives avec Un Sourire : mais comme ce n’est pas le cas de l’auteur de ces lignes (s’agissant de l’aspect médical), l’espoir reste permis !

Les précédentes exécutions (celles de Jonathan Nott et de Daniele Gatti) avaient déçu, pour des raisons différentes si ce n’est diamétralement opposées. Allons droit au but : Marek Janowski, co-commanditaire et créateur de Un Sourire (avec le Philharmonique de Radio France), rend l’œuvre à sa quadrature avec une aisance et un naturel assez confondants. Premier point, les tempos et leurs relations : Nott et Gatti avaient au moins ceci en commun qu’ils divisaient les quatre parties selon une dialectique assez primaire, accentuant les différences de tempo entre le premier et le deuxième motif mais unissant le deuxième et le troisième dans un tempo similaire, en contradiction avec la partition (l’un est Modéré, l’autre Un peu vif). Problème résolu par Janowski, avec notamment l’avantage de rendre très nettement plus intelligible la logique métrique du premier thème, dont la minutie ne souffre à l’évidence pas les excès de lenteur. Deuxième point, la dynamique, et plus particulièrement celle du troisième motif (xylophone et xylorimba), enfin entendu partant du mf pour atteindre le ff (à 3, 7, 11 surtout), alors que nous commencions à nous habituer ici à un vague forte continu ici. Troisième point, le fini instrumental : le détail qui tue la comparaison avec l’Opéra et le National est là, et le moins que l’on puisse dire compte tenu de nos souvenirs de l’Orchestre de Paris, c’est que ce n’était pas la chose la plus attendue : quels pianissimi des cors, sans aucune faute d’attaque ! Au point improbable d’obtenir sur chacune des entrées (2 avant 3, 6 et 10, 9 après 21), une couleur dominée par l’entrée conjointe des clarinettes : simplement magnifique. Comme Nott et contrairement à Gatti, Janowski avait en revanche quelque difficulté à contenir sur le thème principal la dynamique des bois par rapport aux cordes ; sur les épisodes Modéré, comme Gatti et contrairement à Nott, la petite harmonie ne parvenait pas tout à fait à clarifier l’articulation (en particulier de 12 à 13). Tout n’était donc pas parfait, mais nous avons enfin entendu quelque chose approchant clairement la musique écrite par Messiaen. Il était temps, mais il est aussi très dommage que cela se soit produit devant une Salle Pleyel particulièrement insupportable ce soir là, et réservant du reste ici un accueil d’une froideur sidérante.

Représentatif comme celui pour hautbois et basson de la manière tardive et explicitement néo-classique de Strauss, son Concerto pour hautbois et petit orchestre a également en commun avec Un Sourire de convoquer Mozart. Le choix du soliste, mais aussi le style s’y rattachent, mais plus généralement, l’écriture à la fois économe d’effets et richement distribuée aux différents pupitres tranche avec le Strauss le plus roboratif et le place parfois à la lisière de la mise à jour du concerto grosso, préoccupation des compositeurs alors considérés comme néoclassiques (Stravinsky ou Martinu notamment). Ainsi, l’enjeu d’une exécution de l’oeuvre ne se réduit pas à un morceau de bravoure du soliste - d’autant que sa partie ne tire pas vers le spectaculaire - mais concerne largement la cohésion et le brio individuel de l’orchestre, à commencer par l’alto solo, extrêmement sollicité, et qui ce soir là s’acquittait très honnêtement de sa tâche. Tout autant mise à l’épreuve est la clarinette solo, qui se montrait franchement remarquable, sans brio artificiel et avec la fluidité, la décontraction surtout, nécessaires (à 9, ou de 20 à 2 après 21). Si les passages évoquant le double concerto étaient donc réussis, dans le même ordre d’idée les motifs en imitation d’écriture symphonique sonnaient presque idéalement aussi (doublage flûtes-hautbois solo ou hautbois solo/premiers violons, à 18, ou 8 après 24). Les transitions étaient soignées par un Janowski parfaitement conscient de ne pas avoir à ne faire que de l’accompagnement, en particulier celle vers le deuxième mouvement (à 13). Sur ce type de passage, certes, encore plus de finesse de trait aurait pu être souhaitée aux violons, mais on pouvait déjà suffisamment se réjouir d’entendre un Orchestre de Paris heureux de jouer, dialoguant et faisant circuler les phrases sans aucune faute de concentration. Quand à la prestation d’Alexandre Gauttet, elle ne souffrait à peu près aucun reproche, mise à part, peut-être, un emballement légèrement excessif dans le finale, et une sonorité mettant les premières mesures du concerto à se régler. Mais pour ce qui est de l’essentiel, c’est-à-dire de l’aisance élocutive et de la tenue de la grande ligne, ce que nous avons entendu était exemplaire, cadences comprises et notamment la première cadence introduisant le finale : (poco accelerando... calando, 12-13 après 33).

Janowski est un chef brucknérien. Dire qu’il est éminent, et a fortiori reconnu comme tel, serait peut-être excessif. Mais il en est un au sens où il a toujours dirigé cette musique, et toujours dans une optique soucieuse de préservation d’un style cultivé et de noble tradition - post-furtwänglerienne et donc grosso modo jochumienne, davantage que boehmienne ou klemperienne. Des attributs fondamentalement liés à la gestion des relations de tempo et, corollaire naturel, à celle du rubato. Ces problématiques se donnent à voir le plus naturellement dans les premiers mouvements respectifs des Troisième et Quatrième : typiquement, les accelerando gradués s’emballant sur une poignée de mesures, sur les transitions vers le thème principal (comme de m. 27 à 31, ou bien sûr les codas des mouvements extrêmes). Janowski, très investi dans sa battue et en même temps d’une absolue sobriété d’intervention, se tirait très bien de ce genre d’exercice qui plus que de la virtuosité de battue trahit d’abord la capacité d’un chef à tenir la grande ligne. Et dans ce premier mouvement, comme par la suite, elle tenait, sans tunnels et sans beaucoup de baisse de tension, la lecture apparaissant au final assez rapide (le finale l’était peut-être même un peu trop). Le seul défaut important de tenue générale était à mettre au débit du scherzo, et surtout de son exposé, privé d’assise rythmique et donc de souplesse et de continuité dans les échanges de pupitres. Suivant avec la ductilité nécessaire, ou presque, son excellent chef, l’Orchestre de Paris conservait son niveau instrumental satisfaisant, avec une mention spéciale qui est d’ordinaire plutôt l’apanage de ses rivaux de Radio France : une petite harmonie excellente, en particulier s’agissant de la première flûte (les chorals isolés du premier mouvement m. 415-420, 621-626, et la flûte solo notamment m. 475-482). En cette fin de rentrée où nous terminons de jauger les trois grands orchestres parisiens, tous en phase plus ou moins amorcée de transition, il est heureux de constater que le bilan ne déshonore (encore) personne. Même les cuivres que nous avons connu parfois en perdition ont montré que quand ils le voulaient, ils pouvaient (bonne première trompette pour le premier mouvement, à peine trop en-dehors). Là où l’OP a encore un retard considérable sur le Philhar’ et surtout le National, c’est au niveau des voix intermédiaire et graves des cordes, qui malgré toute la bonne volonté affichée, notamment aux violoncelles, manquent sérieusement de grain et de consistance. Au plan instrumental, cela aura été la principale faiblesse de cette Troisième rondement menée : un manque de soutien harmonique, de contrechants audibles et donc parfois de lyrisme au sein du quintette, les violoncelles étant soit systématiquement couverts par les contrebasses lorsque doublés, ou inaudibles dans les cas contraires. Exemples à foison dans le premier mouvement (m. 119-120 321-328), le second (m. 2-8, 68-71 et surtout 90-94), ou encore le scherzo (III, m. 59-68). S’agissant de l’équilibre général, l’ensemble ne jurait ni ne criait de façon inconsidérée, les trombones notamment veillant à ne jamais trop en faire et les violons assurant correctement les grands tutti, sans que cela ne soit à se damner, mais au moins sans se détimbrer au-delà de l’acceptable.

Un programme assez intelligent, remarquablement tenu par un chef qui a encore bien des choses à dire. Il n’y a plus qu’à espérer que l’OP n’a montré à ce concert que les signes annonciateurs d’une hausse significative de son niveau, en cette année de passage de témoin de Christoph Eschenbach à Paavo Järvi. Il sera du reste intéressant de comparer Janowski et l’OP à Masur avec le National, qui donneront la (Troisième dans la même version de 1889 - une prééminence sur les deux autres éditions que d’aucun regretteront, non sans raisons.

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- Paris.
- Salle Pleyel.
- 8 octobre 2008.
- Olivier Messiaen (1908-1992), Un Sourire ; Richard Strauss (1864-1949), Concerto pour hautbois et petit orchestre en majeur ; Anton Bruckner (1824-1896) : Symphonie N°3 enmineur, "Wagner-Symphonie" (version de 1889).
- Alexandre Gattet, hautbois.
- Orchestre de Paris.
- Marek Janowski, direction.






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